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Full text of "Chez la reine de Saba; chronique Éthiopienne"

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HUGUES  LE  ROUX 


CHEZ 


LA  REINE  DE  SABA 


Chronique  Éthiopienne 


Je  suis  belle,  si  je  suis  noire. 
Cantique  des  cantiques. 


PARIS 
MAISON  ERNEST  LEROUX,  ÉDITEUR 

28,  RUE   BONAPARTE  (vi**) 

t 

1917 


THE  LIBRARY 

OF 

THE  UNIVERSITY 

OF  CALIFORNIA 

LOS  ANGELES 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/chezlareinedesabOOIero 


XI 


CHEZ  LA  REINE  DE  SABA 


DU    MÊME    AUTEUR 


MAKEDA 

REINE   DE   SABA 

Chronique  Éthiopienne 


Traduite  pour  la  première  fois  du  «  ghéez  »  en  français 
d'après  un  manuscrit  appartenant  à  leurs  Majestés  les  Né- 
gus d'Ethiopie. 

Un  volume  format  in-4°  raisin  (33x25)  d'environ  cent  pages 
de  texte  encadrées.  Orné  de  vingt-quatre  planches  en  pho- 
togravure Goupil,  tirées  en  taille-douce,  dont  :  1"  Six  hors- 
texte  et  un  en-tête  en  couleurs  en  fac-similé  de?  originaux, 
peints  par  Georges  Barbier;  2»  six  hors-texte  en  camaïeu, 
d'après  les  dessins  de  Michel  Engueda-Work,  artiste  éthio 
pien;  3"  onze  en-têtes  en  camaïeu,  d'après  les  dessins  de 
Louis  PopiNEAU  ;  et  de  douze  culs-de-lampe  reproduits  au 
trait,  d'après  les  dessins  de  Louis  Popineau,  soit  au  total 
36  gravures. 


JUSTIFICATION    DU   TIRAGE 

Il  a  été  tiré  de  ce  livre  CENT  EXEMPLAIRES  numérotés 
à  la  presse  de  1  à  100  en  chiffres  arabes,  sur  papier  de 
Hollande  à  la  forme  Van  Gelder  Zonen. 

Prix   de    Texemplaire   contenu    dans    un  carton    spé- 
cial        500  francs. 

GOUPIL  et  C'%  Éditeurs-imprimeurs. 

MANZI,  JOYANT  et  C*  Éditeurs-imprimeurs,    successeurs 

24,  boulevard  des  Capucines,  Paris, 


HUGUES  LE  ROUX 


^CHEZ 


LA  REINE  DE  SABA 

Chronique  Éthiopienne 


Je  suis  belle,  si  je  suis  noire. 
Cantique  des  cantiques. 


PARIS 
MAISON  ERNEST  LEROUX,  ÉDITEUR 

28,   RUE    BONAPARTE  (vi®) 
1917 


3^7 
L5G 


c 


AVERTISSEMENT  AU  LECTEUR 


Le  présent  ouvrage  devait  voir  le  jour  au  mois 
de  juillet  19 ik.  Les  événements  lui  ont  coupé  la 
route. 

Mais  voici  que  du  seuil  de  la  quatrième  année 
de  la  Guerre  nous  commençons  de  découvrir  dans 
ses  grandes  lignes  le  plan  de  la  Paix  dont  la 
victoire  des  Alliés  va  doter  le  Monde. 

Le  sort  de  VEthiopie  sera  décidé  dans  ces  ac- 
cords. En  effet  son  destin  intéresse  au  premier 
chef  ses  trois  puissants  voisins  :  la  France^  V An- 
gleterre et  V Italie. 

Hier  encore^  l'Allemagne  tentait  d'allumer  en 
Ethiopie  un  de  ces  brasiers  dont  elle  se  sert  pour 
propager  V incendie.  Elle  avait  trouvé  un  ins- 
trument de  son  machiavélisme  dans  la  naïveté  du 
petit- fils  de  Ménélik^  dont  les  singulières  ori- 
gines et  V enfance  sont  contées  dans  ces  pages, 

Liedj-Iassou  disparu^  V Allemagne  démasquée 

[yn  ] 


CHEZ  LA  REINE  DE  SABA 


et  vaincue^  V Ethiopie  subsiste.  Sa  persistance 
ou  son  effacement^  en  tant  que  nation^  vont  dé- 
pendre de  ceux  qui  ont  pris  les  armes  pour  la 
défense  de  la  Justice. 

Au  premier  rang  de  leurs  principes,  ils  met- 
tent en  lumière  le  droit  qu'ont  les  peuples  con- 
scients de  décider  d'eux-mêmes. 

Négligera-t-on  cette  consultation  en  ce  qui 
concerne  V Ethiopie  ? 

Voudra-t-on  morceler  cette  Suisse  africaine^ 
comme  une  autre  Pologne  ? 

Juger a-t-on^  au  contraire,  que  les  Éthiopiens 
sont  au  nombre  des  peuples  à  qui  V antiquité  de 
leur  histoire,  leur  adhésion  ancienne  au  Chris- 
tianisme, les  larges  emprunts  qu'à  travers  leur 
culture  byzantine  ils  ont  faits  aux  lois  fami- 
liales, sociales  et  morales ,  par  ou  nous  sommes 
gouvernés,  donnent  le  droit  de  prendre,  à  V  au- 
rore du  Monde  Nouveau,  figure  de  Patrie  ? 

J apporte  ces  pages  comme  une  contribution 
d' affection  et  de  bonne  foi  à  la  solution  de  ce 
problème  Jdstorique  qui,  dès  aujourd'hui,  s'im- 
pose à  nos  réflexions. 

Hugues  Le  Roux. 
Octobre  1917. 


[   VIII   ] 


CHEZ  LA  REINE  DE  SABA 

CHRONIQUE    ÉTHIOPIENNE 


AVANT-PROPOS 


Depuis  que  son  nom  a  été  prononcé  pour  la 
première  fois ^  il  y  a  trois  mille  ans,  la  Reine  de 
Saha  n'est  jamais  sortie  de  la  mémoire  des 
hommes.  Des  intérêts  religieux  et  politiques  Vont, 
tour  à  tour,  exaltée  et  puis  diffamée.  Au  gré  de 
r  heure,  on  Va  représentée  comme  une  femme  phi- 
losophe, comme  une  courtisane  Jiardie,  comme 
une  magicienne.  On  lui  a  donné  des  sosies  ;  des 
points  opposés  de  Vhorizon  ils  s  aclieminent  vers 
Jérusalem  avec  des  visages  de  couleurs  diffé- 
rentes, voire  avec  des  pieds  cVoie  et  des  sabots 
de  chèvre. 

De  ces  contradictions  une  évidence  se  dégage. 
Si  la  Grèce  a  gardé  le  reflet  d'Hélène  et  la 
Méditerranée  le  nom  de  Cléopàtre,  la  région 
mystérieuse  oit  le  monde  africain  et  le  monde 

[M 


CHEZ    LA    REIXE   DE    SABA 


asiatique  se  touchent  s'est  révélée  dans  le  récit 
mi-légendaire,  mi-historique^  qui  associe  les 
souvenirs  du  Roi  Sage  et  de  la  Reine  Amoureuse. 

Chaque  contrée  impose  au  type  de  femme 
qu'elle  façonne  une  intensité  particulière.  La 
sensibilité  du  Nord  se  mire  dans  cette  brume  de 
découragement  oit  OpJiélie  s'efface.  L'innocence 
impersonnelle  de  Marguerite  est  broyée  entre  une 
obéissance  instinctive  aux  appels  de  la  nature, 
et  les  rigueurs  de  la  convention  socicde.  Lucrèce 
Borgia.,  politique  et  jalouse,  tue  ce  qui  fait  ob- 
stacle à  sa  passion  ou  à  son  ambition.  Autant 
d'élans  qui  finissent  dans  la  mort.  Par  contre, 
pour  la  Française,  l'amour,  c'est  la  vie,  —  la  vie 
dès  ici-bas  aménagée  comme  dans  un  Paradis 
Terrestre. 

Il  était  peut-être  réservé  à  Israël,  à  qui  la 
Reine  de  Saba  se  rattache  dans  les  pages  que 
l'on  va  lire,  de  produire  la  femme  amoureuse, 
éprise  à  la  fois  d'un  Jiomme  et  d'un  Idéal. 

Privée  de  ce  qu^ella  a  de  spirituel,  cette  aven- 
ture de  la  Reine  de  Saba  et  de  Salomon  serait 
une  fable  banale.  Ce  ne  sont,  d'autre pcwt,  ni  la 
tradition  cjue  la  Reine  incarne  ni  le  sacrifice 
qu'elle  consent  qui  l'imposent  à  nous.  Ce  qui  nous 
émeut  au  travers  de  la  passion  qui  la  possède, 
c'est  le  triomphe  de  son  âme,  dans  la  douceur  de 
l'amour  auquel  elle  s'abandonne,  c'est  l'éveil  de 
son  espoir  aux  certitudes  de  la  vie  éternelle.  Elle 

[21 


AVA.yT-PROPOS 


avait  adoré  le  Soleil,  la  Nature.  Elle  adorera 
Celui  qui  a  créé  le  Monde.  Salomon  féconde  à  la 
fois  sa  chair  et  son  esprit.  Vierge  et  Reine  dans 
un  pays  oit  les  femmes  ont  toujours  régné,  elle 
transmettra  le  sceptre  à  son  fils  avec  la  croyance 
qu'un  homme  lui  a  inspirée. 

Au  moment  oit,  avec  une  violence  que  l'on  re- 
grette, les  mœurs  modernes  insistent  sur  les  inévi- 
tables oppositions  des  sexes,  on  prend  plaisir  à 
remettre  en  lumière  cette  histoire  d'une  femme 
que  son  simple  amour  pour  un  homme  et  sa  foi 
parfaite  en  un  Dieu  rendent  immortelle. 


[3 


CHAPITRE    PREMIER 

LE     PAYS     DES     MÉTIS 


J'avertis  ceux:  qui,  en  ma  compagnie,  ciiemine- 
ront  au  travers  de  cette  chronique  éthiopienne  : 
le  guide  qu'ils  vont  suivre  n'est  pas  un  érudit. 
Seulement  un  chasseur,  un  voyageur  de  l'école  du 
bon  Hérodote,  contant,  sans  parti  pris,  ce  qu'il  a 
vu,  répétant  ce  qu'il  a  entendu.  Aux  savants 
techniques  de  choisir  entre  les  traditions  et  les  do- 
cuments qu'on  leur  apporte  ;  à  eux  de  les  grouper 
en  systèmes  qui  ne  respectent  pas  toutes  les  con- 
clusions de  leurs  devanciers,  qui  ne  s'imposeront 
pas  sans  retouches  aux  inductions  de  leurs  suc- 
cesseurs. 

Sans  sortir  de  la   modestie  qui   convient  à  un 
homme  de  route,  je  remarque  que,  au  cours  d'une 


CHEZ    LA     REiyE    DE    SABA 


vie  moyenne,  j'ai  assisté  au  total  effondrement  de  la 
Légende.  Je  Tai  vue  s'écrouler  dans  l'éclat  de  rire 
de  la  critique  positiviste.  On  la  saccageait  avec 
une  espèce  de  rage.  On  ne  lui  savait  même  plus 
gré  de  sa  grâce  poétique.  Elle  avait,  paraît-il,  été 
trop  nuisible.  Après  cette  éclipse,  avec  tous  les 
enfants,  tous  les  jeunes  gens  de  ma  génération, 
j'ai  marché  dans  les  chemins  desséchés  de  la  cri- 
tique pure.  Je  ne  dis  pas  que  cette  discipline  ne 
nous  a  pas  été  bienfaisante,  mais,  à  la  façon  d'un 
traitement  dont  le  malade  s'affranchit  après  la 
convalescence. 

Sur  la  fin  de  cette  longue  journée,  avant  que 
pour  moi  et  pour  ceux  de  ma  génération  la  nuit  se 
refasse,  le  rayon  doré  de  la  Légende,  son  azur,  ses 
pourpres,  réjouissent  à  nouveau  les  grisailles  de 
notre  ciel.  On  s'avise  que  l'on  a  eu  tort  de  fermer 
les  yeux  toutes  les  fois  qu'elle  éclairait  l'horizon, 
de  se  boucher  les  oreilles  toutes  les  fois  qu'elle 
chantait  sur  les  lèvres  de  la  foule.  On  recommence 
à  convenir  qu'il  y  a  de  la  vérité  dans  ses  réminis- 
cences d'aïeule.  On  reconnaît  que  la  tradition  col- 
portée enferme  peut-être  autant  de  vérité  que  les 
chartes,  les  inscriptions,  les  parchemins.  S'ils 
sont  la  lettre,  elle  est  l'esprit. 

N'est-ce  point  d'hier  qu'en  traitant  parles  procé- 
dés de  la  science  moderne  les  poussières  de  la 
mine,  nos  prospecteurs  tirent  souvent  plus  d'or 
que  de  la  poursuite  du  filon  ? 


[6] 


LE   PAYS    DES    METIS 


Je  ramasserai  ici  sans  critique  cette  poussière 
de  la  Légende  Dorée  et  je  demanderai  à  nos  sa- 
vants de  l'analyser  encore  une  fois. 

Toutes  les  chances  de  connaître  la  vérité  sur 
les  origines  des  peuples  qui  se  développèrent  entre 
la  Mer  Rouge  et  le  Nil  ne  tiennent  point  peut- 
être  dans  des  hypothèses  un  peu  surannées.  N'a- 
t-on  pas  commis  une  injustice  en  écartant  à  priori 
le  témoignage  que  les  Ethiopiens  rendent  sur  eux- 
mêmes,  dans  ce  procès  historique,  où,  si  souvent, 
en  l'absence  de  documents  irréfutables,  il  faut  se 
contenter  de  recueillir  la  tradition  et  de  la  filtrer  ? 


l'j 


Il 


LE  Royaume  d'où  la  tradition  éthiopienne  veut 
que  sa  Reine  soit  descendue  pour  aller  à  Jé- 
rusalem saluer  le  Roi  Sage  se  révèle  d'abord  au 
visiteur  comme  un  lieu  prédestiné. 

Entre  les  vallées  de  la  Mer  Rouge  et  des  Nils, 
l'Ethiopie  prend  la  figure  heureuse  d'un  château 
d'eau  qui,  au-dessus  des  marais  et  des  déserts, 
monte,  superbement,  vers  le  ciel. 

Trois  secousses  sismiques  l'ont  constituée  en 
trois  étages.  A  trois  mille  mètres  d'altitude  s'épa- 
nouissent les  villes  :  la  capitale  elle-même,  cet  Ad- 
dis-Ababà  dont  le  nom  signifie  «  Nouvelle  Fleur». 

Deux  termes  fixes,  la  latitude  équatoriale  qui 
impose  la  chaleur,  l'altitude  alpestre  qui  apporte 
le  rafraichissement,  combinent  ici  leurs  effets 
pour  attribuer  à  cette  terre  de  prédilection  les 
vertus  de  trois  serres  superposées.  Au  pied  du 
plateau,  c'est  la  serre  chaude;  à  la  hauteur  des 
pays  gallas,  la  serre  tempérée;  en  haut,  la  serre 
froide. 


LE    PAYS    DES    METIS 


Trois  fleuves,  nés  des  brouillards  de  l'Océan 
Indien,  tout  chargés  de  la  lente  désagrégation 
d'une  roche  très  ferrugineuse,  coulent  sur  les 
flancs  de  cette  Suisse  africaine  :  le  Nil  Bleu 
s'échappe  dans  l'orientation  d'un  Rhin;  il  va  vers 
la  Méditerranée;  l'Aouache  ruisselle  vers  l'est, 
dans  le  départ  d'un  Danube  ;  TOmo  fuit  au  sud  vers 
les  grands  lacs,  comme  notre  Rhône  vers  la  mer 
provençale. 

Façonnée  pour  être  nourricière  d'hommes  et  de 
chevaux,  cette  forteresse  montagnarde  est  sûre- 
ment apparue  à  ceux  qui,  les  premiers,  l'escala- 
dèrent, sous  les  apparences  d'une  Terre  Promise. 


0] 


III 


CE  n'est  pas  impunément  que  d'une  telle  hauteur 
l'homme  contemple  de  tels  paysages,  et  que, 
dans  les  richesses  de  la  nature  qui  l'entoure  il 
trouve  une  occasion  de  remercier  cette  «  Immense 
Bonté,  qui  tombe  des  étoiles  ». 

Quels  qu'aient  été  les  aïeux  de  cette  Reine  si 
sage,  si  tendre,  elle  a  contemplé  de  ses  yeux  les 
montagnes  que  j'ai  vues,  ces  vallées,  à  l'aurore 
pleines  de  lumière  bleue,  ces  prairies  chargées  de 
troupeaux  domestiques  et  sauvages,  ces  fleuves 
qui  font  ruisseler  la  fécondité,  ces  lacs  qui  re- 
flètent le  ciel. 

De  tels  spectacles  ont  un  double  effet  sur  l'àme  : 
ils  l'affranchissent  des  inquiétudes  trop  pesantes 
qu'impose  à  des  peuples  moins  favorisés  la  con- 
quête du  pain  de  chaque  jour;  et  puis,  dans  un 
détachement  facile  des  préoccupations  trop  maté- 
rielles, ils  donnent  à  la  pensée  comme  au  cœur 
plus  de  loisir  pour  s'attacher  aux  conquêtes  spiri- 
tuelles. 


[10 


LE    PAYS    DES    METIS 


G'estsans  doute  le  cas  de  rappeler  qu'il  convient 
de  distinguer  les  peuples  qui  vivent  de  l'idée  de 
«  patrie  »  d'avec  ceux  qui  évoluent  dans  le  concept 
de  la  «  race  ». 

Typiquement  les  Anglo-Saxons  ont  trouvé  dans 
la  formule  de  la  race  leur  force  d'expansion  et  les 
raisons  de  leurs  supériorités.  Une  terre  incapable 
de  les  nourrir  leur  sert  de  berceau.  Dès  l'enfance 
ils  rêvent  aux  possibilités  de  la  quitter  pour  leurs 
affaires,  au  moins  pour  leurs  plaisirs.  Et  ils  vont 
travailler  dans  le  monde  au  triomphe  de  la  race 
anglo-saxonne. 

Au  contraire  une  «  patrie  »,  c'est  une  «  terre 
d'aboutissement  ».  Peu  importe  que  ceux  qui,  à  des 
heures  anciennes  de  l'histoire,  se  sont  établis  sur 
ce  sol,  y  soient  venus,  eux  aussi,  en  immigrants. 
Dès  qu'ils  ont  goûté  à  la  douceur  de  la  terre 
vers  laquelle  leur  humeur  vagabonde  où  quelque 
cataclysme  les  avaient  portés,  ils  perdent  tout 
désir  de  connaître  des  lointains  nouveaux.  Comme 
des  nourrissons,  ils  s'étendent  contre  le  sein  de 
cette  bonne  mère.  Ils  sucent  son  lait.  Ils  se  lais- 
sent transformer  par  sa  substance,  modeler  par 
ses  caresses.  A  côté  de  leurs  berceaux  ils  veu- 
lent leurs  tombeaux.  L'amour  succède  à  la  vio- 
lence. Le  rêve  des  créations  durables  remplace 
l'ancienne  passion  pour  le  rapt  et  pour  la  destruc- 
tion. Les  heures  de  la  civilisation  sont  commen- 
cées.   Une  clarté  s'allume  qui   d'abord  éclairera 

fli  1 


CHEZ   LA    REIXE    DE    SABA 


les  habitants  de  cette  terre  bénie,  et  puis  l'Huma- 
nité. 

C'est  ainsi  que  la  France  s'est  formée,  ainsi 
qu'elle  est  aimée,  d'une  tendresse  qui,  comme  le 
veut  la  pensée  catholique  dans  le  mj^stère  de  sa 
communion,  comporte  l'union  intime  et  totale  avec 
l'idéal  recherché. 

De  la  même  façon  l'Ethiopie  est  une  «  patrie  ». 
De  la  même  façon  elle  a  été  aimée  par  sa  Reine, 
de  la  même  façon  elle  est  encore  chérie  par  ces 
hommes  dont  j'ai  fait  mes  compagnons. 


[12 


IV 


C'est  dans  la  Mer  Rouge,  à  travers  les  voiles 
_  d'un  boutre  arabe,  que  cette  patrie  monta- 
gnarde m'est  apparue  pour  la  première  fois. 

Le  musulman  qui  tenait  la  barre  étendit  le  bras 
vers  le  couchant.  Autour  des  lèvres  il  avait  un  pli 
de  dédain. 

Il  dit  : 

—  Ça?...  C'est  le  pays  des  Habech. 

C'est-à-dire  des  «  métis  ». 

L'épithète  d'  «  Abyssins  »  que  les  descendants 
de  la  Reine  de  Saba  et  du  Roi  Salomon  écartent 
pour  se  désigner  eux-mêmes  sous  le  nom  d'  «  Éthio- 
piens »  découlerait  de  cette  flétrissure. 

Je  sais  que  de  notoires  philologues  haussent  les 
épaules  quand  on  soumet  à  leur  verdict  cette  éty- 
mologie  pittoresque.  Le  fait  que  précise  cette 
anecdote  doit,  en  tout  cas,  être  retenu.  11  reflète  le 
dédain  que  des  hommes  vivant,  comme  les  Arabes, 


13] 


LE    PAYS    DES    METIS 


des  disciplines  de  la  race  pure,  professent  pour 
des  voisins  qui,  d'eux-mêmes,  placent  une  bâ- 
tardise à  l'origine  de  leurs  sources  ethniques  et 


religieuses. 


[14 


QUE  de  fois  en  voyant  passer,  avec  une  charge 
sur  leurs  têtes,  ces  femmes  si  libres,  si 
fières,  que  l'on  croise  dans  les  chemins,  quand  de 
la  Mer  Rouge  on  monte  vers  le  Haut  Plateau,  je 
me  suis  demandé  : 

—  A  laquelle  de  ces  coéphores  a-t-elle  res- 
semblé la  «  Belle  à  la  figure  noire  »  que  Salomon 
aima  ? 

Le  fait  est  qu'il  est  plus  malaisé  d'établir  la  qua- 
lité et  la  date  des  immigrations  humaines  dont  ces 
plateaux  ont  reçu  les  apports  que  de  dresser  la 
carte  géologique  de  l'Ethiopie  elle-même  à  travers 
les  sursauts  que  lui  imposa  le  feu. 

Il  suffit  toutefois  à  un  chasseur  de  dévisager  les 
hommes  qui  forment  son  escorte,  et  puis  les  gens 
qu'il  croise  dans  les  pistes,  pour  démêler  que  les 
Ethiopiens  proprement  dits  ne  diffèrent  pas  seu- 
lement par  la  langue,  mais  par  la  race,  des  peuples 
qui,  du  sud  au  nord,  de  l'est  à  l'ouest,  encerclent 
ce  plateau. 

[15] 


CHEZ    LA    HEIXE    DE    SABA 


J'ai  vécu  dans  la  camaraderie  des  grandes 
chasses  avec  les  Somali-Issas  ;  je  les  ai  visités 
dans  le  Somaliland  anglais  ;  j'ai  été  frappé  de  leur 
parenté  avec  les  Hindous  (1).  Et  aussi  bien  n'est-ce 
pas  sans  raison  que  Ton  a  donné  le  nom  d'Océan 
Indien  à  la  mer  qui,  dans  ces  parages,  relie  les 
littorals  de  deux  continents. 

Pour  les  Danakils  qui  forment  un  État  tampon 
entre  les  pays  somalis  et  la  montagne  éthio- 
pienne, comment  les  rattacher  avec  sécurité  à 
une  origine  définie  ?  On  évoque  à  leur  sujet  le 
souvenir  de  ces  Hyksos,  dans  lequel  d'aucuns 
croient  apercevoir  des  Chananéens  égyptianisés. 
Ceci  est  sur:  comme  s'ils  entretenaient  un  souve- 
nir atavique,  ces  pasteurs  continuent  à  décolorer 
leurs  cheveux  avec  de  la  chaux.  Ils  ont  la  volonté 
de  se  rendre  blonds  ou  roux.  Leurs  femmes  sont 
coiffées  à  la  mode  des  sphinx.  Leur  sommaire 
mobilier  rappelle  quelques-uns  des  objets  qui  furent 
les  plus  familiers  aux  sujets  des  Pharaons.  Et, 
peut-être,  surnage  ici  un  débris  de  ces  migra- 
tions qui,  successivement,  couvrirent  l'Egypte,  puis 
se  fondirent  dans  le  Nil. 

Pour  les  Gallas  qui,  du  sud-est  à  l'ouest-nord- 
ouest,  cerclent,  à  mi-hauteur,  la  montagne  éthio- 
pienne, verrons-nous  les  modernes  historiens  des 


(1)  Les  Aberaouals,  en  particulier,  avec  leurs  formes  sédui- 
santes, douteuses,  rappellent  les  Cingalais. 


[16 


LE    PAYS    DES    METIS 


Celtes  les  rattacher  un  jour  à  la  poussée  des 
hommes  blonds  venus  de  l'Ouest,  qui  suivirent 
les  vallées  du  Po,  celles  du  Danube,  franchirent 
le  Bosphore,  et  allèrent  jeter  leurs  filets  dans  le 
lac  de  Tibériade  ?  Cette  hypothèse  a  été  émise  par 
un  missionnaire,  d'ailleurs  fort  renseigné  sur  le 
compte  des  gens  dont  il  raisonnait,  et  elle  a  fait 
sourire  les  philologues.  Ceci  est  sur  :  les  visages 
de  ces  Gallas  rappellent  les  traits  des  paysans 
des  contrées  gallo-romaines  plutôt  que  ceux  des 
sémites  bédouins  ou  Béni- Israël. 

Quand  les  prisonniers  italiens  entrèrent  en 
contact  avec  ces  rustres  d'Afrique,  des  unions  se 
nouèrent,  fécondes,  dans  un  attrait  réel.  Les 
Gallas  sont  d'ailleurs  pasteurs  et  cavaliers.  Ils 
ne  témoignent  d'aucune  des  aptitudes  administra- 
tives, politiques  et  financières,  qui  apparaissent 
si  remarquables  chez  les  Ethiopiens  proprement 
dits.  Ils  étaient  prédestinés  à  être  conquis  par  les 
maîtres  des  Hauts  Plateaux.  Leur  courage  n'était 
pas  de  qualité  inférieure,  mais  à  une  bravoure 
notoire  ils  mêlent  ces  penchants  anarchiques  dont 
parle  César  quand  il  juge  les  Gaulois  et  quand 
il  énumère  les  raisons  qui  causèrent  leur  défaite. 

Enfin,  s'il  est  des  peuples  avec  lesquels  les 
Ethiopiens  n'ont  aucune  parenté  quelconque,  ce 
sont  bien  ces  farouches  nègres  Béni-Changouls 
dont  j'ai  exploré  l'habitacle  en  1901. 

La  hideur   de  ces  monstres  aux  faces  à  peine 


[17] 


CHEZ    LA     HEIXE    DE    SABA 


humaines,  est  si  repoussante,  que  leurs  femelles 
elles-mêmes  ont  été  refusées  par  les  vainqueurs 
toutes  les  fois  qu'une  razzia  a  fait  des  prisonniers, 
sur  le  bord  des  marais  où  les  Beni-Changouls 
vivent,  nus,  logés  dans  les  arbres,  exclusivement 
nourris  de  rats  que  le  soleil  boucane. 


18] 


VI 


(EST  sur  le  plateau  le  plus  élevé,  là  où,  maîtres 
À  de  la  hauteur,  vivent  les  Lthiopiens  propre- 
ment dits  que  j'ai  rencontré  celles  qui  peuvent  pré- 
tendre à  riionneur  d'avoir  servi  par  les  mains  de 
leurs  aïeulles  l'Amoureuse  de  Salomon.  A  travers 
les  accidents  du  métissage,  des  apparences,  très 
fixes  et  très  caractéristiques,  se  dégagent  de  leur 
aspect. 

Les  variétés  les  plus  en  relief  du  masque  bien 
connu  d'Israël  se  manifestent  ici  dans  le  dessin  des 
visages. 

Je  ne  songe  pas  à  ces  types  d'Israélites  européens 
que  des  milieux  tels  que  la  Russie,  l'Allemagne, 
la  France,  l'Espagne  ont  façonnés  ;  je  pense  aux 
Beni-Israël  que  j'ai  rencontrés  dans  l'Afrique  mé- 
diterranéenne, —  par  exemple,  à  Tougourt,  où  des 
Juifs  qui,  depuis  plus  d'un  demi-siècle,  ont  renoncé 
au  mosaïsme,  continuent  de  se  marier  entre  eux. 

Cette  présence  sur  la  montage  éthiopienne  d'Is- 
raélites qui  reproduisent  avec  tant  de  pureté  les 

[19] 


CHEZ    LA    REL\E    DE    SADA 


types  originels  de  leur  race  peut  s'expliquer  de 
deux  façons  :  par  une  immigration  relativement 
récente  M),  ou  par  la  version  que  nous  apportent 
les  Ethiopiens  eux-mêmes. 

Il  s'agirait  dans  ce  dernier  cas  de  la  fécondation 
par  un  large  afflux  de  sang  jacobélite,  des 
peuples  qui  habitaient  primitivement  autour  des 
sources  du  Nil  Bleu.  La  vague  en  aurait  dé- 
ferlé sur  le  Haut  Plateau  au  moment  môme  où  le 
gros  des  Beni-Israël  quittait  l'Egypte  sous  la  con- 
duite de  Moïse.  Il  resterait  encore  en  Ethiopie  des 
représentants  de  cette  colonisation  archaïque.  Le 
mot  d'ordre  serait  de  faire  le  silence  sur  leur 
existence,  sur  leurs  pratiques.  Abadie  semble  les 
avoir  ignorés.  Je  répéterai  à  leur  sujet  ce  que  le 
Ras  Makonnen  me  confia  dans  une  minute  d'ex- 
pansion. 

(1)  La  présence  encore  aujourdhui  persistante  dans  la  ré- 
gion tigréenne  de  familles  Israélites  qui  n'ont  pas  adopté 
le  christianisme  au  moment  où  lÉthiopieet  ses  négus  pas- 
saient à  la  loi  de  Jésus  et  qui  pratiquent  le  mariage  «  inté- 
rieur »,  n'a  certainement  rien  à  voir  avec  ce  problème  des 
origines  juives  des  sujets  de  Ménélik. 

Ces  Israélites  tigréens,  dits  «  fellachas  »  sont  venus  s'in- 
staller dans  cette  Suisse  africaine  à  une  époque  relative- 
ment récente. 

L'attention  que  j'ai  rappelée  sur  eux  à  la  suite  de  mon 
premier  voyage  à  Addis-Ababà,  n'a  peut-être  pas  été  étran- 
gère à  une  mission,  entreprise  depuis,  en  Ethiopie,  aux  frais 
de  l'Alliance  Israélite  Universelle,  par  le  Grand  Rabbin  de 
Constantinople.  Les  conclusions  du  rapport  de  cet  érudit 
technique  ne  contredisent  rien  de  ce  que  l'on  savait  de 
l'insertion  relativement  récente  du  groupe  des  fellachas  dans 
la  nation  éthiopienne. 

[20  1 


YII 


LE  Ras  Makonnen  apercevait  dans  ces  Éthiopiens 
archaïques  les  directs  ancêtres  de  la  Reine  de 
Saha.  Il  les  logeait  dans  la  région  du  lac  Tzana. 
Avec  ses  compatriotes  il  les  désignait  sous  le  nom 
de  «  Kemant  »  pour  lequel  il  acceptait  cette  tra- 
duction :  les  ((  aïeux  ». 

J'avais  profité  d'un  séjour  qu'il  fit  à  Addis- 
Ahahà  en  1904  pour  l'interroger  sur  les  origines 
de  son  peuple.  Seul  peut-être  parmi  les  siens  il 
pouvait  raisonner  d'un  tel  prohlème  du  douhle 
point  de  vue  éthiopien  et  européen. 

—  Ces  «  Kemant  »,  me  dit-il,  sont  les  descen- 
dants de  ces  Fils  de  Jacob  qui,  pendant  leur  sé- 
jour en  Egypte,  étaient  tombés  dans  le  culte  des 
faux  dieux.  Après  le  départ  de  Moïse  ces  idolâtres 
crurent  qu'en  raison  de  leur  apostasie,  ils  pour- 
raient se  maintenir  dans  le  Delta.  Mais,  en  quit- 
tant la  «  Maison  de  l'Esclavage  »,  les  Israélites 
avaient  surexcité  la  haine  populaire.  On  leur  at- 
tribuait les  maux,  —  les  «  plaies  »,  —  dont  bêtes 

[21  I 


CHEZ     LA     nEJ.XE    DE    SABA 


et  gens  étaient  ravagés.  De  leurs  péchés,  vrais  ou 
imaginaires,  on  rendit  responsables  les  frères  re- 
négats qu'ils  avaient  laissés  derrière  eux  (1).  On 
s'acharna  sur  ces  étrangers  avec  la  volonté  de  les 
détruire.  Eux  s'enfuirent,  non  pas  du  côté  de  la 
Mer  Rouge  qui,  sans  doute,  ne  se  serait  point  rou- 
verte pour  leur  livrer  passage,  mais  vers  la  Haute 
Egypte.  Ils  remontèrent  le  Nil.  A  la  bifurcation 
des  deux  cours  d'eau  ils  suivirent  le  Fleuve  Bleu. 
Ainsi  ils  arrivèrent  jusqu'à  sa  source  éthiopienne, 
au  lac  Tsana.  C'est  là  qu'ils  habitent  encore.  Ils  se 
marient  entre  eux.  Ils  n'ont  pas  fini  d'adorer  Osiris 
et  Isis. 

Lors  de  mon  voyage  au  Ouallaga,  j'avais  eu 
l'occasion  de  toucher  du  doigt  la  rigueur  avec 
laquelle,  depuis  sa  conquête  récente,  l'Ethiopie 
traite  le  paganisme  des  Gallas.  Je  ne  pus  m'em- 
pecher  d'exprimer  au  Ras  mon  étonnement  que, 
si  près  de  son  trône,  Ménélik  tolérât  chez  des  su- 
jets peu  nombreux,  certainement  inoffensifs,  une 
idolâtrie  si  caractérisée. 

Le  Ras  me  répondit  avec  une  nuance  d'hésita- 
tion : 


(1)  Peut-être  faut-il  voir  dans  ces  Israélites  demeurés  en 
Egypte,  qui,  selon  la  tradition  éthiopienne,  avaient  pris 
femmes  «  le  long  du  Nil  »,  le  clan  des  «  Josefel  »  ou 
«  Beni-Joseph  ».  Accueillis  avec  faveur  par  les  dynasties 
hittites,  ils  auraient  plus  ou  moins  abandonné  la  vie  pas 
torale  et  noué  des  relations  commerciales  avec  les  habitants 
du  Haut  Nil. 


99 


LE    PAYS     DES    METIS 


—  Nous  touchons  ici  à  la  triulitiou  m  Ame  de 
nos  origines.  Dans  ces  «  Kemant  »  qui  montèrent 
d'Egypte  pour  échapper  à  un  massacre,  l'Empe- 
reur lui-même  ménage,  sans  trop  se  l'avouer,  nos 
directs  aïeux.  C'est  par  eux  que  nous  descendons 
des  Enfants  de  Jacob;  par  eux  que  fut  constitué 
sur  cette  montagne  un  royaume  qu'ils  organi- 
sèrent d'après  les  traditions  religieuses  et  d'après 
les  symboles  qu'ils  avaient  rapportés  d'Egypte. 
Enivrés  de  la  beauté  de  la  terre  qu'ils  venaient 
de  découvrir,  ils  s'attachèrent  d'un  amour  jaloux 
au  principe  femelle  de  la  Vie.  En  lui,  comme  les 
Egyptiens,  ils  aperçurent  la  source  de  toute  fécon- 
dité. Ils  voulurent  être  gouvernés  par  les  Reines- 
Vierges  qui,  pour  eux,  reflétaient  sur  le  trône, 
l'image  de  l'Isis.  Successivement  ils  placèrent  au- 
près de  ces  reines  des  intendants  mâles  qu'ils  ap- 
pelaient les  «  Chefs  des  Commerçants  ».  Ces  per- 
sonnages avaient  la  haute  main  sur  la  gestion  des 
affaires  temporelles.  Et  quatre  cents  années  pas- 
sèrent ainsi  au  cours  desquelles  l'Ethiopie  se  fonda 
dans  une  grande  paix  et  dans  une  grande  prospé- 
rité (1).  Nos  aïeux  n'oubliaient  pourtant  pas  leurs 


(1)  Ce  vide  hislorique  de  quatre  cents  années  que  le  Kas 
Makonnen  franchit  si  aisément,  n'est  pas  un  accident  parti- 
culier à  Ihistoire  d'Ethiopie.  Renan  dit,  en  effet,  des  époques 
qui  correspondent  à  l'objet  de  ces  études  dans  son  His- 
toire d'Israël  :  «  Tout  est  douteux;  en  ces  temps  reculés 
pour  lesquels  Israël  n'a  que  des  légendes  et  des  malen- 
tendus »  {Hisl.  du  peuple  d'Israël,  t.  I,  p.  139).  C'est  par  rai- 

I  23  1 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


origines  jacobélites.  lis  conservaient  un  vif  désir  de 
savoir  ce  qu'étaient  devenus  après  le  passage  de 
la  Mer  Rouge  ceux  de  leurs  sang  qui  avaient  suivi 
Moïse  en  Asie.  Leur  curiosité  se  rencontra  avec 
les  intentions  de  Salomon.  Ce  grand  politique 
voulait  attirer  dans  l'orbite  de  son  influence  des 
peuples  nombreux.  Il  avait  fait  publier  aux  limites 
de  son  monde  qu'il  paierait  au  double  de  leur 
prix  les  matériaux  précieux  qu'on  lui  livrerait 
pour  la  construction  du  Temple.  Môme  avec  la 
lenteur  que  les  nouvelles  mettaient  alors  à  se  pro- 
pager, peu  de  mois  suffirent  pour  que,  par  la 
Mer  Rouge,  l'Erythrée,  le  Tigré,  une  telle  indica- 
tion parvint  aux  oreilles  des  nôtres.  Ils  avaient  à 
fournir  de  l'or,  du  bois  de  cèdre,  de  l'ivoire.  Sur- 
tout ils  voulaient  profiter  de  l'occasion  pour  re- 
nouer avec  les  parents  perdus  qu'ils  se  connais- 
saient du  côté  de  l'Est.  La  Reine  qui  régnait  alors 
sur  le  plateau  d'Ethiopie  se  nommait  ^lakeda.  Bien 
entendu,  comme  le  font  encore  aujourd'hui  les  Ke- 
mant,  elle  adorait  Isis.  Elle  dépécha  vers  Salomon 
le  Chef  de  ses  Commerçants.  Celui-ci,  au  retour 
de  son  voyage,  décrivit  de  façon  si  entraînante  les 
miracles  dont  il  avait  eu  le  spectacle,  que  la  Reine 
rêva  de  se  rendre  elle-même  à  Jérusalem.  Elle  ac- 
complit le  projet  qui  lui  était   si  cher.    Elle  vit 


sonnement,  «  les  textes  étant  contradictoires  et  d'ailleurs 
dénués  de  valeur  historique  »,  que  Renan  évalue  à  la  durée 
d'un  siècle  le  séjour  d'Israël  en  Egypte  {M.,  p.  142). 

f  24  1 


LE    PAYS    DES    METIS 


Salomon.  Elle  l'aima.  Elle  revint  grosse  de  ses 
œuvres.  Elle  mit  au  monde  un  fils,  l'aïeul  de 
notre  Ménélik,  auquel  elle  donna  le  nom  de  Bai- 
na-Lekhem.  c'est-à-dire  «  Fils  du  Sage  ».  C'est 
là  une  histoire  dont  vous  avez  des  notions.  Je 
souhaite  que  l'occasion  vous  soit  un  jour  donnée 
de  la  connaître  en  son  entier,  car  elle  est  l'expres- 
sion de  la  vérité,  et  de  la  vérité  ne  peut  sortir  que 
le  bien. 


[25] 


VIII 


CEUX  qui  ont  connu  le  Ras  Makonnen  et  franchi 
le  rempart  de  timidité  derrière  lequel  cet 
intrépide  soldat  se  murait  dans  la  causerie  savent 
que  sa  vie  spirituelle  fut  intense.  Cette  noble  dis- 
position s'alliait  malheureusement  chez  lui  à  des 
accès  de  scrupules  dont  le  caractère  était  presque 
maladif. 

Regretta-t-il,  au  lendemain  de  notre  entretien, 
de  m'avoir  si  librement  découvert  sa  pensée  sur 
un  sujet  qui  en  Ethiopie  n'est  pas  seulement 
le  fondement  de  la  religion  mais  tout  le  soutien 
de  la  politique  ? 

Je  ne  réussis  plus  par  la  suite  à  mettre  l'en- 
tretien sur  le  compte  des  Kemant.  Il  semblait 
avoir  oublié  leur  existence.  En  revanche  il  pre- 
nait plaisir  à  me  faire  toucher  du  doigt  les  rai- 
sons morales  que  les  Éthiopiens  invoquent  à  l'ap- 
pui de  la  tradition  qui  les  rattache  à  des  Israélites 
échappés  d'Egypte  et  montés  sur  le  liaut  Plateau 
par  le  chemin  des  Nils. 


[26 


LE    PAYS    DES    METIS 


Au  cours  de  ces  causeries,  le  Ras  se  plaisait  à 
laisser  transparaître  son  érudition  des  choses 
sacrées.  Tout  comme  notre  grand  Condé,  cet 
homme  de  guerre  avait  poussé  loin  sa  culture  théo- 
logique. 

Et  aussi  bien  la  théologie  est-elle  la  seule  gym- 
nastique de  philosophie  et  la  seule  école  de  poli- 
tique léguée  par  le  byzantinisme  à  ses  clients  de 
cette  banlieue  d'Afrique. 


27 


IX 


SANS  doute,  me  disait  le  Ras,  nos  aïeux  avaient 
commis  le  crime  de  s'adonner  aux  cultes 
égyptiens.  Ils  avaient  péché  par  politique  autant 
que  par  faiblesse.  Mais,  sous  cette  écorce  de  men- 
songe, ils  conservaient,  croyez-le  bien,  la  pure 
doctrine  des  patriarches.  Ils  sont  toujours  de- 
meurés étrangers  au  culte  de  Jahvé.  Ils  ont  ignoré 
cet  égoïste  Protecteur  d'Israël  qui  se  fait  cruel 
dans  l'intérêt  de  son  peuple  favori.  L'élan  qui 
obligea  cette  Reine  éthiopienne,  dont  je  vous  par- 
lais naguère,  à  venir  trouver  Salomon,  fut,  en  vé- 
rité, la  mémoire,  conservée  au  fond  des  cœurs,  de 
cet  Elohim,  absolu,  simple,  juste,  universel,  Roi 
et  Providence  de  l'Univers,  que,  dans  les  contem- 
plations de  leurs  nuits,  les  patriarches  aA^aient 
aperçu  derrières  les  étoiles.  Qu'est-ce  qu'une  Reine 
d'Ethiopie  et  son  peuple  auraient  eu  à  faire  d'un 
Dieu  étroitement  national  comme  le  fut  Jahvé  ? 
Ce  qui  passionnait  les  nôtres  dans  la  tradition  qui 

[28  1 


LE    PAYS    DES    METIS 


leur  était  restituée,  c'était  le  noble  idéalisme,  la 
tradition  du  Grand  Dieu,  du  Père  Universel,  que 
Jésus,  plus  tard,  devait  nous  rapprendre  à  invo- 
quer dans  son  oraison  dominicale. 

Et,  avec  une  flamme  dans  ses  yeux  de  Christ 
byzantin,  le  Ras  concluait  : 

—  Ceci  est  la  double  grandeur  de  l'Ethiopie  : 
dès  ses  origines  elle  chérit  passionnément  la  Vérité. 
Elle  aime  la  Vérité  plus  que  son  idolâtrie  égyp- 
tienne, plus  que  la  révélation  dont  Salomon  la  gra- 
tifie quand  il  initie  la  Reine  Makeda  aux  mys- 
tères de  son  Arche  d'Alliance.  Lorsqu'au  troisième 
siècle  de  notre  ère  Frumentius  vient  lui  apporter 
la  parole  chrétienne,  elle  consent  tout  de  suite  à 
se  détacher  du  Dieu  que  l'on  enferme  dans  un 
tabernacle  afin  d'adorer  le  Dieu  que  l'on  porte 
dans  son  âme.  Elle  voit  dans  la  Rédemption  de 
Jésus  s'accomplir  les  promesses  d'Elohim.  Puisse- 
t-elle  rester  fidèle  à  cette  Vérité  définitive  sans 
négliger  pourtant  les  progrès  dont  j'ai  eu  le  spec- 
tacle au  cours  de  mes  voyages  en  Europe  et  dont 
notre  Négus  est  si  résolument  épris  ! 


[29 


X 


1ES  Européens  qui,  dans  les  vingt-cinq  der- 
J  nières  années,  sont  montés  sur  le  Haut  Pla- 
teau, ont  eu  sous  les  yeux  l'illustration  vivante  de 
ce  double  état  d'àme  salomonesque  et  évangélique 
dans  lequel  le  Ras  Makonnen  apercevait  la  gran- 
deur particulière  de  sa  nation.  Ils  ont  contemplé 
le  Négus  Ménélik,  roi  très  chrétien,  rendant  la 
justice  suprême,  la  Bible  en  main,  dans  les  termes 
mosaïques  du  code  de  «  la  dent  pour  la  dent.  » 

J'ai  eu  la  curiosité  d'aller  au  delà  de  cet  im- 
pressionnant spectacle.  Je  me  suis  fait  commenter 
les  premières  pages  de  ce  code  éthiopien  qui,  dans 
ses  traits  essentiels,  reproduit  le  Code  Justinien. 
Elles  gardent  la  trace  de  l'émotion  qui  assaillit  les 
Négus  lorsque,  après  leur  conversion  au  christia- 
nisme, ils  se  demandèrent,  avec  un  grand  trouble, 
si,  afin  de  se  conformer  à  la  Loi  de  Jésus,  il  leur 
fallait  renoncer  au  droit  de  punir. 

Dieu  seul  pouvait  répondre  à  ces  angoisses  de 
conscience. 


[30] 


LE    PAYS    DES    METIS 


Dans  la  préface  que  les  Éthiopiens  ont  ajoutée 
au  Gode  byzantin  le  Saint  Esprit  apparaît  à  une 
assemblée  d'évêques.  Il  les  charge  d'informer  les 
Chefs  des  Peuples  que  la  Loi  du  Pardon  est  encore 
un  idéal.  Elle  ne  peut  être  appliquée  en  toute 
occasion  dans  les  affaires  de  ce  monde.  Il  con- 
vient de  la  réserver  pour  les  rapports  privés,  entre 
chrétiens,  entre  frères.  En  attendant  que  les 
hommes  deviennent  meilleurs,  le  droit  public  est 
encore  obligé  d'appliquer  aux  délinquants  la  vieille 
formule  du  Gode  mosaïque. 


[3t] 


XI 


CE  serait  méconnaître  cet  amour  de  la  vérité  la 
plus  haute  qui,  il  y  a  trois  mille  ans,  mit  la 
Reine  Makeda  dans  le  chemin  du  pèlerinage  et 
dont  les  fils  de  ses  fils  sont  restés  possédés, 
qu'apercevoir  un  compromis  hypocrite  dans  cette 
adhésion  au  pardon  privé,  sous  la  réserve  d'une 
impitoyable  rigueur  de  la  loi  publique.  Dans  l'àme 
de  chaque  Ethiopien  se  continue  ce  débat  moral 
qui  fit  hésiter  les  Négus  du]  troisième  siècle  au 
seuil  de  leur  conversion. 

Que  de  fois,  sans  sortir  de  mon  camp,  j'ai  as- 
sisté à  cette  scène  : 

Une  querelle  s'était  produite  entre  mes  soldats, 
les  couteaux  avaient  brillé,  le  sang  avait  coulé.  Le 
blessé  m'apportait  sa  plaie. 

Il  me  disait  : 

—  Tu  connais  notre  loi  ?  Œil  pour  œil... 

La  journée  ne  finissait  point  sans  que  le  même 
homme  revint,  cette  fois  entouré  des  plus  vieux 
d'entre  ses  compagnons.  De  loin,  l'aspect  de  lape- 


32] 


LE    PAYS    DES    METIS 


tite  troupe  avait  une  allure  solennelle  qui  m'aver- 
tissait du  but  de  la  démarche. 

Et  le  plus  âgé  disait  : 

—  Tout  à  l'heure  notre  frère  a  réclamé  son  droit, 
—  mais  nous  l'avons  rappelé  à  lui-même.  Nous  ne 
poursuivons  plus  la  Vengeance  :  nous  sommes 
les  Gens  de  la  Rémission.  Celui  qui  a  été  offensé 
vient  te  dire  qu'il  pardonne. 

Cette  maîtrise  des  passions  de  revanche  des- 
cend de  rÉlu  de  Juda  sur  ses  peuples. 

Nul  ne  s'étonnera  que  les  vainqueurs  d'Adoua 
aient  tout  d'abord  pris  plaisir  à  commémorer  le 
souvenir  de  leurs  succès.  Aussi  bien  le  hasard  a- 
t-il  voulu  que  la  date  de  cetta  bataille  correspon- 
dît avec  les  retours  de  la  fête  de  saint  Georges,  qui 
est  le  patron  militaire  de  l'Ethiopie.  Or  il  arriva 
qu'au  moment  où  l'Italie  reprenait  avec  le  Négus 
des  rapports  diplomatiques  l'officier  distingué 
qui  venait  représenter  son  pays  en  Ethiopie  se 
présenta  aux  portes  d'iVddis-Ababâ  la  veille  des 
anniversaires  d'Adoua  et  de  la  fête  de  saint 
Georges. 

IMénélik  lui  envoya  ce  message  : 

«  J'ai  renoué  mes  relations  avec  ton  pays.  Entre 
«  chez  nous  sans  inquiétude.  Ici  tu  ne  verras  rien 
«  qui  t'attriste.  » 

Depuis,  la  fête  religieuse  de  saint  Georges  est 
célébrée  comme  autrefois,  mais  la  parade  militaire, 
les  salves  de  canons  ont  été  supprimées. 


[33 


CHAPITRE  II 


MENELIK 


I 


J'ai  eu  l'occasion  de  peindre  ailleurs  les  rap- 
ports que  Ménélik  a  entretenus  avec  les  Puis- 
sances européennes  (1).  Je  voudrais  noter  ici  les 
aspects  de  caractère,  les  gestes  instinctifs  et  voulus 
par  lesquels  ce  Négus  s'est  révélé  comme  le  con. 
tinuateur  de  la  tradition,  qui,  à  travers  le  cœur  de 
Makeda,  le  rattachait  au  Temple. 

Dans  des  contacts  avec  les  publics  européens, 
voire  avec  des  chancelleries,  j'ai  eu  l'occasion  de 
constater  que  l'énumération  des  titres  qui  s'alignent 
au-dessous  du  sceau  impérial  d'Ethiopie  et  en  tête 
des  lettres  officielles  du  Négus  «  Lion  Vainqueur 

(1)  Ménélik  et  Nous,  chez  Per-Lamm,  1901. 

[35] 


CHEZ    LA     RELXE    DE    SABA 


de  Juda,  Élu  du  Seigneur,  Roi  des  Rois  »  provo- 
quent, chez  des  gens  insuffisamment  renseignés, 
un  imperceptible  sourire.  Ce  serait  commettre  une 
faute  de  goût  que  de  hausser  délibérément  les 
épaules  parce  que  ces  dignités  ont  eu  leur  déve- 
loppement à  l'écart  de  nos  souvenirs  et  de  nos 
propres  grandeurs. 

La  tradition  éthiopienne  conte  que,  vingt  années 
après  la  visite  qu'il  avait  reçue  de  la  Reine 
Makeda,  Salomon  vit  entrer  dans  Jérusalem,  un 
jeune  homme  accompli.  Cet  adolescent  reflétait, 
trait  pour  trait,  les  apparences  de  son  propre 
visage.  Et  c'était  ce  Baina-Lekhem  que  la  Sou- 
veraine d'Ethiopie  avait  conçu  de  ses  œuvres. 

Le  jeune  prince  venait  aviser  son  père  que,  par 
la  grâce  du  Très- Haut  et  par  l'effet  du  zèle  de 
Makeda,  la  doctrine  du  vrai  Dieu  s'était  heureuse- 
ment développée  sur  la  montagne  africaine.  Afin 
d'interrompre  les  pratiques  d'idolâtrie  qui  perpé- 
tuaient sur  le  trône  d'Ethiopie  les  souvenirs 
égyptiaques  de  l'isis,  ^Makeda  était  résolue  à  clore 
avec  son  règne  la  lignée  des  Femmes-Reines.  Elle 
avait  décidé  d'abdiquer  elle-même  entre  les  mains 
de  son  fils. 

Mais  il  convenait  que  ce  fondateur  d'une  dy- 
nastie nouvelle  fût  un  oint  du  Seigneur.  Baina- 
Lekhem  venait  donc  demander  à  son  père  la  béné- 
diction qui,  dans  le  Temple,  descend  des  mains 
du  Grand  Prêtre. 


[36] 


Ml-XELIK 


L'histoire  éthiopienne  veut  que  Salomon  ne  se 
soit  point  contenté  d'exaucer  un  désir  si  pieux. 
Al'in  de  lier  plus  étroitement  la  fortune  de  son  fils 
avec  les  destinées  dlsraël,  il  aurait  résolu  d'élever 
avec  des  pompes  de  trônes  et  des  titres  de  rois 
douze  représentants  des  douze  tribus  jacobélites 
au-dessus  des  provinces  d'Ethiopie.  Il  aurait  com- 
plété l'organisation  qu'il  créait  en  plaçant  son 
propre  fils,  Baina-Lekhem,  oint  de  Juda,  au  som- 
met de  cette  hiérarchie.  Il  l'aurait  honoré  du  titre 
de  Négus  des  Négus,  c'est-à-dire  de  Roi  des  llois. 

Ainsi  cette  dénomination  correspond  en  somme 
à  celle  de  «  comtes  »  et  de  «  ducs  »,  dans  la  hiérar- 
chie d'un  état  féodal,  dominé  par  un  seigneur  suze- 
rain. L'équivalence  est,  dans  l'occasion,  si  rigou- 
reuse que  la  forme  de  commandement  ici  dépeinte 
a  représenté  pour  l'établissement  de  l'unité  éthio- 
pienne les  mêmes  chances  de  progrès  et  de  faiblesse 
que  les  luttes  du  Roi  de  l'Ile-de-France  contre  ses 
ducs  d'Aquitaine,  de  Bourgogne  et  de  Normandie. 

Lorsque,  d'autre  part,  on  passe  à  vol  d'oiseau 
par-dessus  les  convulsions  de  l'histoire  d'Ethiopie, 
on  constate  que  les  heures  de  sa  paix,  de  sa  pros- 
périté, coïncident  avec  les  phases  où  la  tradition 
salomonesque  s'est  tenue  en  équilibre.  Ce  sont  les 
périodes  où  la  dynastie  des  suzerains,  —  en  l'es- 
pèce les  Rois  de  Ghoa,' directs  aïeux  de  Ménélik, 
—  réussit  à  contenir  et  à  dominer  les  puissants 
vassaux.  Au  contraire,  l'anarchie,  les  invasions, 


[37 


CHEZ    LA    REINE   DE    SABA 


les  guerres  civiles,  suivent  toutes  les  usurpations 
des  ducs  ou  comtes,  qualifiés  «  rois  »  qui,  à  l'aide 
de  leurs  sièges  d'administrateurs  de  provinces, 
escaladent  pour  un  temps  le  trône  du  Roi  des 
Rois. 


38 


II 


ON  peut  juger  par  ià  de  l'importance  que  l'his- 
toire générale  d'Ethiopie  attribuera  au  règne 
de  Ménélik  :  il  a  été  le  restaurateur  de  la  tradition 
écroulée.  Par  la  persuasion  comme  par  la  force  il 
l'a  relevée  sur  son  socle. 

La  veille  de  la  bataille  de  ^latama,  il  n'est  qu'un 
roi  de  Bourges;  l'usurpateur  Jean  le  traîne  der- 
rière soi  à  la  croisade.  Quelques  semaines  plus 
tard  le  dur  maître  qui  l'a  réduit  au  gouverne- 
ment du  seul  Choa  est  tombé  lui-même  sous  les 
coups  des  musulmans.  Brusquement  ^Ménélik 
s'érige,  la  couronne  impériale  au  front,  au-dessus 
de  l'Ethiopie.  Il  prête  l'oreille.  Il  ne  se  trompe  pas 
sur  la  qualité  des  acclamations  dont  on  le  salue. 
C'est  bien  la  nation,  qui,  lasse  de  tant  d'aventures, 
applaudit  à  la  résurrection  de  sa  lignée  légitime. 

Mais  il  faut  solidifier  ce  bloc  dont  les  parties 
s'ajustent  mal. 

La  science  de  politique  dont  Ménélik  a  donné 

[30  1 


CHEZ    Là    nEIXE    DE    S  A  P.  A 


des  marques  au  cours  de  cette  œuvre,  le  recom- 
mandera sûrement  à  l'estime  de  l'histoire  plus  que 
ses  victoires  elles-mêmes.  Il  sent  qu'il  ne  peut 
renverser  les  trônes  subalternes  qui  vivent  dans 
son  ombre  sans  ébranler  le  sien.  Fidèle  au  statut 
salomonesquc  qui  l'élève  au-dessus  de  ce  vol  de 
roitelets,  après  leur  soumission  il  se  garde  de 
les  anéantir.  Toutes  les  fois  que  les  circonstances 
le  lui  permettent,  il  les  conserve  comme  ses  man- 
dataires, ses  proconsuls,  ses  «ras».  Il  veut  qu'on 
les  voie  gouverner  en  son  nom  là  où,  avec  une  li- 
berté usurpée,  ils  ont  exercé  une  autorité  quasi 
royale.  Il  fait  d'eux,  si  nettement,  des  fonctionnaires 
de  la  couronne,  qu'il  leur  enlève  le  droit  de  trans- 
mettre leurs  dignités  à  leurs  fils  par  voie  d'héri- 
tage. Il  ne  leur  laisse  plus  la  libre  disposition  des 
impôts.  Partant  de  ce  principe  religieux  que,  du 
fait  de  son  onction  sacrée,  tout  lui  appartient  en 
Ethiopie,  terres,  bêtes  et  gens,  il  constitue  pour 
ses  Ras,  à  titre  de  traitements,  toujours  révo- 
cables, des  revenus,  calculés  sur  le  brut  des  im- 
pôts, recueillis  par  eux,  en  son  nom. 

Afin  d'occuper  les  colères  que  provoquent  néces- 
sairement de  telles  réformes,  il  mène  sous  sa  ban- 
nière à  la  conquête  des  Gallas  ces  rois  fraîchement 
châtiés. 

Une  telle  campagne  offre  des  avantages  divers, 
tous  excellents  :  elle  assainit  et  recule  les  frontières 
de  l'empire  ;  elle  met  à  la  disposition  des  Éthiopiens 

[40  1 


yiESEl.IK 


purs,  de  grandes  ressources  en  céréales,  en  coton, 
en  café,  en  pâturages,  en  troupeaux  et  en  chevaux. 
Enl'in  elle  oblige  le  parti  des  prêtres  et  des  moines 
à  louer  la  conduite  de  ce  nouvel  «  oint  du  Sei- 
gneur »  qui,  sans  pousser  sa  croisade  avec  une 
aussi  dangereuse  témérité  que  le  Négus  Jean, 
s'attaque  pourtant  à  l'idolâtrie  de  ses  voisins. 

Un  dernier  événement,  qui  rappelle  sur  l'Ethio- 
pie oubliée  l'attention  du  monde,  finit  de  cimenter 
une  cohésion  dont  les  joints,  ici,  là,  sont  frais  : 
la  nation  éthiopienne  passe  par  l'épreuve  d'une 
guerre  étrangère.  Dans  la  victoire  elle  juge  les 
vertus  de  cette  unité  que  [Nlénélik  a  restaurée. 

Avait-il  prévu  un  tel  conflit  ?Ses  conseillers  eu- 
l'opéens  l'avaient-ils  aperçu  par-dessus  son  épaule  ? 

Tout  se  passe  comme  si,  au  début  même  de 
son  règne,  Ménélik  s'était  préparé  à  ce  choc.  En 
effet  dès  les  premiers  jours  de  sa  puissance  royale, 
dans  le  temps  où  il  n'était  encore  que  roi  de  Choa, 
on  l'a  vu  venir  à  la  civilisation  la  plus  contempo- 
raine avec  une  allure  de  foi,  avec  une  passion 
d'amour  pour  la  Vérité,  qui,  d'une  manière  vrai- 
ment frappante,  rappelle  le  pèlerinage  de  son 
aïeule  Makeda  vers  Jérusalem,  Foyer  de  Science 
et  de  Sagesse. 


[41 


III 


CETTE  «  Vérité  »  que  la  Reine  Makéda,  son 
aïeule,  chercha  chez  Salomon,  Ménélik  va  la 
demander  à  l'Europe.  Il  le  fait  avec  la  persuasion 
intime  qu'après  les  avènements  du  Mosaïsme  et 
du  Christianisme,  la  Science  se  lève  à  l'horizon 
des  hommes  comme  une  troisième  religion. 

Les  formes  mêmes  que  Ménélik  donne  à  son 
souhait  d'acclimater  sur  le  Haut  Plateau  la  religion 
de  la  Science,  témoignent  que,  de  ce  chef,  il  n'a  ja- 
mais pensé  commettre  une  infidélité  envers  la  reli- 
gion de  ses  pères,  mais  seulement  la  perfectionner. 

Douze  apôtres  n'ont-ils  pas  suffi  au  Christ 
pour  faire  rayonner  sur  le  monde  la  doctrine 
évangélique  ? 

Dès  1867,  Ménélik  s'adresse  à  un  marchand 
d'Aden  qui  lui  vend  des  armes.  Il  le  prie  de 
faire  venir  d'Europe  une  compagnie  de  douze  in- 
génieurs. Il  croit  fermement  que  ces  nouveaux 
missionnaires  lui  apporteront  la  Science  totale  et 

f  42  ] 


MENEUR 


que  par  leur  intermédiaire  il  en  fera  bénéficier 
ses  peuples. 

«  Il  n'est  pas  juste,  écrit-il  dans  sa  lettre,  que 
«  nous  continuions  à  être  privés  d'une  Vérité 
«  dont  les  autres  nations  tirent  tant  de  profit.  » 

Dirai- je  pour  la  confusion  de  nos  civilisations 
européennes  que  ce  petit-fils  de  Salomon  demande 
tout  d'abord  à  ceux  qui,  pense-t-il,  lui  apportent 
les  vertus  du  progrès,  s'il  leur  sera  possible  de 
de  lui  fabriquer,  de  toutes  pièces,  des  fusils  en 
Ethiopie  ? 

J'ai  manié  dans  la  collection  d'armes  de  l'Empe- 
reur l'outil  de  guerre  qu'il  construisit  lui-même,  en 
ce  temps-là,  dans  son  Guébi  d'Addis-Ababâ,  afin 
de  se  prouver  que,  pour  la  défense  de  sa  liberté,  il 
pourrait  au  besoin  se  priver  de  la  complaisance 
capricieuse  de  l'Europe. 

De  môme  s'intéressa-t-il  avec  ardeur  aux  opé- 
rations chirurgicales  dont  lui  donnaient  le  spec- 
tacle les  médecins  russes  envoyés  en  mission 
auprès  de  lui  par  le  Tzar  Nicolas.  Je  l'ai  vu,  en 
tablier  blanc,  attentif  à  respecter  les  règles  de 
l'antisepsie,  mettant  lui-même  la  main  au  bistouri. 
Son  intelligence  largement  ouverte  aux  vérités 
d'ordre  spirituel  concevait  avec  clarté  que  l'art 
de  guérir  doit  perfectionner  ses  ressources  paral- 
lèlement à  l'art  de  blesser,  sous  peine  de  détourner 
les  découvertes  de  la  Science  vers  le  seul  triomphe 
du  Mal. 


43 


IV 


PERSUADÉ  qu'au  delà  des  violences  que  soulève 
toute  évolution  rapide  le  Progrès  ne  peut 
être  finalement  en  contradiction  avec  le  «  Bien  », 
^lénélik  a  la  suprême  audace  d'aller  au-devant 
de  nouveautés  qui,  pour  lui  et  pour  ses  peuples, 
changeront  toutes  les  conditions  de  la  vie. 

Il  comprend  que  l'isolement  où  l'Ethiopie  s'est 
étiolée  entre  la  vallée  du  Nil  et  la  vallée  de  la  Mer 
Rouge,  est  pour  elle  une  cause  d'insécurité  et 
d'infériorité.  Il  rêve  de  jeter  par-dessus  les  dé- 
serts, commercialement  infranchissables,  des  Da- 
nakils  et  des  Issas,  un  pont  qui  relierait  son 
royaume  à  la  civilisation.  Il  veut  que  l'amorce 
de  ce  chemin  de  fer  de  paix  et  de  progrès  soit,  non 
point  en  Angleterre  dans  le  Somaliland,  non 
point  en  Italie  à  Massaouah,  mais  en  France  à 
Djibouti.  Pour  atteindre  un  tel  but  il  doit  faire 
sentir  sa  force  à  tous  ceux  qui  craignent  de  voir 
leurs  privilèges  emportés  par  ce  fleuve  de  fer. 


44] 


MEyELIK 


Il  m'a  dit  un  jour: 

—  Les  Éthiopiens  et  moi,  nous  aimons  le  pro- 
grès. L'Impératrice,  mes  Grands  et  mon  Clergé 
nous  font  la  guerre... 

Ménélik  souriait  alors  de  son  large  et  éblouis- 
sant sourire. 

Avec  l'éclat  de  sa  légendaire  bravoure  il  évo- 
quait cette  certitude,  cent  fois  proclamée  dans  des 
appels  à  la  Nation,  qu'il  vaut  mieux  mourir  au  ser- 
vice d'une  idée  juste  que  de  vivre  dans  l'effroi  de 
la  Vérité. 


[45] 


ON  devine  de  quelle  ardeur  uu  tel  Souverain  a 
pu  désirer  de  voir  triompher  dans  le  temps, 
par  Tappui  de  sa  lignée,  les  idées  que  lui-même 
soutenait  si  loyalement. 

Les  choses  se  sont  passés  pour  lui  comme  dans 
ces  contes  orientaux  où,  par  bassesse  d'envie,  un 
mauvais  Génie  se  plaît  à  gâcher  la  félicité  des  rois. 
Et,  sans  doute,  ni  Pierre  le  Grand,  ni  Louis  XIV, 
ni  aucun  de  ces  maîtres  de  la  politique  qui  pro- 
longèrent leur  journée  de  royauté  au  delà  des  heures 
du  crépuscule,  n'ont  eu  la  joie  de  voir  un  fils  cou- 
ronner la  muraille  dont  ils  avaient  établi  la  fonda- 
tion. 

Le  seul  enfant  mâle  que  Ménélik  ait  jamais  en- 
gendré n'a  pas  vécu.  Lidj-Lassou,  qui,  du  fait  de 
la  disparition  de  son  aïeul,  apparaît  dès  aujour- 
d'hui comme  l'Élu  de  Juda,  est  le  fils  d'une  fille 
du  Négus.  Les  circonstances  qui  ont  permis  de 
lui  ouvrir  l'accès  du  Trône   avec  l'indispensable 

[46] 


MESELIK 


prestige  qui  s'attache  aux  descendants  delà  souche 
salomonesque,  sont  si  particulières  qu'il  les  faut 
expliquer  par  des  usages  locaux.  Ces  mœurs 
d'amour  et  d'hérédité  participent  encore  des  facili- 
tés de  la  vie  patriarcale.  Ils  surprennent  notre 
respect  romain  pour  le  mariage  et  pour  les  privi- 
lèges de  la  légitimité. 


47  ] 


VI 


IL  faut  savoir  qu'en  Ethiopie  la  famille  n'est 
point  constituée  avec  la  rigidité  de  la  nôtre. 
C'est,  en  ce  pays  très  chrétien,  un  fait  exception- 
nel que  l'union  de  l'homme  et  de  la  femme  soit 
considérée  comme  un  engagement  qui  comporte 
quelque  intervention  du  divin.  Dans  l'ordinaire  au- 
cune cérémonie,  civile  ou  religieuse,  n'accompagne 
la  fête  des  épousailles.  C'est  l'occasion  d'une 
suite  de  repas  et  de  divertissements,  accompagnés, 
si  les  fiancés  ont  de  la  fortune,  d'un  contrat 
d'argent. 

Cette  union,  si  aisée  à  nouer,  se  rompt  sans 
effort.  Une  femme  peut  passer  par  une  longue 
suite  de  mariages  et  de  divorces  sans  que  sa 
réputation  en  souffre.  Le  nombre  des  filles  de 
bonne  naissance  est  grand  —  on  en  a  vu  jusque 
sur  les  marches  du  trône,  —  qui  se  marient  sans 
difficulté  après  que  des  naissances  d'enfants  sont 
venues  attester  l'indulgence  de  la  morale  éthio- 
pienne pour  les  surprises  du  désir.  De  ce  chef  les 

[48] 


MEXELIK 


bâtards  jouissent  à  peu  près  de  tous  les  droits 
concédés  par  l'usage  aux  héritiers  légitimes. 

Nous  sommes  loin,  on  le  voit,  de  la  sévérité  sans 
rémission  qu'appliquent  aux  défaillances  des  filles 
etdes  femmes  les  peuples  qui,  comme  les  Arabes, 
les  Danakils,  les  Issas,  vivent  de  l'idéal  de  la  race 
pure. 

En  fait,  dans  sa  forme  la  plus  répandue,  le  ma- 
riage n'est  en  Ethiopie  qu'une  sorte  de  volontariat 
où  l'harmonie  des  conjoints  fait  la  loi. 

C'est  seulement  quand  l'homme  et  la  femme 
voient  approcher  la  maturité  de  leur  âge  qu'ils  son- 
gent à  demander  au  prêtre  une  bénédiction.  Alors 
ils  sont  certains  que  leurs  esprits  s'accordent  et 
que  le  goût  de  la  fidélité  est  dans  leurs  cœurs.  Ils 
vont  donc  s'agenouiller  devant  un  autel.  Un  prêtre 
donne  à  chacun  d'eux  la  moitié  d'une  hostie.  C'est 
ce  que  l'on  nomme  «  le  mariage  à  la  commu- 
nion ».  Il  est  si  indissoluble  que  la  mort  ne  relève 
pas  des  engagements  par  où  il  lie.  Si  c'est  la  femme 
qui  survit,  presque  toujours  elle  se  retire  dans  un 
couvent.  x\  supposer  que  l'homme  n'entre  point  dans 
l'état  religieux,  il  ne  peut,  en  tout  cas,  se  remarier. 

Conformément  à  ces  pratiques,  Ménélik  n'a  été 
que  le  quatrième  époux  de  cette  Impératrice  Taï- 
tou  qu'il  fit  d'abord  asseoir  à  ses  côtés  comme 
reine  de  Choa,  sans  autre  consécration  que  la  vo- 
lonté du  Lion  de  Juda  et  sa  tendresse  persistante. 


49 


CHAPITRE    III 

LA     FILLE     DU     NÉGUS 


LA  Chronique  de  Palais,  que  je  rapporte  ici  dans 
les  termes  mêmes  où  elle  me  fat  contée,  est 
antérieure  à  l'entrée  victorieuse  de  Taïtou  dans  le 
Guébi.  Elle  remonte  au  début  du  règne  de  Méné- 
lik,  aux  années  1865-70.  Alors  la  victoire  n'avait 
pas  encore  fait  de  l'Elu  de  Juda  le  Roi  des  Rois 
d'Ethiopie. 

Sur  son  trône  du  Choa  il  rêvait  aux  grandes 
choses  que  depuis  il  a  accomplies.  Il  ne  donnait  à 
aucune  i'emme  le  temps  de  prendre  du  crédit  sur 
son  esprit.  Entre  les  heures  de  la  guerre,  de  la 
politique  et  de  la  prière,  il  vivait  dans  son  palais 
comme  un  petit-fils  de  l'Ecclésiaste.  Toutes  celles 

[31] 


CHEZ    LA    REI^E    DE    SABA 


qui  avaient  de  la  beauté  ou  de  la  séduction  pou- 
vaient arrêter  un  instant  son  désir. 

Parmi  les  femmes  que  l'on  dressait  au  service 
de  sa  table  il  distingua  une  belle  fille  qui  avait 
une  grâce  singulière  à  verser  l'hydromel.  Il  la 
regarda  comme  le  lion  regarde  quand  il  est  tra- 
versé par  le  désir;  etla  jeune  fille  eut  le  cœur  con- 
sumé de  cette  flamme.  Aussi,  la  nuit  suivante,  lors- 
qu'un serviteur  vint  la  chercher  dans  l'apparte- 
ment des  femmes  et  lui  dit  : 

—  Viens,  et  marche  sans  bruit  dans  l'ombre:  le 
Lion  de  Juda  t'élève  à  l'honneur  de  sa  couche. 

Elle  répondit  seulement  : 

—  Je  suis  la  servante  de  mon  Seigneur. 

Elle  avait  une  gorge  parfaite  et  une  âme  droite, 
de  sorte  que  Ménélik  l'aima,  en  secret,  pendant 
des  nuits,  qui,  à  la  fin,  firent  des  mois.  Et  quand 
le  Souverain  partit  brusquement  pour  une  expédi- 
tion qui  l'appelait  sur  les  confins  du  Clioa,  la  cein- 
ture de  la  belle  fille  commençait  de  se  faire  lourde. 

Elle  n'osa  pas  dire  à  l'Empereur  le  secret  qui 
était  son  effroi  et  sa  félicité. 

Elle  pensa  : 

—  Quand  il  reviendra  avec  la  victoire,  si  son 
regard  tombe  encore  sur  moi,  il  verra  où  j'en  suis 
et  il  décidera  de  ma  vie. 

Mais  le  palais  était  plein  de  femmes  de  bonne 
naissance.  Elles  levaient  les  yeux  vers  le  Trône 
avec  l'idée  que  peut-être  un  jour  l'amour  du  Maître 


[o2 


LA    FILLE    DU    NEGUS 


les  y  ferait  asseoir.  Elles  prirent  de  l'ombrage  do 
cette  fécondité  d'une  servante. 

Elles  se  dirent  entre  elles  : 

—  A  cause  de  l'enfant,  le  Roi  serait  capable  de 
s'attacher  à  cette  fille.  Otons-la  de  ses  yeux...  Il 
ne  songera  plus  à  la  demander. 

Elles  mirent  donc  à  profit  l'absence  de  Ménélik 
et  chassèrent  la  belle  échansonne. 

De  la  même  façon  Agar  fut  autrefois  jetée  hors 
de  la  tente  d'Abraham  avec  l'enfant  Ismaël. 


[53] 


11 


EiN  tout  temps  et  en  tout  pays  du  monde,  la  vie 
est  la  même  pour  celle  que  nul  ne  protège 
pendant  les  mois  de  passion,  où,  dans  sa  ceinture, 
elle  porte  un  enfant  sans  père.  Celle-ci  erra  donc, 
les  pieds  nus,  par  les  chemins. 

Elle  alla  du  côté  du  nord. 

Elle  espérait  rencontrer  l'armée  du  Roi.  Si  elle 
ne  pouvait  parler  à  son  Seigneur,  au  moins  le  ver- 
rait-elle passer  dans  la  gloire.  Mais  elle  s'était 
trompée  de  route,  et  puis  le  poids  qu'elle  portait, 
d'heure  en  heure,  devenait  plus  lourd.  Enfin  il 
fallut  qu'elle  s'arrêtât,  car  son  temps  était  à  sa  fin. 

Tout  de  jnême  elle  sourit  à  la  fillette  qu'elle  ve- 
nait de  mettre  au  monde  dans  un  tel  dénuement. 
En  effet,  si  petite,  l'enfant  avait  le  regard  duLion. 
Et,  la  mère,  comme  si  elle  prenait  une  étoile  dans  le 
firmament  pour  la  mettre  au  front  de  la  nouveau-née, 
appela  Torpheline  Choaregga,  c'est-à-dire  «Affer- 
missement du  Choa  » . 


o4] 


LA    FILLE    DU    AEGL'S 


Ainsi,  sans  secours,  pendant  des  années,  lanière 
et  l'enfant  marchèrent  par  la  main,  au  hasard  des 
routes.  Elles  demandaient  du  travail  à  ceux  qui 
sont  fixés  dans  le  hien-ôtredes  maisons,  à  ceux  qui 
voyagent  d'un  pays  à  l'autre  et  qui  ont  besoin  de 
servantes  pour  faire  leur  pain.  La  tendresse  qu'elles 
avaient  l'une  pour  l'autre,  les  nourrissait  plus  que 
les  fonds  de  corbeilles  qu'on  leur  abandonnait 
après  le  repas  de  leurs  maîtres. 

Un  jour  vint  pourtant  où  la  mère  sentit  que  ses 
forces  étaient  à  bout.  Choaregga  avait  alors  sept 
ans.  Déjà  elle  portait  sur  son  dos  de  lourds  vases 
de  terre  pleins  de  tedj  ou  détala.  Jamais  elle  n'avait 
joué  comme  les  fillettes  de  son  âge,  mais,  tout  de 
même,  elle  avait  une  âme  d'enfant. 

Elle  écouta  légèrement  les  paroles  de  sa  mère 
qui  mourait  : 

—  Choaregga,  dans  peu  de  jours  je  ne  serai 
plus.  On  m'enterrera  contre  le  mur  d'une  église, 
parce  que  j'ai  toujours  été  une  bonne  chrétienne  et 
que,  si  triste  qu'ait  été  ma  vie,  aucun  musulman 
n'a  pu  dire  :  «  Celle-ci  a  servi  chez  moi  pour  de 
l'argent.  »  Toi,  tu  continueras  à  manger  le  pain 
des  autres  jusqu'à  ce  que  tu  sois  devenue  une  vraie 
jeune  fille.  Mais  alors  souviens-toi  de  ce  que  je  te 
dis  aujourd'hui  :  tu  vois  ce  petit  sachet  de  cuir  qui 
est  suspendu  à  ton  cou  par  un  cordon  noir  ?  Quel- 
ques jours  après  ta  naissance,  j'y  ai  enfermé  une 
lettre.  Elle  est  pour  ton  père.  Tu  iras  la  lui  porter. 


55  ] 


CHEZ    LA    BELXE    DE    SABA 


—  Comment  s'appelle-t-il  ?  demanda  Choaregga. 
Si  tu  veux  qu'un  jour  j'aille  le  trouver,  il  faut  bien 
que  tu  me  dises  son  nom  ? 

—  Son  nom  est  illustre,  répondit  la  mourante; 
il  te  suffira  de  dire  :  «  Celui-ci  est  mon  père...  », 
tous  te  conduiront  à  lui. 


[36] 


m 


CHOAREGGA  ploiira  SU  mère  amèrement,  puis 
elle  recommença  de  sourire.  On  l'aimait  parce 
qu'elle  avait  les  yeux  d'une  lionne  et  un  grand 
éclat  de  ses  dents. 

Son  sort  fut  celui  de  toutes  les  filles  qui  n'ont 
ni  père  ni  mère  et  qui  vivent  chez  des  maîtres. 
Elle  servit  des  vieilles  dames  qui  la  faisaient  monter 
en  croupe  sur  leurs  mules,  quand  elles  allaient 
rendre  visite  à  quelque  amie.  Elle  suivit  des  sol- 
dats qui  étaient  dans  le  chemin  de  la  guerre  et  qui 
la  payaient  avec  de  l'amour. 

De  la  sorte  elle  atteignit  ses  dix-huit  ans. 

Un  jour,  un  fitéorari  qu'elle  servait  dans  la  ville 
de  Harrar  lui  demanda  : 

—  Choaregga,  quelle  est  donc  cette  amulette 
que  tu  portes  à  ton  cou  ?  Sais-tu  seulement  ce 
qu'elle  contient  ?  Il  faut  l'ouvrir. 

Le  fitéorari  appela  un  prêtre  qui  déchiifra  aisé- 
ment ces  caractères.  Mais,  au  lieu  de  répondre  aux 


57] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


questions  dont  on  le  pressait,  Tliomme  de  Dieu  se 
montra  très  agité  : 

—  Si  tu  tiens  à  la  vie,  dit-il  au  soldat,  ne 
conserve  pas  cette  enfant  chez  toi  un  jour  de  plus. 
Fais-la  conduire  à  l'Empereur.  Elle  lui  appartient. 

On  amena  Choaregga  à  la  Cour.  On  la  confia 
à  une  dame  d'honneur  qui  avait  la  faveur  de  l'Im- 
pératrice Taïtou. 

En  ce  temps-là  l'Impératrice  était  dans  toute  la 
nouveauté  de  son  règne.  Elle  n'avait  pas  d'enfants 
de  Celui  qui  l'avait  élevée  au  Trône  et  elle  ne  sa- 
vait comment  lui  montrer  sa  reconnaissance. 

Elle  vit  Choaregga  et  elle  pensa  : 

—  Celle-ci  est  véritablement  la  fille  de  l'Empe- 
reur. Dieu  a   écrit  ses  origines  sur  son  visage. 

Elle  ordonna  donc  que  l'on  gardât  la  jeune  fille 
dans  le  Guébi,  en  grand  secret. 

Pendant  plusieurs  semaines  des  suivantes  ex- 
pertes s'appliquèrent  à  peigner  Choaregga  et  à  la 
parfumer,  ainsi  qu'il  convenait  à  une  personne  de 
son  rang.  Quand,  par  surcroit,  elle  eut  revêtu  des 
vêtements  de  princesse,  elle  parut  si  majestueuse 
que  personne  ne  pouvait  la  voir  sans  s'incliner. 


IV 


(Cependant   l'Impératrice  songeait  que    le  mo- 
J  ment  était  venu  de   présenter  à  son  souve- 
rain Maître  cette  fille  des  désirs  d'autrefois. 
Elle  alla  trouver  l'Empereur  et  lui  dit  : 

—  Vous  souvenez- vous  qu'à  telle  date,  quand 
vous  êtes  parti  pour  faire  la  guerre  dans  le  Nord, 
vous  aimiez  une  servante  dans  le  mystère  de  votre 
palais?  Elle  s'appelait  Telle  et  Telle.  Vous  ne 
Tavez  pas  retrouvée  quand  vous  êtes  rentré  dans 
votre  Guébi... 

^lénélik  répondit  : 

—  Je  me  souviens.  Pourquoi  avait-elle  fui? 
J'espère  qu'il  ne  lui  est  pas  arrivé  malheur... 

Taitou  répondit: 

—  On  la  chassée  du  Palais  en  votre  absence. 
Elle  a  mis  au  monde,  sur  les  chemins,  une  petite 
fille,  votre  enfant,  et,  peu  après,  elle  est  morte. 

Les  yeux  profond  du  Négus  s'emplirent  de  dou- 
leur ;  il  regardait  vers  des  choses  passées. 
Soudain  il  pria  : 

[  o9  1 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


—  Taïtou,  ce  n'est  pas  vainement  et  pour  me 
donner  de  l'angoisse  que  tu  m'as  parlé  de  cette 
enfant  ?  Dis  cpie  tu  as  reçu  quelque  message  au 
sujet  de  l'abandonnée?  Emploie  tous  les  moyens 
pour  me  la  retrouver. 

La  Négouça  répondit  : 

—  Cette  enfant  n'est  pas  loin.  Avec  la  grâce  de 
Dieu  je  l'atteindrai. 

Aussitôt  elle  sortit  de  la  chambre  sans  s'arrêter 
aux  bénédictions  qui  la  suivaient.  Mais  quelques 
instants  ne  s'étaient  pas  écoulés  que,  déjà,  elle 
était  de  retour,  escortée,  cette  fois,  par  beaucoup 
de  dames  et  de  demoiselles  d'honneur  qui  for- 
maient sa  suite. 

En  la  V03'ant  l'Empereur  eut  sur  son  visage  un 
nuage  de  mélancolie: 

—  Taïtou,  dit-il,  je  t'ai  priée  de  t'occuper  sans 
retard  de  ce  que  tu  m'as  promis.  Pourquoi  reviens- 
tu  au  lieu  d'aller  en  hâte  faire  le  nécessaire  ? 

L'Impératrice  répondit  gravement  : 

—  J'ai  fait. 

Alors  l'Empereur  comprit  que  l'Impératrice  lui 
préparait  une  épreuve. 

Il  regarda  cette  blanche  théorie  qui  était  devant 
lui.  Ses  yeux  erraient  d'un  visage  à  l'autre.  Sou- 
dain ils  se  fixèrent  :  ils  s'étaient  arrêtés  sur  Ghoa- 
regga.  Et,  dans  les  traits  de  la  jeune  fille,  l'Empe- 
reur reconnaissait,  avec  son  propre  visage,  le 
sourire  de  celle  qu'il  avait  aimée. 


60 


LA    FILLE    DU    AEGUS 


Il  dit  : 

—  Mon  enfant,  viens... 

Devant  tous  il  Tembrassa,  et,  pendant  quelques 
instants,  ses  larmes  coulèrent. 

Puis  il  fit  asseoir  Choaregga  sur  les  pieds  de 
son  lit.  11  lui  demanda  quelles  provinces  elle  avait 
parcourues.  Et  il  la  regardait,  il  la  regardait.  Car 
cette  enfant  qui  lui  revenait  ainsi  était  sa  première- 
née,  et  déjà  il  avait  perdu  ce  fils  qu'il  aimait  à 
nommer  «  Mamo  »  c'est-à-dire  «  ^lonbien-aimé  ». 

Quand  il  se  fut  rassasié  des  premières  paroles, 
il  déclara  : 

—  Maintenant  j'ai  dans  ma  maison  une  fille 
qui  m'est  chère.  Qu'on  l'honore  comme  mon  sang 
et  comme  la  tige  future  de  mes  fils.  Il  faut  que  je 
jouisse  quelque  temps  de  ta  présence,  Choaregga, 
et  puis  je  te  marierai  à  l'un  de  mes  chefs  préférés. 

Et  l'Empereur  fit  comme  il  avait  dit.  Il  garda 
Choaregga  dans  son  Palais,  jusque  vers  sa  vingt- 
cinquième  année.  Alors  il  la  donna  en  mariage  à 
l'un  de  ses  serviteurs  favoris,  le  Ras  Mikaël,  qui 
commande  au  nord  du  Choa,  dans  le  pays  de 
Ouallo. 


[61 


CHOAREGGA  était  presquG  reine,  là  où  elle  avait 
marché  les  pieds  nus.  Et,  après  tant  d'épreuves, 
il  semblait  que  Dieu  voulût  la  bénir.  L'un  après 
l'autre  elle  mit  au  monde  deux  enfants,  un  fils  que, 
par  ordre  de  l'Empereur,  on  nomma  Liedj-Iassou 
et  qui,  à  cette  heure,  tient  dans  ses  mains  de  jeune 
homme  le  destin  de  l'Ethiopie  ;  une  fille,  à  qui,  dans 
la  joie  de  la  voir  sourire,  l'on  donna  le  nom  gra- 
cieux   de   Zenabo-Work,   c'est-à-dire  Pluie-d'Or. 

En  se  penchant  sur  cette  nouveau-née  Ghoaregga 
se  souvenait  des  jours  disparus;  elle  s'attendris- 
sait sur  cette  autre  mère  que,  un  matin  à  jamais 
maudit,  elle  aA'aitvu  recouvrir  de  terre,  dans  le  jar- 
din de  l'église.  Elle  ne  savait  pas  que  déjà  le  lit  de 
cailloux  s 'entr 'ouvrait  pour  elle-même  et  que  les 
salves  de  fusils  qui  avaient  crépité  à  la  naissance 
de  Liedj-Iassou  et  de  Zenabo-Work  se  préparaient 
à  éclater  en  signe  de  deuil. 

L'Empereur  reçut  la  nouvelle   de   la   mort   de 

[62] 


LA   FILLE    DU   NI-JGUS 


Choaregga  au  milieu  des  pompes  d'une  fête  reli- 
gieuse et  militaire. 

Il  chancela  et  dit  : 

—  Faites  rentrer  les  prêtres  et  les  soldats.  Je 
ne  veux  ni  chants,  ni  coups  de  fusil.  Pour  moi 
Choaregga  n'est  pas  morte.  Son  âme  est  entrée 
dans  la  petite  fille  qu'elle  laisse  orpheline.  Que 
l'on  m'apporte  dans  mon  Palais  l'enfant  de  mon 
enfant.  Le  P\.as  Mikaël  épousera  plus  tard  quelque 
autre  femme,  mais  moi,  j'avais  une  fille  et  elle  est 
morte. 


[63] 


CHAPITRE  IV 

LA    PRINCESSE    PLUIE-d'oR 


LORS  de  mon  premier  voyage  en  Ethiopie,  j'ai  eu 
souA^ent  l'occasion  de  rencontrer  dans  les  jar- 
dins du  Guébi  la  fille  de  l'infortunée  Ghoaregga, 
la  petite  princesse  Pluie-d'Or. 

Elle  était  autant  dire  le  sourire  de  cette  mai- 
son sévère,  depuis  le  jour  où,  apprenant  que  l'Em- 
pereur réclamait  la  tendre  orpheline  pour  l'élever 
à  l'ombre  du  Trône,  le  Ras  Mikaël  lavait  mise,  en 
joignant  les  mains,  dans  la  route  d'Addis-Ababà. 
Tous  les  détails  de  ces  heures  de  l'épreuve 
m'ont  été  fidèlement  rapportés  par  une  dame  d'hon- 
neur qui,  à  ce  moment-là,  fut  désignée  pour  accom- 
!  pagner  l'orpheline  jusque  chez  son  grand-père.  Et 

[65] 


CHEZ    LA    REL\E    DE    SABA 


aussi  bien  ces  menus  faits  illustrent-ils  avec  grâce 
un  chronique  dont  ils  sont  toute  la  douceur. 

Le  Ras  Mikaël  ne  voulait  pas  que  Pluie-d'Or  fût 
exposée  aux  secousses  de  la  mule.  En  effet,  la 
fillette  n'avait  que  trois  ans  et  il  eut  Fallu  que  sa 
gouvernante  la  tint  entre  ses  bras,  sur  la  selle. 

Le  Ras  fit  donc  préparer  une  litière  que  des 
nègres  porteraient.  C'étaient  deux  Chankallas  d'une 
fidélité  éprouvée.  Les  hommes  d'Ethiopie  meurent 
pour  le  Roi  des  Rois  sur  le  champ  de  bataille, 
mais  leur  fierté  ne  consent  à  porter  aucun  autre 
fardeau  que  le  fusil. 

Dans  sa  chaise  de  route  Pluie-d'Or  était  A^étue 
d'une  tunique  de  soie  et  de  tout  ce  qui  est  doux. 
Elle  était  trop  petite  encore  pour  que  l'on  accro- 
chât h  ses  oreilles  le  poids  des  anneaux  ;  mais  elle 
avait  au  cou  un  collier  d'or  qui  suspendait  une  croix 
d'or,  et  aussi  une  croix  de  fer,  attachée  avec  un  de 
ces  cordons  bénis  que  l'on  tisse  à  Jérusalem.  Sui- 
vant la  mode  d'Ethiopie  elle  portait  sa  tête  toute 
rasée.  On  lui  avait  seulement  conservé  sur  le  front, 
deux  petites  couronnes  de  cheveux,  frisées  et  pu- 
rallèles,  séparées  par  l'épaisseur  d'un  doigt.  A  son 


visage  d'enfant  elles  faisaient  une  double  auréole. 

L'Empereur  avait  dit  : 

—  Quand  elle  arrivera,  vous  la  conduirez  tout 
droit  à  mes  appartements. 

Car  il  ne  voulait  pas  qu'un  indifférent  fût  là 
quand  il  l'embrasserait. 

[66  1 


LA    PRINCESSE   PLUIE-DOR 


On  donna  à  Pluie-d'Or  une  petite  chambre  à 
côté  de  l'appartement  de  la  Négouça  Taïtou.  Cinq 
ou  six  servantes,  empressées  à  la  veiller  et  à  la 
servir,  dormaient  dans  cette  chambre  avec  elle.  Et, 
tout  le  jour,  elle  était  sous  la  garde  de  sa  dame 
d'honneur.  L'Empereur  avait  voulu  qu'on  lui  dres- 
sât un  «  alga  »  à  la  mode  des  lits  d'Europe  dont 
l'usage  s'est  répandu  dans  les  grandes  familles. 

Quand  Pluie-d'Or  avait  envie  de  rire,  on  en- 
voyait cherclier  des  fillettes  qui  approchaient  de 
son  âge  et  de  son  rang.  C'étaient  les  enfants  des 
personnages  illustres  que  Ménélik  faisait  élever  à 
ses  côtés  afin  de  diriger  leurs  cœurs  dans  le  sens 
qui  lui  plaisait. 

Tous  les  ans,  les  femmes  qui  prenaient  soin  de 
Pluie-d'Or  ajoutaient  une  rangée  à  la  couronne  de 
cheveux  qu'elles  entni tenaient  sur  la  petite  tête 
sombre. 

Et  elles  disaient  à  la  fillette  : 

—  ^laintenant  ta  «  s.jdouilla  »  n'a  que  quatre 
rangées.  Un  jour  viendra  où,  à  force  d'en  réser- 
ver ainsi  les  unes  derrière  les  autres,  tes  servantes 
ne  laisseront  plus  subsister  au  sommet  de  ta  tête 
qu'une  petite  tonsure.  Alors  FEmpereur  te  don- 
nera un  époux. 

Les  filles  d'Ethiopie,  qu'elles  naissent  sur  le 
tapis  d'un  trône  ou  dans  la  maison  d'un  homme 
qui  n'a  pas  de  bois  pour  réparer  les  trous  de  sa 
toiture,  sont  dressées  dès  la  petite  enfance  aux  tra- 


67  1 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


vaux  de  la  maison.  Pluie-crOr  fut  donc  mêlée  aux 
servantes  de  l'Empereur  pour  apprendre  l'art  dé- 
licat de  la  cuisine,  et  dans  quelles  proportions  il 
faut  mêler  le  miel  au  guécho  afin  que  les  soldats 
qui  A'iennent  boire  l'hydromel  du  Négus  aux  jours 
de  «  guébeur  »  aperçoivent  le  Roi  des  Rois  dans 
une  gloire  de  lumière. 

Pluie-d'Or  écoutait  avec  obéissance  les  conseils 
des  matrones  qui  gouvernent  la  cuisine  de  l'Empe- 
reur ;  mais  elle  préférait  apprendre  à  tisser  avec 
des  joncs  multicolores  ces  belles  corbeilles  qui 
servent  de  table  aux  convives  de  l'Adérache  dans 
les  repas  de  gaâa.  Surtout  elle  aimait  à  filer  le 
coton  et  la  soie,  que  l'on  dépose  ensuite  en  bor- 
dure au  bord  des  cliammas. 


11 


68 


II 


(^iiAQUE  jour  SOS  servantes  réveillaient  sitôt  que 
J  la  lumière  avait  commencé  de  se  répandre  au 
dehors.  Elles  la  lavaient,  elles  la  parfumaient 
avtîc  soin,  elles  changeaient  ses  vêtements.  Elles 
lui  faisaient  endosser  une  chemise  de  soie  blanche, 
à  raies  bleu  pâle  ou  rose  pâle,  avec  des  broderies 
au  bas  des  manches,  autour  du  cou,  terminées  par 
deux  croix,  l'une  dans  le  dos,  l'autre  sur  la  poitrine. 
Une  ceinture  de  soie  ou  de  mousseline  serrait  cette 
tunique  à  la  taille.  Par-dessus,  l'enfant  se  drapait 
dans  une  chamma  de  coton,  transparente  comme 
un  haïk.  Si  le  froid  était  vif  ou  si  elle  devait  se 
rendre  à  quelque  cérémonie,  elle  s'enveloppait 
encore  d'une  pèlerine  de  satin  noir,  à  franges  d'or. 
Et  toujours  elle  enfilait  gaîment  dans  des  sandales 
de  maroquin  ses  petits  pieds  déjà  habillés  de  chaus- 
settes de  soie. 

Quand  elle  eut  cinq  ans,  on  lui  perça  les  oreilles 

r69  1 


CHEZ     LA     REI\E     DE    SAEA 


avec  cette  épine  qu'on  laisse  dans  la  piqûre  jusqu'à 
ce  que  le  trou  soit  rond.  Alors  l'Empereur  lui 
donna  les  «  goutitcha  »  et  la  «  ou^eba  »  d'or,  c'est- 
à-dire  les  boucles  d'oreilles  et  la  grande  épingle 
que  l'on  enfonce  dans  les  cheveux. 

Après  le  baiser  de  l'Empereur  et  de  l'Impéra- 
trice, chez  lesquels  on  la  conduisait  chaque  matin, 
Pluie-d'Or  allait  dire  sa  prière  dans  la  chapelle  du 
Guébi,  qui  est  l'église  de  Saint-Gabriel.  Puis  elle 
rentrait  dans  son  appartement  pour  déjeuner. 

On  lui  servait  une  galette  de  tief  avec  une  sauce 
sans  piment  et  un  flacon  d'hydromel  sans  guécho. 
Son  grand-père  avait  fait  venir  tout  exprès  pour 
elle  un  cuisinier  du  Gondar  qui  savait  faire  jus(|u'à 
quinze  plats  différents. 

Les  enfants  que  Ménélik  élevait  dans  le  Guébi 
fréquentaient  une  école.  Ils  apprenaient  à  lire,  à 
écrire,  ils  étaient  instruits  dans  les  mystères  delà 
religion.  Peut-être  Pluie-d'Or  aurait  aimé  à  se 
mêler  à  eux,  mais  l'étiquette  exigeait  qu'elle  étu- 
diât seule  avec  le  moine  qu'on  lui  avait  donné  pour 
précepteur. 

Il  lui  apprit  à  lire  les  Psaumes  de  David.  Il 
exigea  qu'elle  récitât  par  cœur  les  Evangiles  et 
le  catéchisme.  Elle  pouvait  encore  répéter  sans  se 
tromper  une  seule  fois  la  «  Louange  de  Marie  », 
le  «  Visage  de  Jésus  ».  Elle  psalmodiait  : 

—  Salam  1  Salam  !  Deux  fois  salut  à  ton  nom 
parfumé    comme    Tencens,   Marie   la  Vierge,  qui 


70 


LA    PfilXCESSE    PLllE-D'OR 


portes  une  robe  de  commandement  !  Le  vin  de  mou 
amour  t'arrose  chaque  matin,  comme  une  rivière 
baigne  une  prairie... 

Le  samedi  seulement  et  b3  dimanche,  le  moine 
fermait  ses  livres;  alors  Pkiie-d'Or  pouvait  jouer 
avec  les  petites  filles  de  son  âge.  Elle  rattrapait  des 
osselets  sur  sa  main  retournée.  Elle  lançait  à  ses 
amies  des  citrons  et  cette  balle  d'étolTe  que  l'on 
nomme  «  coisse  ».  Elle  aimait  aussi  à  aller  voir 
les  grands  lions  que  l'Empereur  tient  prisonniers 
dans  une  de  ses  cours.  Dans  les  jours  de  fêtes,  elle 
s'asseyait  au  repas  de  l'Empereur  et  de  Flmpéra- 
trice,  tout  près  et  derrière  eux,  devant  une  petite 
corbeille  multicolore. 

Telle  je  la  vis  pour  la  première  fois,  en  1901,  un 
jour  que  l'Empereur  m'avait  reçu  dans  ce  pavillon 
de  plein  air  où  il  aimait  à  accueillir  ses  amis, 
quand  le  temps  était  beau,  afin  de  laisser  errer  ses 
yeux,  tout  en  causant,  sur  le  magnifique  décor  de 
paysage  qui  se  déploie  jusqu'à  l'horizon. 

A  l'intention  de  la  fillette,  j'avais  apporté 
quelques  jouets  mécaniques  :  un  cygne  qui  battait 
des  ailes,  un  autre  oiseau  qui  marchait  grave- 
ment, ce  singe  qui  grimpe  à  la  corde.  L'Em- 
pereur avait  fait  entrer  une  seconde  sa  petite  fille 
Pluie-d'Or  pour  lui  donner  ces  jouets.  Elle  s'était 
montrée  et  elle  avait  disparu,  gracieuse,  un  peu 
farouche  avec  la  promptitude  d'une  hirondelle  qui 
tourne  autour  d'un  clocher  d'église.  Son  regard, 

'71  1 


CHEZ    LÀ    niUXE    DE    SA8A 


si  brillant  sous  le  sourcil  élevé,  m'a  laissé  dans 
le  souvenir  comme  le  reflet  d'un  coup  d'aile. 

Les  derniers  jours  heureux  de  son  enfance  finis- 
saient là.  C'est  en  effet  le  destin  des  princesses 
éthiopiennes  qu'on  les  marie  vers  leur  douzième 
année,  avant  que  leur  race,  — pourtant  si  précoce, 
—  ait  eu  le  temps  de  s'épanouir. 


ni 


UN  matin  d'avril,  c'était  un  peu  après  la  semaine 
de  Pâques  (l),  les  dames  d'honneur  qui  entou- 
raient Pluie-d'Or  commandèrent  qu'à  son  réveil 
on  lui  oignit  les  cheveux  avec  ce  baume  que  les 
femmes  appliquent  à  leur  coil'fure  et  qu'elles  nom- 
ment ((  chourébé  ».  C'est  une  préparation  savante 
qui  mêle  au  beurre  frais  deux  plantes  odorifé- 
rantes et  trois  parfums  indiens. 
Elle  demanda  timidement  : 

—  Pourquoi  m 'oignez -vous  avec   le  chourébé  ? 
Personne  ne  lui  répondit;  mais,  ce  même  jour, 

une   de  ses  petites  amies   lui  dit  en  jouant   aux 
osselets  : 

—  Il  va  venir  un  mari. 

Et  ce  mari  était  le  ras   Bézabé,  fils  du  défunt 
roi  du  Godjam,  Tacklé-Haimanot. 

Il  allait  sur  ses  trente-cinq  ans.  Il  avait,  comme 

(l;  En  1903. 

[73] 


CHEZ    LA    nEi:\E    DE    S  AD  A 


son  père,  un  visage  clair;  mais  un  de  ses  yeux 
était  à  jamais  fermé,  à  cause  de  la  blessure  d'un 
fusil  qui  avait  éclaté  entre  ses  mains. 

Donc,  le  lendemain  de  ce  jour,  au  matin,  le  ras 
Bézabé  se  présenta  à  l'audience  de  TEmpereur, 
escorté  de  tous  ses  dignitaires. 

Ménélik  approuvait  cette  démarche.  Lui-môme, 
il  attendait  au  milieu  des  siens.  Le  Ras  et  sa  suite 
s'inclinèrent  dans  une  génuflexion  profonde,  puis, 
un  long  temps,  face  à  face,  les  deux  groupes  se 
regardèrent  en  silence.  Enfin  un  dignitaire  dési- 
gné par  l'Empereur  pour  parler  en  sa  place,  selon 
le  rite,  interrogea  les  Godja mites  en  ces  termes 
consacrés  : 

—  Que  cherchez-vous  ici  ? 
Conformément  à  l'étiquette,  un  ami  de  Bézabé 

devait  répondre  au  nom  du  Ras.  Il  riposta  : 

—  Nous  voulons  que  vous  soyez  notre  père,  et 
nous  vos  fils. 

—  Qu'y  a-t-il  entre  vos  mains  ? 

Sur  cette  parole  attendue  et  c{ui  déjà  était  une 
marque  de  bienveillance,  l'avocat  du  prétendu  fit 
signe  aux  serviteurs  de  son  maître. 

Ils  se  tenaient  aux  écoutes.  Ils  entrèrent  appor- 
tant des  coffres  et  des  corbeilles.  Dedans  était  en- 
fermé tout  un  trousseau  de  soie  et  d'or,  pour  la 
petite  Princesse  :  chammas  et  pantalons,  brodés 
merveilleusement,  franges  d'or  pour  les  pèlerines, 
bracelets  d'or  pour  les  chevilles  etpour  les  poignets, 

■  74  ] 


LA    PPJXCESSE    PLUlE-r/Ofi 


et  des  vêtements  magnifiques  suivaient  pour  un 
o^rand  nombre  de  dames  d'honneur. 

Quand  les  serviteurs  de  Bézabé  eurent  fini 
d'étaler  ces  richesses,  l'avocat  de  Ménéiik  demanda 
encore  : 

—  Quelle  fortune  avez-vous  dans  votre  pays 
pour  élever  et  établii'  les  enfants  qui  vous  vieii- 
di'aient  ? 

L'énumération  fut  longue  :  tant,  enterres,  tant, 
on  domaines,  tant,  en  thalers,  tant,  en  chevaux, 
tant  en  fusils,  tant  en  troupeaux,  tant  en  bijoux, 
tant  en  tapis  précieux. 

Tandis  que  les  avocats  du  Négus  et  du  ras 
Bezabé  parlaient  ainsi,  deux  scribes,  assis  à  droite 
et  à  gauche  du  trône,  recueillaient  leurs  paroles 
afin  de  les  conserver  dans  un  contrat.  Puis  le  pré- 
tendu présenta  ses  garants  et,  de  plus,  neuf  té- 
moins choisis  dans  l'entourage  même  du  Souve- 
rain. Alors,  tous  les  accords  étant  terminés, 
l'avocat  de  l'Empereur  se  leva  et,  d'une  voix  reten- 
tissante, il  lut  : 

—  Moi,  ^Ménélik,  Roi  des  Rois,  Élu  du  Seigneur, 
je  donne  en  mariage  ma  petite-fille  Zenabo-Work 
(Pluie-d'Or),  fille  de  ma  défunte  fille  Choaregga 
et  du  ras  Mikaël,  au  ras  Bézabé,  fils  du  défunt 
Tacklé-Haimanot,  en  son  vivant  roi  de  Godjam. 
Je  le  jure  par  ma  vie. 

Dès  l'aurore  de  ce  jour  Pluie-d'Or  avait  été 
réveillée  par    la   dame  d'honneur  qui,  autrefois, 


!   /o 


CHEZ    LA    lŒI.XE    DE    SAEA 


l'avait  accompagnée  dans  la  maison  de  son  père,  et 
que,  maintenant,  on  lui  donnait  comme  duègne.  Et 
comme  on  l'habillait  de  vêtements  somptueux, 
comme  autour  de  son  visage  on  disposait  le  gra- 
cieux voile  blanc  des  mariées,  qui  se  nomme  «  œil 
de  colombe  »,  elle  comprit  qu'il  venait  d'être  dé- 
cidé de  son  destin. 


^ 


[76 


IV 


PE^'DA^•^  trois  jours,  dans  le  Guébi,  les  femmes, 
les  jeunes  filles  dansèrent  au  son  des  tambou- 
rins. Pendant  tout  ce  temps,  l'invisible  époux  fes- 
toyait avec  l'Empereur  dans  la  salle  del'Adérache. 
Et,  jour  et  nuit,  les  chants  des  officiers  et  des  sol- 
dats, égayés  par  le  tedj,  répondaient  par-dessus 
les  murailles,  aux  lointaines  provocations  des 
femmes. 

Cependant  l'Empereur  aA^ait  composé  pour  sa 
petite-fille  une  maison  complète  qui  allait  l'accom- 
pagner dans  sa  nouvelle  résidence  :  il  avait  voulu 
choisir  lui-même  ses  officiers,  ses  soldats,  ses 
chevaux,  ses  mulets,  son  intendant,  son  trésorier, 
son  secrétaire  et  jusqu'à  son  portier.  On  avait 
décidé  que,  outre  la  duègne,  elle  serait  accompa- 
gnée par  son  confesseur  et  par  le  vieux  moine 
qui  continuait  de  l'instruire. 

—  Car  tu  te  souviendras,  dit  le  Négus  à  son 
futur  gendre,  que  je  t'accorde  celle-ci  encore  en- 

C77J 


CHEZ   LA    REI^E    DE   SABA 


fant.  Tu  lui  donneras  le  temps  de  s'épanouir,  dans 
son  intérêt  et  dans  Tintérêt  de  notre  lignée. 

Quand  on  amena  Pluie- d'Or  à  son  grand-père 
pour  qu'il  la  bénit,  à  la  minute  du  départ,  Mé- 
nélik  voulut  montrer  un  visage  riant.  Un  instant 
il  considéra  son  enfant  agenouillée  devant  le  trône, 
puis  il  prononça  : 

—  Mamitié  (ma  mignonne),  je  te  donne  telle 
province,  tel  domaine,  tant  d'or,  tant  d'argent, 
tant  de  troupeaux,  tant  d'églises. 

Et  tandis  que  les  scribes  se  hâtaient  d'écrire 
toutes  ces  largesses,  il  ajouta  plus  bas  : 

—  Et  puis  je  t'aime... 

Ensuite  Pluie-d'Or  fut  conduite  chez  ITmpéra- 
trice  Taïtou  qui  lui  donna  le  baiser  de  la  bouche. 
Et  de  là  encore  elle  sortit  enrichie,  si  c'est  une 
richesse  pour  une  vierge  de  sortir  avec  mille 
charges  de  présents  de  la  maison  des  siens. 

L'Empereur  avait  donné  à  Pluie-d'Or  la  maison 
du  ras  Makonnen  pour  qu'elle  y  passât  avec  son 
époux  le  premier  soir  du  mariage. 

Comme  elle  était  sortie  du  Guébi  sur  sa  mule 
de  parade,  toute  enveloppée  de  voiles,  elle  n'avait 
pas  osé  lever  les  yeux  sur  son  mari.  Elle  san- 
glotait en  chemin.  Quand  elle  fut  enfin  dans  la 
chambre  nuptiale,  quand  elle  vit  qu'un  repas  était 
préparé  pour  elle  et  pour  Pépoux,  de  toutes  ses 
forces  elle  s'attacha  à  celle  qui  l'avait  élevée  et 
elle  lui  dit  : 


78 


LA    PRLXCESSE   PLlIE-DTjR 


—   Ma  mère,  je  t'en  prie,  ne  me  quitte  point! 

Or,  à  ce  moment-là  le  ras  Bezabé  entrait  dans 
la  chambre  et  Pluie-d'Or  le  vit  pour  la  première 
l'ois. 

Le  lendemain  il  l'emmena  dans  sa  province. 


r% 


O 


[79] 


MÉNÉLiK,  qui  montrait  tant  de  tendresse  pour 
la  fille  de  Ghoaregga,  ne  songea  point  à 
mander  auprès  de  soi  son  petit-fils  Liedj-Iassou, 
c'est-à-dire  l'Enfant  Jésus.  Il  l'envoya  grandir  à 
l'écart,  dans  la  forteresse  d'Ankober,  entre  des 
instructeurs  militaires  et  des  précepteurs  reli- 
gieux. 

Cette  quasi-séquestration  est  de  règle  pendant 
la  période  de  vie  où  un  héritier  du  trône  d'Ethiopie 
s'éduque.  Elle  s'explique  par  des  défiances  de  po- 
litique asiatique  et  par  des  raisons  de  supersti- 
tion. 

Lorsqu'on  voit  qu'un  prince  héritier  de  Perse 
est  maintenu  sur  les  frontières  mêmes  de  l'empire 
dans  quelque  prison  plus  ou  moins  dorée  jusqu'à 
la  minute  où  le  shah  régnant  rend  le  dernier  soupir, 
il  faut  convenir  que  le  soupçon  oriental,  les  inquié- 
tudes tragiques  du  pouvoir  sont  à  la  base  d'une 
précaution  peut-être  nécessaire  aux  souverains  en 


80] 


LA    PRIXCESSE   PLUIE -D'OR 


fonction,  assurément  funeste  à  l'héritier  que  Ton 
façonne  ainsi  à  l'écart  dos  hommes  et  de  la  vie  pu- 
blique. 

Certes  Ménélik  ne  redoutait  rien  ni  de  ce  petit- 
fils,  encore  enfant,  ni  de  son  père,  le  ras  Mikaël. 
Je  me  souviens  pourtant  qu'en  1901  il  répondit, 
moitié  brusque,  moitié  souriant,  aux  ministres 
européens  qui  le  pressaient  de  les  présenter  à 
son  petit-fils  : 

—  Si  je  vous  le  faisais  voir,  tout  le  monde  irait 
chez  lui  ;  on  ne  viendrait  plus  chez  moi  ! 

Il  y  avait  de  la  boutade  dans  cette  riposte,  car 
Liedj-Iassou  a  commencé  de  paraître  à  la  Cour 
et  il  a  été  solennellement  présenté  à  l'Ethiopie 
comme  l'héritier  désigné  plusieurs  années  avant 
que  la  maladie  obligeât  son  aïeul  à  la  retraite. 

La  raison  qui  a  déterminé  l'Empereur  à  respec- 
ter dans  l'éducation  de  son  petit-fils  un  usage 
qu'il  condamnait  à  part  soi  avait  un  fondement 
superstitieux. 


y&= 


,#> 


81 


VI 


MÉNÉLTK  avait  sans  doute,  acquis  une  instruction 
vraiment  scientifique.  Il  a  témoigné  en  mille 
occasions  qu'il  ne  permettait  pas  au  surnaturel 
d'entreprendre  sur  le  terrain  de  son  commande- 
dément.  Il  ne  s'est  jamais  affranchi  de  la  croyance 
au  mauvais  œil. 

Cet  héritage  des  superstitions  égyptiennes  do- 
mine et  empoisonne  la  vie  des  Éthiopiens.  On  est 
sur,  ici,  que  le  regard  d'un  passant,  même  chargé 
de  la  plus  involontaire  envie,  est  meurtrier.  On 
déconcerte  ses  soldats  lorsqu'à  la  minute  où,  sur 
le  revers  d'un  chemin,  on  ouvre  une  hoite  de  con- 
serves pour  la  mélancolique  formalité  du  repas  de 
route,  on  empêche  ces  braves  gens  de  vous  faire 
un  rempart  avec  leurs  toges  déployées. 

L'Éthiopien  craint  que  quelque  affamé  ne  vous 
considère  avec  jalousie.  De  ce  fait  la  nourriture  ne 
vous  profiterait  pas.   Elle  pourrait  vous  étouffer. 

Le  dimanche,  lorsque,  dans  son  palais  del'Adé- 
rache,  le  Négus  préside  le  repas  de  milliers  de 

[82] 


LA    PRINCESSE    PLUIE-D'OR 


soldats,  on  voit  soudain  de  hauts  dignitaires  se 
lever  et  l'envelopper  de  leurs  vêtements  d'or  et  de 
soie.  Le  souverain  ne  doit  pas  être  vu  à  la  minute 
où  il  porte  son  gobelet  à  ses  lèvres.  On  craint  qu'il 
ne  soit  atteint  d'un  coup  de  mauvais  œil. 

De  même,  une  belle  arme,  une  belle  femme,  un 
bel  enfant  sont-ils  exposés  aux  attaques  de  l'envie. 
C'est  le  motif  pour  lequel  les  marmots,  les  che- 
vaux, les  mules  de  parade,  ont  leurs  cous  sur- 
chargés de  tant  d'amulettes.  C'est  dans  cette 
appréhension  que  des  femmes  charmantes  sortent 
de  leurs  maisons  avec  des  visages  tout  enveloppés 
de  voiles. 

Au  delà  du  cerveau,  jusqu'aux  moelles,  Ménélik 
a  été  touché  par  la  douleur  de  n'avoir  pu  élever  un 
fils. 

Après  la  mort  de  Choaregga  il  n'a  pas  fermé 
complètement  l'oreille  aux  insinuations  de  ceux 
qui  lui  disaient  : 

—  Votre  Grandeur  est  enviée!...  La  jalousie 
n'a  pas  eu  de  prise  sur  vous...  Elle  réussit  mieux 
lorsqu'elle  se  rabat  sur  votre  lignée... 

Si  jamais  le  Négus  s'arrêta  au  projet  d'envo3XT 
son  petit-fils  en  Europe,  au  moins  de  le  confier  à 
des  précepteurs  étrangers,  qui,  dans  son  éduca- 
tion auraient  pu  jouer  un  rôle  utile,  le  jour  où 
Liedj-Iassou  est  devenu  orphelin,  le  grand-père  n'a 
plus  songé  qu'à  mettre  ce  rejeton  si  cher  à  l'abri 
des  surprises  du  mauvais  œil. 


:83] 


CHEZ    LA    HEIXE   DE    SADA 


Telle  fut  la  raison  pour  laquelle  il  le  rélégua, 
pendant  toute  la  durée  de  son  enfance,  derrière  la 
palissade  d'Ankober,  et  le  fit  grandir  au  milieu 
d  hommes  éprouvés  qui,  autour  de  sa  faiblesse, 
formaient  un  cercle  de  lovante. 


8i] 


CHAPITRE  V 

MON    AMI     HAILÉ-MARIAM 


PARMI  les   hôtes  qui,  en  1904,  fréquentaient  le 
plus  assidûment  ma  maison  cl'Addis-Ababà, 
j'avais  distingué  un  lettré  tigréen. 

Il  se  nommait  Hailé-Mariam.  Son  type,  tout  de 
finesse,  était  d'un  sujet  de  race  sémitique  dont  la 
face  a  été  bronzée,  comme  celle  des  Hindous,  par 
la  vie  de  plein  air  et  par  l'ardeur  du  soleil.  Très 
rapprochés  du  nez,  ses  yeux  donnaient  à  son  ex- 
pression définitive  quelque  chose  d'un  peu  em- 
busqué. La  toge  romaine,  blanche  à  bandes  de 
pourpre,  qui,  d'ordinaire,  confère  aux  Éthiopiens 
une  allure  martiale,  prenait  ici,  avec  les  mêmes 
plis,  l'aspect  d'un  vêtement  ecclésiastique.  Gela 

1  85  1 


CHEZ    LA    HEINE    DE   SÀBA 


tenait  à  la  tournure  générale  du  personnage,  à 
son  geste  rare,  très  surveillé,  à  une  certaine  gau- 
cherie de  démarche,  qui,  d'une  lieue,  sentait  son 
lettré. 

J'ai  connu  dans  Hailé-Mariam  un  type  d'homme 
moyenâgeux  qui  n'existe  plus  chez  nous  :  le  con- 
traire de  l'homme  de  guerre,  le  «  clerc  »,  à  qui  Char- 
lemagne  s'en  remettait  du  soin  d'apprendre  à  lire 
aux  petit  enfants  dans  l'an  800.  Les  compagnons 
de  ce  rude  Empereur  devaient  regarder  de  travers 
les  hommes  qui  écrivaient  l'histoire  au  lieu  de  la 
faire. 

S'il  fallait  assigner  une  date  de  comparaison  au 
développement  de  l'Ethiopie  ce  serait  la  trahir  que 
de  la  reculer  jusqu'à  un  si  lointain  passé.  Ménélik 
a  sûrement  plus  ressemblé  à  un  Louis  XI  qu'à  un 
roicarloA'ingien.  Les  nobles  gens  de  son  entourage 
placent  encore  leur  fierté  unique  dans  la  pratique 
des  armes  et  leur  orgueil  dans  les  excès  de  la  force. 
Ceux  qui,  en  Ethiopie,  cultivent  à  l'écart  le  res- 
pect des  choses  du  savoir  et  affinent  leur  goût,  sont 
une  minorité.  Plongés  dans  un  milieu  très  rude  il 
est  impossible  que  leurs  âmes  ne  souffrent  point. 
Ils  ont  la  conscience  de  leur  supériorité  et  ils  sont 
exposés  à  être  constamment  brimés.  Aune  violence 
ils  n'ont  à  opposer  qu'une  parole,  à  une  injustice 
qu'un  texte.  Cela  crée  cheveux  une  sorte  d'orgueil 
pusillanime,  de  haine  A'oilée  de  révérence,  pour 
des  maîtres  qu'il  faut  subir. 


[86 


MOX  AMI  HAILE-MARIAM 


Sans  doute  la  science  d'Hailé-^Mariam  était 
d'ordre  composite.  Elle  avait  pour  base  première 
la  connaissance  de  la  théologie  et  celle  du  droit 
qui,  en  ce  pays  biblique,  ne  se  séparent  pas  plus 
l'une  de  l'autre  que  dans  l'empire  d'Islam.  Il  pos- 
sédait à  fond  cette  langue  gheez  qui  correspond  à 
la  langue  aujourd'hui  parlée  en  Ethiopie,  l'amha- 
rique,  comme  le  latin  au  français.  A  cette  culture 
d'érudition  il  ajoutait  une  connaissance  rudimen- 
taire  de  l'hébreu,  des  langues  grecque  et  ita- 
lienne telles  qu'on  les  parle  en  notre  temps,  voire 
une  teinture  de  français. 

Les  progrès  que  je  réussis  à  lui  faire  réaliser 
dans  cette  langue  au  bout  de  quelques  mois  de  tra- 
vaux communs  témoignent  combien  les  cerveaux 
de  ces  Asiatiques  africains,  façonnés  par  la  spécu- 
lation byzantine,  sont  prêts  à  recevoir  toute  cul- 
ture. Ilailé-Mariam  n'était  pas  seulement  érudit: 
il  avait  du  goût.  J'ai  lu  par-dessus  son  épaule 
nombre  de  textes  gheez.  J'entends  que  dans  la 
palette  de  mots  empruntés  à  nos  vocabulaires  com- 
muns, nous  cherchions  celui  qui  représentait  le 
mieux  les  énergies  et  les  nuances  du  texte.  Jamais 
je  n'ai  eu  l'impression  qu'un  scribe  trop  zélé  avait 
mêlé  des  réflexions  de  son  cru  à  la  chronique 
primitive  sans  que  Hailé-Mariam  se  soit  arrêté 
dans  la  lecture  et  ne  m'ait  dit  spontanément  : 

—  La  langue  devient  mauvaise  :  nous  sommes 
ici  devant  une  fantaisie  de  copiste. 

[87  1 


CHEZ    LA    BEL\E    DE   SABA 


Je  compléterai  suirisamment:  le  portrait  d'un 
intellectuel  éthiopien  au  début  du  vingtième  siècle 
en  notant  que  Hailé-Mariam  était  à  la  fois  patriote 
et  aigri,  qu'il  avait  bien  juste  trente  ans,  qu'il 
en  paraissait  davantage,  surtout  lorsqu'il  se  coif- 
fait du  chapeau  gris  à  larges  bords  dont  le  bronze 
de  son  visage  était  assombri.  Il  préférait  une  cau- 
serie à  une  marche,  une  négociation  à  une  partie 
de  chasse,  un  bon  souper  à  un  repas  de  fortune, 
une  mide  à  un  cheval. 


[88 


II 


UN  matin  que  sur  le  chemin  d'Addis-Alem, 
—  le  Versailles  éthiopien,  —  Hailé-Mariam 
et  moi  nous  faisions  route  côte  à  côte,  la  conver- 
sation s'engagea  sur  les  origines  juives  de  la  na- 
tion éthiopienne  et  sur  ce  que  le  ras  Makonnen 
m'en  avait  découvert. 

Pour  rafraîchir  nos  montures,  notre  troupe 
s'était  arrêtée  au  pied  du  mont  Managacha.  C'est 
un  site  enchanteur.  Avec  ses  bosquets,  ses  eaux 
courantes,  cette  réserve  semble  avoir  été  ménagée 
au  milieu  d'une  route  déboisée  afin  d'offrir  aux 
pèlerins  d'Addis-Alem  une  halte  de  repos. 

Nous  nous  étions  étendus  au  bord  d'un  ruisseau 
pour  jouir  de  l'heure  et  de  la  beauté  du  paysage. 
Hailé-Mariam  regardait  avec  plaisir  les  belles 
servantes  qui,  dans  nos  gobelets  de  corne,  ver- 
saient le  tedj  doré. 

Soudain  il  déclara  : 

—  L'épreuve  à  laquelle  vous  nous  condamnez. 


89] 


CHEZ    LA    REI.\E    DE   SABA 


VOUS  autres  Européens,  est  rude  î  Nous  venons  à 
vous  avec  la  confiance  et  la  spontanéité  des  belles 
filles  que  voilà,  qui  aiment  à  épuiser  leurs  res- 
sources de  miel  afin  d'apaiser  la  soif  de  leurs 
hôtes.  Nous  n'avons  pas  les  yeux  assez  grands 
pour  admirer  les  merveilles  que  vous  nous  pré- 
sentez, pas  les  oreilles  assez  profondes  pour  re- 
cueillir les  récits  que  vous  nous  débitez,  sur  vos 
gloires  passées,  sur  vos  fiertés  présentes  et  sur 
vos  certitudes  de  progrès.  Après  cela,  lorsqu'à 
notre  tour  nous  prenons  timidement  la  parole 
pour  vous  confier  ce  qui  est  l'honneur  de  notre 
tradition,  le  soutien  perpétuel  de  notre  force,  notre 
part  de  la  grande  Promesse,  vous  haussez  les 
épaules,  au  moins  vous  détournez  la  causerie 
comme  on  en  use  avec  les  enfants  qui  se  diver- 
tissent d'un  songe  ! 

Le  visage  de  mon  compagnon  avait  revêtu  cette 
intensité  d'expression  qui  est  le  reflet  extérieur 
des  sentiments  passionnés  : 

—  Au  bout  du  compte,  s'écria-t-il,  que  savez- 
vous  de  nous  ?  Vous  traitez  de  légende  la  certi- 
tude où  nous  vivons  que  par  les  aïeux  de  nos  aïeux, 
les  Kemtint,  par  Makeda,  reine  d'Ethiopie,  par  le 
fils  qu'elle  enfanta  des  œuvres  de  Salomon,  par 
les  compagnons  de  ce  fils,  détachés  des  douze 
tribus,  nous  descendons  de  Jacob  et  nous  nous  rat- 
tachons à  la  lignée  de  Jésus.  Vous  voulez  nous 
exclure   des    célestes    héritages  !  Vous  faites   de 


90 


MO  y  AMI  IIAILE-MAHIAM 


nous  des  gens  venus  on  ne  sait  d'où,  des  bâtards 
sans  origine!  En  ce  qui  nous  concerne,  vous  êtes 
prêts  à  accepter  toutes  les  opinions,  excepté  la 
vérité. 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  que  le  Tigréen 
formulait  devant  moi  ces  doléances.  Jamais  il 
ne  leur  avait  donné  un  si  vif  accent  de  re- 
proche. 

Je  lui  répondis  avec  affection  : 

—  Je  ne  sais,  Ilailé-Mariam,  quel  accueil  vous 
avez  reçu  auprès  de  diplomates,  trop  attachés  aux 
contingences  d'aujourd'hui  pour  s'intéresser  bien 
vivement  à  ces  histoires  d'autrefois,  ou  auprès  de 
commerçants  trop  préoccupés  de  leur  gain  pour 
vous  suivre,  vous  et  votre  peuple,  sur  ce  terrain 
des  spéculations  spirituelles.  Du  moins  puis-je 
vous  affirmer  que  vous  n'aurez  pas  vainement 
fait  appel  à  ma  bonne  volonté  et  à  ma  bonne  foi. 
Et,  après  tout  !  Pourquoi  vous  et  les  vôtres  n'au- 
riez-vous  pas  raison  contre  les  raisonneurs  ?  Pour- 
quoi l'aventure  de  la  Reine  de  Saba  serait-elle  un 
pur  roman  alors  qu'il  est  aujourd'hui  démontré 
que  V Iliade  n'en  est  pas  un  1  Pourquoi  cette  prin- 
cesse à  la  figure  bronzée  ne  serait-elle  pas  l'aïeule 
de  votre  dynastie  ?  Mais  quand  bien  même  vous 
me  convainqueriez  de  l'existence  de  Makeda  et  de 
la  légitimité  des  prétentions  éthiopiennes,  là-bas, 
en  Europe,  on  ne  m'en  croira  pas  sur  parole.  A 
l'aide  de  quel  texte,  par  quel  monument  établis- 


01 


CHEZ    LA    REINE   DE   SÂBA 


sez-vous  la  filiation  dont  vous  vous  flattez  ?  Met- 
tez-moi seulement  à  même  de  feuilleter  les  annales 
où  la  thèse  que  vous  soutenez  est  exposée.  Après 
cela  je  rendrai  bien  volontiers  le  témoignage  en 
faveur  de  votre  sincérité. 


92] 


III 


LE  temps  do  la  halle  était  consommé;  il  nous 
fallait  remettre  le  pied  à  l'étrier  si  nous  vou- 
lions  atteindre  Addis-Alem  et  dresser  nos  tentes 
avant  la  chute  du  soleil. 

—  Regardez  autour  de  vous,  me  dit  mon  com- 
pagnon, ce  paysage  jusqu'à  l'horizon  dénudé,  con- 
templez ces  files  de  pauvres  gens  qui  se  dirigent 
vers  la  ville,  plies  sous  le  poids  de  fagots  trop 
lourds.  Qu'ils  vous  soient  la  raison  vivante  pour 
laquelle  notre  pays,  si  traditionnel,  est  miséra- 
blement dénué  d'archives  un  peu  anciennes.  A 
travers  les  siècles  nos  Empereurs  en  ont  usé  comme 
Ménélik  avec  Addis-Ababâ.  Ils  ont  aimé  à 
vivre  au  milieu  des  camps.  Ces  camps  sont  deve- 
nus des  villes.  L'une  après  l'autre  ces  villes  ont 
été  abandonnées  dès  que  les  ravages  du  déboise- 
ment ont  empêché  une  agglomération  un  peu  con- 
sidérable de  se  soutenir  dans  une  région  dessé- 
chée.  Ainsi  nos  livres  ont  enduré  à  travers  les 


[93 


CHEZ    LA   BEI  SE   DE    SABA 


temps,  toutes  les  vicissitudes  des  voyages  et  de 
la  guerre.  Ce  qu'il  en  reste  a  été  jalousement  re- 
cueilli par  nos  moines.  Ces  religieux  sont  défiants 
par  éducation  et  par  expérience.  Et  aussi  bien  ils 
n'ont  pas  eu  à  se  louer  de  leurs  contacts  avec  les 
Européens.  Je  ne  parle  pas  des  richesses  qui  nous 
ont  été  arrachées  de  vive  force  par  des  conqué- 
rants :  des  manuscrits  communiqués  par  ordre 
des  Empereurs  à  des  voyageurs  de  distinction  ne 
nous  ont  jamais  été  rendus.  La  crainte  de  voir 
s'en  aller  par  le  même  chemin  les  derniers  té- 
moins do  nos  traditions  religieuses  et  historiques 
a  poussé  notre  clergé  à  ensevelir  les  manuscrits 
précieux  que  nous  possédons  encore  dans  de  vé- 
ritables cachettes.  C'est  chose  difficile  que  de  les 
en  sortir.  Les  moines  ne  se  font  pas  faute  de  re- 
courir au  mensonge  pour  protéger  leur  trésor 
contre  le  Suverain  lui-même.  Ils  répondent  éva- 
sivement.  Ils  ne  savent  pas  de  quoi  on  leur  parle. 
Ils  promettent  des  recherches.  Ils  traînent  de  lon- 
gueur. Ils  lassent  les  patiences  les  mieux  ar- 
mées. 

Le  brusque  silence  dans  lequel  s'était  arrêté  le 
Tigréen  m'instruisit  qu'il  luttait  contre  soi-même 
pour  me  livrer  dès  cette  minute  toute  sa  pensée. 
Je  jugeai  qu'il  fallait  employer  à  son  endroit  la 
tactique  dont  on  use  avec  les  antilopes  que  l'on 
vient  de  lever.  Le  chasseur  expérimenté  ne  se 
jette  pas  sur  leurs  traces  ;  il  les  laisse  respirer  un 


94] 


MOX  AMI  HAILE  MARIAM 


peu  longuement.  Il  se  découvre   quand  elles  ont 
repris  confiance. 

Hailé-Mariam  avait  donné  du  talon  dans  les 
flancs  de  sa  mule.  Il  voulait  gagner  quelques  lon- 
gueurs sur  mes  porte-fusil.  Quand  il  se  crut  as- 
sez éloigné  de  leurs  oreilles,  il  dit  avec  une  ardeur 
émouvante  : 

—  Jurez- moi  que  tant  que  vous  serez  dans  ce 
pays,  vous  ne  raconterez  à  quiconque  que  vous 
tenez  de  Hailé-Mariam  le  renseignement  que  je 
vais  vous  donner  ? 

Puis,  quand  j'eus  engagé  ma  parole  aussi  sérieu- 
sement qu'il  l'exigeait  il  prononça  solennelle- 
ment : 

—  Je  sais  en  quelles  mains  se  cache  le  manu- 
scrit qui  avec  tous  ses  développements  rapporte 
l'histoire  de  Makeda,  reine  d'Ethiopie,  sa  visite  à 
Salomon,  le  voyage  de  son  fils  à  Jérusalem,  le 
rapt  des  Tables  de  la  Loi,  leur  installation  dans 
notre  pays,  le  sacre  de  la  lignée  salomonesque  dont 
descend  Celui  qui  encore  aujourd'hui  a  le  droit 
d'apposer  en  tête  de  ses  édits  le  sceau  qui  figure 
le  Lion  de  Juda,  et  de  se  déclarer  Roi  des  Rois, 
Élu  du  Seigneur.  Faites  seulement  quand  l'heure 
en  sera  venue,  ce  que  je  vous  dirai.  Vous  ne  crai- 
gnez pas,  vous,  la  rancune  de  nos  prêtres  !  Quant 
à  Ménélik,  il  vous  saura  gré  d'avoir  fait  remonter 
à  la  lumière  le  titre  qui,  avec  la  régularité  de  ses 
droits,  établit  la  légitimité  de  soulignage. 


[95 


IV 


LA  pusillanimité  d'un  lionime  dont  le  cerveau 
est  supérieurement  éduqué  et  qui  voit  du  pé- 
ril à  produire  sa  sincérité  dans  les  occasions  les 
plus  innocentes  est  un  spectacle  qui  donne  de  la 
tristesse. 

Après  cet  élan  de  confiance  arraché  par  la  pas- 
sion à  sa  prudence  coutumière,  du  temps  fut  néces- 
saire pour  ramener  mon  Tigréen  sur  le  sujet  qui 
m'intéressait  exclusivement.  Je  fus  d'ailleurs  récom- 
pensé de  cette  patience.  Et  aussi  bien  l'iiistoire  qu'il 
me  conta,  apparaît  comme  un  miroir  où  se  reflètent 
au  complet  les  aventures  dont  l'Ethiopie  a  été 
secouée  au  cours  du  dernier  siècle. 

La  première  trace  du  précieux  manuscrit  dont 
nous  allions  poursuivre  la  recherche  remonte,  dans 
les  souvenirs  de  Hailé-Mariam,  à  une  quarantaine 
d'années  :  à  la  prise  de  Magdala  par  Sir  Robert 
Napier.  On  le  sait,  le  Négus  Théodoros,  qu'une 
usurpation  avait  fait  Empereur  d'Ethiopie,  s'était 


[96 


M0.\  AMI    IIAILE-MARIAM 


attiré  le  courroux  du  Royaume-Uni  en  retenant 
dans  les  fers  quelques  voyageurs  anglais.  La  fou- 
droyante expédition  qui  jeta  à  l'escalade  du  pla- 
teau éthiopien,  des  hommes,  des  chevaux,  des 
éléphants  indiens,  commandés  par  un  soldat  d'une 
rare  énergie,  est  demeurée  comme  un  exemple 
des  prodiges  que  l'Angleterre  peut  accomplir 
pour  la  défense  de  son  droit  {!).  Surpris  par  cette 
trombe,  Théodoros  ne  fut  pas  seulement  vaincu  : 
poursuivi  jusque  dans  sa  forteresse,  il  se  vit  acculé 
au  suicide.  Il  n'avait  pas  fini  de  ràlor  quand  les  sol- 
dats anglais  enfoncèrent  la  porte  de  sa  chambre. 

Pour  récompenser  tant  d'élan,  Sir  Robert  Napier 
permit  le  ])i]lage.  On  emporta  péle-méle  ce  qu'on 
trouva  autour  du  lit  du  Négus,  armes,  or,  bijoux, 
sans  compter  quelques  livres  dont  Théodoros  ne 
se  séparait  jamais.  D'ailleurs  l'armée  anglaise  ne 
s'arrêta  pas  plus  longtemps  à  peser  sur  l'Ethiopie. 
Elle  était  venue  pour  châtier  Théodoros,  non  pour 
soutenir  la  cause  de  Jean,  celle  de  Ménébk  ou  de 
tout  autre  candidat  à  la  couronne  impériale. 

Ce  désintéressement  n'était  pourtant  qu'une 
apparence.  Le  Gouvernement  de  Sa  ^lajesté  atten- 
dait la  pacification  du  pays  afin  de  récolter  quel- 
ques privilèges  d'alliance  là  où  l'on  avait  si  heu- 
reusement semé.  Donc,  dès  que  l'Empereur  Jean 
eut  triomphé  de  ses  rivaux,  on  lui  envoya  en  am- 


(1)  1868 

[97 


CHEZ    LA    REIXE    DE   SABA 


bassade  un  amiral  qui  apportait  des  paroles  conci- 
liantes et  une  couronne  d'or. 

Le  nouveau  Négus  était  une  façon  de  moine- 
soldat.  Il  voulut  recevoir  le  légat  de  la  Reine 
d'Angleterre  dans  l'éclat  d'une  pompe  semi-reli- 
gieuse, semi-belliqueuse,  au  milieu  du  cercle  de 
ses  ras  et  de  ses  prêtres.  Ce  fut  ainsi  que  le  père 
de  Hailé-^lariam,  qui  appartenait  à  une  paroisse 
d'Axoum,  assista  à  l'entrevue. 

Afin  d'accueillir  avec  la  pompe  convenable  l'am- 
bassadeur qu'on  lui  envoyait,  le  Négus  Jean  avait 
posé  sur  sa  tête  la  couronne  impériale  de  Juda. 
En  apercevant  le  joyau  dont  la  Reine  du  Royaume 
Uni  voulait  lui  faire  présent,  il  flaira  le  symbole 
d'un  protectorat.  Il  fronça  les  sourcils  et  prononça  : 

—  Ai-je  deux  tètes  pour  porter  deux  cou- 
ronnes ? 

L'Amiral  demanda  à  l'Empereur  Jean  si,  de  sa 
part,  il  ne  pourrait  rapporter  à  la  Reine  ^'ictoria 
quelque  parole  plus  obligeante  ? 

Le  Négus  répondit  : 

—  Dis  à  ta  Reine  que  ses  soldats  ont  pris  dans 
la  chambre  de  Théodoros  le  livre  auquel  les  Empe- 
reurs d'Ethiopie  tiennent  le  plus.  C'est  l'histoire 
de  la  Reine  de  Saba,  de  Salomon  et  de  leur  fils  : 
«  Notre  Livre.  »  Je  prie  Dieu  qu'il  revienne. 

L'Angleterre  avait  pour  lors  la  volonté  de  com- 
plaire  à  Jean,  car  dans  le  tas  énorme  des  livres 
que  les  soldats    de   Sir    Robert   Napier    avaient 

r98] 


MOX  s\MI  H  AILE-MARI  ÀM 


emporté  de  Magdala,  on  fit  rechercher  à  Londres 
le  manuscrit  que  réclamait  le  Négus.  On  le  lui 
renvoya  comme  il  l'avait  demandé.  Mais  il  était 
écrit  que  les  aventures  du  précieux  manuscrit  ne 
s'arrêteraient  pas  là. 


99 


DES  années  avant  que  les  Anglais  projetassent 
de  descendre  à  Kartoum  afin  d'en  chasser 
le  Mahdi,  le  Négus  Jean,  en  sa  qualité  de  souve- 
rain chrétien,  entreprit  contre  ces  infidèles  une 
guerre  qui,  à  ses  yeux,  revêtait  le  caractère 
d'une  croisade. 

L'entreprise  était  périlleuse  ;  aussi  les  rois 
d'Ethiopie,  sollicités  par  leur  Suzerain,  montrè- 
rent peu  d'empressement  à  rallier  sa  bannière. 
Seul,  Ménélik,  qui  déjà  était  roi  de  Choa,  accom- 
pagna l'Empereur  dans   cette  campagne. 

On  sait  comment  elle  prit  fin  :  Jean  y  perdit 
la  vie  ;  quant  à  ^lénélik,  il  se  hâta  de  se  replier 
sur  l'Ethiopie  afin  de  reconquérir  dans  l'émotion 
publique  cette  couronne  impériale  et  ce  sceptre 
du  Roi  des  Rois  qu'une  suite  d'usurpations,  en 
rupture  avec  la  tradition  salomonesque,  avaient 
arrachés  aux  mains  des  souverains  du  Choa,  ses 
directs  aïeux. 


100 


MU  y  AMI   HAILE-MARIAM 


Dans  cette  préoccupation  politique,  Ménélik  ne 
s'arrêta  pas  à  dresser  l'inventaire  des  richesses 
que  le  défunt  Négus  avait  laissées  dans  sa  tente.  Or, 
parmi  les  livres  se  trouvait  tout  justement  ce  ma- 
nuscrit que  des  soldats  anglais  avaient  autrefois 
ravi  sous  le  chevet  de  Théoduros,  ([ue  Jean  avait 
fait  revenir  de  Londres,  et  que,  lui-môme,  après 
l'avoir  reconquis,  il  emportait  avec  soi  d;ins  tous 
ses  déplacements. 

Il  ne  convenait  pas  qu'une  telle  relique  tombât 
aux  mains  des  Musulmans.  Le  manuscrit  disparut, 
sans  doute  par  les  soins  du  confesseur  de  Jean  ou 
de  quelqu'un  des  moines  qui  formaient  l'entourage 
intime  de  ce  pieux  Négus. 

—  Depuis  lors,  me  dit  Hailé-Mariam,  la  trace  de 
ce  livre  est  officiellement  perdue...  Je  crois  pour- 
tant deviner  où  il  se  cache...  Et  si  ?ilénélik  veut 
allonger  son  bras... 


loi  J 


YI 


L'humeur  de  ces  souverains  absolus,  qui,  comme 
le  dit  le  proverbe  arabe,  ont  «  des  caprices 
d'enfants  et  des  griffes  de  lions  »,  n'est  ni  moins 
redoutable  ni  moins  mouvante  que  la  mer.  La  sa- 
gesse nous  commandait  dans  Toccasion  d'attendre 
pour  apporter  notre  requête  qu'une  brise  favorable 
eût  chassé  tous  les  nuages  du  front  de  l'Empereur. 

Cette  occasion,  désirée,  ne  se  fit  pas  trop  at 
tendre.   Nous   résolûmes    de  profiter  sans  retard 
des   dispositions  heureuses   qu'une  nouvelle  télé- 
phonée de  la  frontière  orientale  venait  de  dévelop- 
per chez  le  Négus. 

Autour  des  trônes  orientaux  et  des  redoutables 
majestés  qu'ils  portent,  rôdent,  depuis  que  la  chro- 
nique et  l'histoire  ont  de  la  mémoire,  des  person- 
nages pittoresques,  merveilleusement  doués  pour 
flatter  les  rois,  pour  les  duper  autant  qu'il  est  né- 
cessaire, pour  les  satisfaire  autant  qu'il  est  avan- 
tageux, quitte  à  laisser  parfois  beaucoup  de  leurs 
plumes  au  jeu  et  à  finir  sous  des  haches  ou  dans 

[  102  1 


M0.\  AMI   IIAILE'MARIAM 


des  basses-fosses,  quand  ils  ne  réussissent  pas  de 
vive  force  à  conquérir  l'opulence. 

Et  sans  doute  Ménélik  avait  autour  de  lui  toute 
une  phalange  de  ces  ingénieux  courtisans.  Dans 
l'intervalle  des  affaires  sérieuses  ils  lui  donnaient 
pour  son  argent  le  spectacle  de  scapinades,  par- 
fois divertissantes,  toujours  imprévues. 

A  la  minute  où  je  vins  planter  ma  tente  à  l'ombre 
du  Guébi  d'Addis-Alem,  un  nom  voltigeait  sur 
les  lèvres  des  courtisans  et  du  peuple.  Il  s'agissait 
du  héros  de  la  dernière  de  ces  farces  héroï-co- 
miques, dont  le  Négus  se  divertit  tour  à  tour  et  se 
fâche,  d'un  certain  Serkis. 

J'avais  connu  cet  homme  sans  aïeux  en  des 
jours  où  la  bascule  de  sa  fortune  marquaitle  temps 
mineur.  Il  avait,  certes,  l'encolure  et  l'audace  de 
son  périlleux  état.  En  lui  j'avais  reconnu  un  de  ces 
entrepreneurs  de  chimères,  indispensables  aux  ci- 
vilisations commençantes,  et  que  l'on  ne  saurait 
peser  sans  injustice  dans  les  balances  de  la  mo- 
ralité commune. 

Attentif  à  deviner  les  désirs  du  Souverain,  Ser- 
kis n'ignorait  point  combien  Ménélik  souffrait  de 
voir  indéfiniment  retardée  par  des  concurrences 
diplomatiques  la  joie  qu'il  se  promettait  à  contem- 
pler enfin  l'apparition  d'une  locomotive,  montée 
ih  la  cote  orientale,  et  stoppant,  tout  essoufflée,  en 
gare  d'Addis-Ababà. 

Donc,  un  matin  que  des  cabales  de  ministres 


[  103 


CHEZ    LA    REINE    DE  SABA 


avaient  particulièrement  aiguisé  ce  regret,  l'auda- 
cieux Serkis  vint  trouver  le  Négus  : 

—  Votre  Majesté,  demanda-t-il,  permet- Elle  que 
j'aille  en  Europe  lui  chercher  une  locomotive? 
Veut-elle  que  sans  rails,  sans  secours  d'ingénieurs, 
je  la  hisse,  moi,  Serkis,  jusqu'à  son  Guébi  d'Addis- 
Ababà  ? 

Surpris  par  cette  fantaisie,  certes  imprévue, 
Ménélik  ne  cacha  pas  un  étonnement  amusé.  Évi- 
demment il  se  réjouissait  comme  d'une  malice  de 
jouer  ce  tour  aux  diplomates  qui,  semblait-il,  avaient 
décidé  de  lui  refuser  une  récompense  où  il  aper- 
cevait lui-même  l'apothéose  de  sa  politique.  Mais 
en  même  temps  qu'il  souriait  à  cette  proposition 
hardie,  le  Négus  pesait  à  part  soi  les  chances  de 
la  réussite.  11  connaissait  en  effet  les  bourbiers  du 
désert,  les  fleuves  qui  coupent  les  routes,  les  escar- 
pements que  la  poudre  et  la  dynamite  devront  at- 
taquer pour  ouvrir  un  passage  au  chemin  de  fer. 

Il  demanda  donc  après  réflexion  : 

—  Ta  locomotive,  Serkis,  tu  l'apporteras  par 
les  airs  ? 

L'Arménien  répondit  : 

—  Je  la  tirerai  à  bras  d'hommes.  Votre  Majesté 
fera  connaître  son  désir  aux  gouverneurs  des  dif- 
férents territoires  que  la  locomotive  et  moi  nous 
aurons  à  traverser.  J'en  suis  sur,  les  sujets  de 
Votre  Majesté  mettront  de  l'amour-propre  à  obéir 
au  lloi  des  Rois. 

[  104  ] 


MOX  AMI  IIAILE-MARIAM 


Le  bon  courtisan  semblait  si  assuré  de  l'en- 
thousiasme de  ces  corvéables,  que  le  Négus  ne  vou- 
lut pas  paraître  moins  optimiste  que  lui. 

—  Soit,  répondit-il,  fais  ce  que  tu  as  dit  et  tâche 
de  réussir. 

Sur  cet  encouragement  Serkis  était  parti  pour 
TEurope,  les  poches  lourdes  d'or. 

On  était  demeuré  fort  longtemps  sans  recevoir 
de  ses  nouvelles.  Déjà  cet  inquiétant  silence  ren- 
dait courage  aux  rivaux  que  son  coup  d'audace 
aA^ait  déconcertés.  Mais  de  nouveau,  les  mines  s'al- 
longèrent. Un  message  venait  d'arriver  pour  l'Em- 
pereur :  il  annonçait  que  Serkis,  heureusement  dé- 
barqué à  Djibouti,  en  compagnie  de  la  locomotive 
fatidique,  se  proposait  d'entreprendre  sans  délai 
la  deuxième  moitié  du  voyage. 

C'était  évidemment  à  cette  minute  que  les  dif- 
ficultés commençaient.  On  se  gardait  d'y  pen- 
ser. On  allait,  les  yeux  levés,  vers  la  satisfaction 
de  l'Empereur.  De  nouveau,  le  nom  de  Serkis 
circulait  d'un  groupe  à  l'autre,  avec  un  tintement 
loyal,  comme  si  jamais  on  ne  l'avait  connu  fausse 
monnaie. 


lOo 


YII 


SI  je  conte  ici  cette  aventure  de  Serkis,  c'est, 
d'abord,  que,  plus  qu'un  long  chapitre  de 
considérations  variées,  elle  donne  la  couleur  de 
ces  cours  ambulantes  qu'un  Négus  éthiopien  traîne 
après  soi  dans  ses  déplacements.  C'est  aussi  parce 
que  les  moyens  que  cet  Arménien  avait  mis  en 
jeu  pour  se  rendre  agréable  aux  ^^eux  du  ^laitre 
me  parurent  un  excellent  exemple  à  suivre,  au 
moins  pour  cette  fois. 

Je  réfléchis  que  l'homme  qui  voulait  obtenir  de 
Ménélik  la  communication  d'un  manuscrit  trois 
l'ois  sacré  était  lui  aussi  un  postulant;  et  je  me 
mis  en  quête  d'un  moyen  de  faire  ma  cour  au  tout- 
puissant  petit-fils  de  Salomon  par  un  artifice  qui 
provoquerait  d'abord  son  sourire. 

Une  équipe  d'ouvriers  hindous,  employés  là  la 
couverture  de  l'église  d'Addis-Alem  venait  de 
se  mettre  en  grève.  C'étaient  gens  de  mauvais 
vouloir.  Ils  faisaient  grand  bruit  de  la  protection 

[106  1 


MOy  AMI    IIAILE-MAEIAM 


que  leur  devait  le  ministre  de  Sa  Gracieuse  Majesté 
Britannique. 

Ménélik  était  venu  à  xA-ddis-Alem  tout  exprès 
pour  surveiller  la  construction  de  cette  église. 
Habitué  à  l'obéissance  des  petits  et  des  grands, 
il  avait,  devant  cette  arrogance  d'étrangers  infimes, 
une  colère  de  lion  attaqué  par  des  moucherons. 

Je  me  rendis  au  lever  du  jour  sur  le  chantier  dé- 
sert. Je  ralliai  quelques  gens  de  bonne  volonté  qui 
se  déclaraient  ravis  de  faire  plaisir  à  leur  Empe- 
reur. 11  s'agissait  en  somme  de  marquer  sur  des 
tuiles  de  fibro-ciment  qui  portaient  la  firme  de 
Poissy-sur-Seine  les  places  précises  où  l'ouvrier 
devait  enfoncer  son  clou,  afin  de  fixer,  dans  les  lattes 
du  toit,  deux  ardoises  en  ce  point  superposées. 

Gomme  les  Hindous  avaient  emporté  leurs  outils, 
avec  eux  je  fabriquai  des  équerres  en  bois  de  cèdre. 
Elles  nous  servirent  de  règles  pour  figurer  à  l'in- 
tersection de  deux  lignes  qui  se  coupent,  l'endroit 
où  il  fallait  donner  du  marteau. 

Gette  indication  suppléa  à  notre  inexpérience. 
Lorsque  quelques  centaines  de  tuiles  furent  ainsi 
balafrées,  nous  nous  hissâmes  sur  le  toit  de  l'église, 
et  des  flâneurs  s'assemblèrent  pour  nous  voir  oc- 
cupés —  tels  de  bons  disciples  d'Hiram  —  à  l'édi- 
fication du  Temple. 

Au  cours  delà  journée,  Ménélik  qui  passait  dans 
le  voisinage  entendit  le  bruit  de  nos  maillets.  Il 
se   demanda  si  les   Hindous  avaient  repris   leur 


[  107 


CHEZ   LA    REIXE    DE    SABA 


travail  et  s'approcha  pour  inspecter  leur  ouvrage. 
Il  m'aperçut  sur  le  toit,  mais  je  me  gardai  bien 
de  le  voir.  J'étais  trop  occupé  à  diriger  mon  équipe. 
Et  puis  je  voulais  lui  épargner  la  petite  confusion 
d'avoir  à  remercier  de  son  initiative  un  homme, 
même  ami,  qui  venait  de  lui  apporter  de  Paris  une 
lettre  de  M.  le  Président  de  la  Piépublique. 


08 


VIII 


JE  fus  récompensé  le  même  soir  de  cette  discré- 
tion. 

Comme  je  m'asseyais  devant  ma  tente  pour  le 
i-epasde  la  nuit,  une  cohorte  d'écliansons,  envo^^és 
par  le  Négus,  vint  m'apporter  en  pompe  une  suite 
de  ragoûts  et  des  beaux  fruits  qu'à  la  même  minute 
on  servait  sur  la  table  impériale. 

Cette  délicatesse  d'hospitalité  est  en  Ethiopie  le 
signe  de  la  plus  haute  faveur,  aussi  mon  com- 
pagnon Hailé-Mariam  devint-il  tout  pâle  lorsque, 
après  avoir  déchiffré  la  lettre  qui  accompagnait 
l'envoi,  je  lui  annonçai  cette  heureuse  nouvelle  : 

—  L'Empereur  nous  recevra  demain. 


109 


IX 


DANS  sa  retraite  d'Addis-Alem,  TEmpereur  était 
à  la  fois  plus  difficile  avoir  et  plus  accessible 
<{u'à  Addis-Al)abà.  Il  Aenait  là  pour  éviter  les  fâ- 
cheux et  il  leur  fermait  délibérémeut  l'accès  de 
son  audience;  par  contre,  c'était  avec  plus  de  loi- 
sir qu'il  recevait  ceux  dont  la  visite  l'intéressait 
ou  lui  donnait  du  divertissement. 

Il  me  fit  introduire  à  l'issue  d'une  petite  cour 
de  justice  qu'il  avait  tenue  pour  régler  lui- 
même  un  différend  survenu  entre  des  paysans  du 
lieu. 

Selon  l'usage,  je  le  trouvai,  assis  en  tailleur, 
les  coudes  soutenus  par  des  coussins  de  pourpre, 
sur  un  divan  que  recouvraient  des  tapis  de  soie. 
Le  bandeau  blanc  qui  ceignait  ses  tempes,  le  som- 
met de  son  front,  aggravait  la  couleur  basanée 
de  son  masque.  Les  manches  d'une  petite  tunique 
de  soie  blanche,  serrée  au  poignet  par  une  légère 

[  110  1 


M0.\  AMI   IIAILE-MAniAM 


broderie  d'or,  sortirent  de  dessous  sa  pèlerine  de 
satin  noir,  lorsqu'il  me  tendit  la  main. 

Deux  signes  favorables  indiquèrent  que  notre 
entrevue  se  passerait  dans  la  bonne  grâce. 

Lorsque  cette  main,  longue,  fine,  très  soignée, 
qui  volontiers  caressait  la  barbe  assez  grêle  et 
grisonnante,  démasqua  la  bouche,  le  sourire 
m'apparut  à  pleines  dents,  ce  sourire  du  Négus, 
encore  surprenant  de  jeunesse,  qui  ne  disait  pas 
la  sensualité,  mais  l'esprit,  et  dont  la  grâce  bien- 
veillante offrait  un  si  vif  contraste  avec  la  puis- 
sance léonine  du  visage. 

En  second  lieu,  Ménélik  donna  Tordre  que  l'on 
nous  laissât,  Ilailé-Mariam  et  moi,  seuls  avec  lui. 
Les  affaires  qui  m'avaient  amené  à  Addis-Ababà 
étaient  réglées.  Afin  de  ne  point  gâcher  l'intimité 
de  cette  causerie,  le  Négus  n'y  voulait  pas  de 
témoins. 


lit 


X 


DÈS  que  les  officiers  de  garde  se  furent  retirés, 
Ménéiik  déclara  : 

—  J'ai  lu  avec  beaucoup  de  plaisir  la  lettre  de 
M.  le  Président  de  la  République  que  tu  m'as  ap- 
portée. Je  suis  content  d'apprendre  que  la  France 
désire  autant  que  moi  l'arrivée  d'un  chemin  de  fer 
à  Addis-Ababâ.  Ainsi  les  délais  que  je  redoutais 
seront  abrégés.  Mais  tout  de  même  je  n'ai  pas 
voulu  attendre  la  bonne  volonté  de  tout  le  monde 
pour  me  faire  plaisir.  J'ai  pris  les  devants.  As-tu 
vu  la  route  que  je  fais  préparer  pour  me  rendre  à 
mon  palais  d'Addis-Alem  ? 

Cette  route  que  des  milliers  de  Chankallas  as- 
sistés de  Gouraguiés,  de  soldats  appelés  des  pro- 
vinces les  plus  lointaines,  construisaient  avec  une 
imposante  lenteur,  était,  à  ce  moment-là,  la  fable  de 
l'Ethiopie.  On  disait  que  quand  elle  serait  achevée, 
l'Empereur  et  l'Impératrice  qui,  en  l'absence  de  tout 
chemin  même  médiocrement  carrossable,  étaient 
obligés  de  recourir  à  la  monture  de  la  mule  pour 


[  1121] 


.1/O.V  .11//    HAILE-MARIAM 


se  rendre  à  leurs  habitations  suburbaines,  pour- 
raient se  faire  conduire  en  voiture  attelée,  depuis 
la  capitale  jusqu'à  Holota  et  à  Addis-Aleri.  Déjà 
les  ambassadeurs  avaient  offert  en  concurrence  des 
harnachements  de  gala  et  des  landaus  dont  Tétat 
des  pistes  et  les  pentes  ne  permettaient  pas  encore 
de  faire  usage. 

Les  visites  à  la  route  en  construction  occupaient 
tout  le  temps  que  TEmpereur  au  cours  de  sa  va- 
cance, ne  donnait  pas  à  l'édification  de  l'église. 

Je  répondis,  en  bon 'courtisan,  que  je  n'avais  ja- 
mais vu  une  route  dessinée  dans  des  proportions 
plus  triomphales. 

Ménélik  attendait  cette  réponse. 

—  Tous  les  étrangers,  reprit-il,  qui  habitent 
Addis-Ababâ  me  parlent  en  effet  de  cette  route 
comme  d'une  merveille.  Je  te  permets  de  marcher 
dessus.  Mais,  puisque  tu  Tas  visitée,  tu  as  pu  voir 
comme  les  cailloux  que  l'on  accumule  mettent  du 
temps  à  s'enfoncer  dans  la  terre  ?  Alors  quelqu'un 
m'a  parlé  d'une  locomotive  routière  et  de  l'usage 
que  vous  en  faites  en  Europe.  On  m'a  montré  des 
dessins.  J'ai  beaucoup  désiré  en  posséder  une  en 
attendant  que  l'autre  m 'arrive  sur  des  rails  qui 
courront  depuis  Djibouti.  ^lais  comment  hisser 
une  pareille  masse  sur  notre  plateau  ? 

On  ne  peut  imaginer  sans  en  avoir  soutenu 
Téclat  quel  était  jusqu'aux  dernières  années  de  sa 
force,  l'intensité  de  lumière,  d'intelligence  et  de 


[  113 


CHEZ    LA    PxEL\E    DE    SABA 


vie  qui  passait  dans  les  yeux  du  Négus  lorsque  sa 
pensée,  toujours  profonde,  venait  à  s'éclairer  de 
gaieté. 

Ménélik  continua  : 

—  Tu  connais  Scrkis  ? 

Et  un  mouvement  de  main  indiqua  qu'il  pesait 
le  personnage  à  son  poids  exact. 

—  ...  Je  l'ai  envoyé  chercher  la  locomotive  rou- 
tière. Il  arrive  avec  elle  à  Djihouti.  Je  viens  d'en 
être  informé  et  moi  je  vais  me  rendre  au-devant 
d'elle.  Ce  matin  même,  jai  fait  appeler  cet  officier 
que  le  Tsar  de  Russie  a  mis  à  ma  disposition.  Je 
lui  donne  autant  de  monde  qu'il  m'en  demande. 
Mais  je  veux  qu'il  m'établisse  une  piste  qui  aille  à 
la  rencontre  de  la  locomotive  jusqu'à  la  gare  de 
Diré-Daoua  où  le  chemin  de  fer  s'arrête.  Il  y  a 
des  ravins  et  des  montagnes  à  franchir.  Je  le  sais, 
mais  nous  les  passerons  sur  des  ouvrages  d'art 
improvisés  pour  un  jour.  L'officier  russe  dit  qu'il  y 
en  a  pour  quatre  cent  cinquante  kilomètres.  Soit. 
Je  lui  ai  dit  ma  volonté  :  il  est  déjà  au  travail. 

Puis,  sans  même  me  laisser  le  temps  de  lui  dire 
que,  décidément,  l'Afrique  sera  toujours  la  terre 
des  Pharaons  et  des  miracles,  le  pays  où  les  Pyra- 
mides sortiront  de  terre,  où  des  homnK^s  primi- 
tifs accompliront  des  œuvres  devant  lesquelles 
reculent  la  civilisation  et  ses  ressources,  Ménélik 
dit  avec  bienveillance  : 

—  Mais  parlons  de  toi. 

[Ui] 


XI 


EVIDEMMENT  quîincl  il  m'avait  aperçu  sur  la  toi- 
ture de  son  église,  Ménélik  avait  deviné  que 
je  me  préparais  à  lui  présenter  quelque  requête. 
Il  se  souvenait  de  mes  demandes  d'autrefois,  il 
pensait  que  je  désirais  reprendre  au  Dabous  ma 
chasse  aux  éléphants,  interrompue  trois  années 
plus  tôt  par  la  nécessité  d'aller  dresser  pour  lui  la 
carte  du  pays  des  Beni-Ghangoul. 
11  dit  spontanément  : 

—  Je  te  préviens  que  les  éléphants  deA'iennent 
tous  les  ans  plus  sauvages.  Il  te  faudra  pousser 
encore  plus  loin  qu'à  ton  premier  voyage  si  tu 
veux  courir  après  eux. 

Je  provoquai  chez  l'Empereur  un  étonnement 
qu'il  ne  cacha  point  en  lui  disant  que  je  ne  son- 
geais à  poursuivre  ni  l'éléphant,  ni  le  buffle,  mais 
que  j'étais  sur  la  piste  d'un  livre  que  je  désirais 
passionnément  atteindre . 

Le  visage  de  Hailé-Mariam  était  presque  décom- 

[113] 


CHEZ    LA    BEI  NE    DE    SABA 


posé  par  la  peur  tandis  qu'il  fournissait  des  indi- 
cations sur  le  lieu  où  sans  doute  le  manuscrit  était 
tenu  dans  l'ombre,  sur  les  personnes  qui  veil- 
laient autour  de  ce  secret. 

Après  avoir  entendu  nos  explications,  Ménélik 
réfléchit  un  peu  de  temps.  Sa  figure  de  lion  pen- 
sif s'éclairait  dans  ces  occasions  d'une  lumière 
qui  imposait  le  respect.  Il  devenait  un  intéressant 
exemplaire  d'attention  et  de  force. 

A  la  fin  il  dit  : 

—  Je  suis  d'avis  qu'un  peuple  ne  se  défend  pas 
seulement  avec  ses  armes,  mais  aA^ec  ses  livres. 
Celui  dont  vous  parlez  est  la  fierté  de  ce  Royaume. 
Depuis  moi,  l'Empereur,  jusqu'au  plus  pauvre  sol- 
dat qui  marche  dans  les  chemins,  tous  les  Lthio- 
piens  seront  heureux  que  ce  livre  soit  traduit 
dans  la  langue  française  et  porté  à  la  connaissance 
des  amis  que  nous  avons  dans  le  monde.  Ainsi 
l'on  verra  clairement  c[uels  liens  nous  unissent 
avec  le  peuple  de  Dieu,  quels  trésors  ont  été  con- 
fiés à  notre  garde.  On  comprendra  mieux  pourquoi 
le  secours  de  Dieu  ne  nous  a  jamais  manqué  contre 
les  ennemis  qui  nous  attaquaient. 

Là-dessus,  il  se  tourna  vers  Hailé-Mariam  et 
avec  une  impatience  qui  était  fréquente  chez  lui  et 
qui  se  faisait  jour  lorsque  quelque  délai  appa- 
raissait entre  une  chose  qu'il  venait  de  décider 
et  l'exécution,  il  demanda  : 

—  Mais  es-tu  bien  sûr  de  ce  que  tu  dis  ? 


116 


MON  AMI   HAILE-MARIAM 


Mon  compagnon,  que  cette  viA^acité  achevait  de 
désorienter,  susnrra,  plus  qu'il  ne  l'affirma,  que 
le  manuscrit  était  caché  à  Addis-Ababà  même.  11 
s'agissait  seulement  do  manifester  une  volonté 
nette,  de  faire  apporter  le  livre  sur  l'heure  afin  de 
ne  point  laisser  le  temps  à  ceux  qui  le  gardaient 
de  l'expédier  tout  doucement  dans  l'intérieur  du 
pays,  quitte  à  jurer  ensuite,  par  les  serments  les 
plus  sacrés,  qu'ils  ne  l'avaient  pas  en  leui'  pos- 
session. 

—  JJioun  !  dit  l'Empereur. 

C'est-à-dire  : 

«  Que  cela  soit  !  » 

Les  Négus  d'Étliiopie  trouvent  dans  les  res- 
sources de  leur  langue  deux  termes  pour  expri- 
mer leur  volonté  et  leur  commandement  :  l'un  est 
«  JcJii  »,  l'autre  «  îhoun  ».  Ils  se  traduisent  litté- 
l'alement  par  «  Ainsi  soit-il  !  »  Mais,  au  point  de 
VLie  des  résultats,  ils  ont  une  qualité  bien  différente  : 
«  Ichi  »,  a,  au  fond,  la  valeur  de  notre  «  Parfai- 
tement... Parfaitement...  »  C'est  un  petit  mot 
dont  on  scande  les  dialogues  que  l'on  poursuit 
avec  des  solliciteurs.  Ce  «  parfaitement  »  n'en- 
gage à  rien,  c'est  une  virgule  de  politesse. 
((  Ihoun  »  a  la  valeur  d'un  ordre.  Si  la  chose  en 
vaut  la  peine  il. est  accompagné  d'un  froncement 
de  sourcils.  Et  chacun  sait  que  lorsque  Jupiter 
plisse  son  front,  la  foudre  n'est  pas  loin. 


117 


XII 


HUIT  jours  ne  s'étaient  pas  écoulés  quand  je 
recueillis  la  preuve  que  Hailé-Mariani  et  moi 
nous  avions  obtenu  à  Addis-Alem  un  «  Ihoun  » 
de  bonne  qualité. 

J'ai  su  depuis  que  les  moines  qui  se  sont  con- 
stitués les  gardiens  du  livre  avaient  été  frappés  de 
stupeur  en  recevant  l'ordre  de  communiquer  à  un 
étranger  cette  relique  à  laquelle  ils  attachent  un 
prix  superstitieux.  Ils  essayèrent  une  dernière  dé- 
fense. Ils  déclarèrent  qu'ils  étaient  justement  oc- 
cupés à  recopier  le  manuscrit.  Quand  ce  travail 
serait  achevé,  ils  me  remettraient  bien  A^olontiers 
cet  exemplaire  tout  frais.  Mais  l'Empereur  répéta 
son  ordre  d'une  façon  qui  ne  permettait  point  de 
tergiversations  : 

—  Vous  ferez  votre  copie  plus  tard  ! 

Et  il  fallut  obéir. 

Je  vis  donc  arriver  à  mon  enclos  d'Addis-Ababà 
un  haut  fonctionnaire.  11  se  présenta  avec  les  dé- 
ploiements de   cortège  qui  convenaient  à  un  en- 

[  118  1 


M0.\    AMI    HAILÉ-MAP.ÎAM 


voyé  de  l'Emperour.  Les  chevaux,  les  mulets  et 
les  fusils  de  son  escorte  encombraient  la  pelouse 
qui  me  servait  de  cour  d'honneur. 

J'accueillis  ce  messager  dans  les  formes  d'usage. 
Il  était  porteur  d'un  manuscrit  qu'habillait  entiè- 
rement une  étoffe  précieuse.  Je  le  reçus  de  ses 
mains,  non  sans  émotion. 

Une  percale  à  fond  groseille,  ramagée  de  fleurs 
jaunes,  habillait  la  reliure,  elle-même  formée  de 
deux  planchettes  en  bois  de  cèdre  recouvertes  de 
maroquin  rouge.  11  va  de  soi  que  le  mot  de  «  ma- 
roquin »  est  ici  tout  à  fait  impropre.  Les  Éthio- 
piens nomment  «  tambéné  »,  du  nom  de  la  pro- 
vince tigréenne  de  Tambon  où  ces  peaux  sont 
spécialement  travaillées,  le  cuir  que  j'avais  sous 
les  yeux.  Le  dos  du  volume  ne  portait  aucune 
lettre  indicatrice  d'un  titre.  Le  plat  et  le  revers 
étaient  ornés  de  façon  identique.  Je  l'ouvris  et 
je  me  trouvai  en  face  d'un  manuscrit  de  vingt- 
six  centimètres  de  hauteur  sur  vingt-cinq  de  large 
et  sept  d'épaisseur.  La  matière  était  de  peau  do 
chèvre.  Je  comptai  cent  soixante-quatre  feuillets, 
y  compris  la  feuille  de  garde  et  le  verso.  Ces 
feuillets  étaient  écrits  sur  deux  colonnes,  de  dix- 
sept  centimètres  de  hauteur  et  de  huit  de  large. 
Il  y  avait  régulièrement  dix-neuf  lignes  par  co- 
lonne, tracées  d'une  écriture  régulière,  un  peu 
grosse.  Les  caractères  atteignaient  une  hauteur 
moyenne  de  quatre  à  cinq  millimètres.  Les  chan- 


119 


CHEZ     LA    REIXE    DE   SABA 


gements  de  chapitre  étaient  indiqués  sans  alinéa, 
par  le  t'ait  que  les  deux  premières  lignes  du  cha- 
pitre nouveau  avaient  été,  d'un  bout  à  l'autre, 
écrites  à  l'encre  rouge. 

La  feuille  de  titre  portait  l'indication  suivante  : 

G.  R.  819. 

PHESENTED    P,Y 

THE    SECRETARY    OF    Sï \TE 

FOR    I>'DIA 

AUG.    1868 

393 

Au  bas  du  second  feuillet,  le  premier  écrit  du 
manuscrit,  dans  l'espace  laissé  libre,  entre  les 
deux  colonnes  d'écriture,  je  relevai  un  cachet  à 
l'encre  rouge  d'environ  deux  centimètres  et  demi 
de  diamètre.  Il  figurait  le  lion  et  la  licorne  sou- 
tenant un  écusson  :  «  British  Muséum  ». 

Le  verso  du  dernier  feuillet  du  manuscrit  por- 
tait —  outre  Testampille  à  l'encre  rouge  et  l'écusson 
qui  viennent  d'être  décrits  — les  lignes  suivantes, 
tracées  d'une  écriture  cursive  et  très  inclinée  : 

T/u's  volume  was  retunied  to  tlte 

King  of  Etliiopia  hy  order  of  the  Trustées 

of  the  British  Muséum 

DEC.  14th  1872 

.1.    WINTER    JONES 

Principal  Librarian 
fl20j 


M'JX  a  mi   ha  il  E-M.  1 R  lA  M 


Il  n'y  avait  plus  de  doute  possible  :  le  livre  que 
je  tenais  dans  mes  mains  était  bien  cette  ver- 
sion de  l'histoire  do  la  Reine  ,de  Saba  et  de  Sa- 
lomon,  que  Négus  et  Prêtres  d'Ethiopie  con- 
sidèrent comme  la  plus  authentique  de  toutes 
celles  qui  circulent  dans  les  bibliothèques  euro- 
péennes et  dans  les  monastères  abyssins.  C'était  le 
livre  que  Théodoros  avait  caché  sous  son  oreiller, 
la  nuit  où  il  se  suicida,  celui  que  les  soldats  anglais 
avaient  emporté  à  Londres,  qu'un  ambassadeur 
rendit  à  l'Empereur  Jean,  que  ce  même  Jean  feuil- 
leta dans  sa  tente,  le  matin  du  jour  où  il  tomba 
sous  les  cimeterres  des  Mahdistes,  celui  que  les 
moines  avaient  dérobé. 

Ménélik  le  rendait  à  la  lumière. 


121^ 


XIIÏ 


J'ai  connu  dans  la  jungle  les  joies  du  chasseur 
qui  découvre  les  gibiers  antédiluviens  dont 
son  enfance  a  rêvé.  Ces  ivresses  sont  violentes  ; 
elles  n'égalent  pas  la  palpitation  de  cœur  que  l'on 
éprouve  à  feuilleter  un  vieux  livre  où  un  peuple 
songeur  a  enfermé,  comme  dans  un  vase  précieux, 
le  parfum  de  sa  tradition. 

Les  heures,  les  semaines,  les  mois  pendant 
lesquels  avec  mon  érudit  compagnon  je  vécus  hors 
du  temps  et  de  l'espace,  en  compagnie  delà  Reine 
de  Saba,  de  Salomon  et  de  leurs  Fils,  demeurent 
pour  moi  un  souvenir  si  unique,  que  je  me  de- 
mande parfois  si  je  n'ai  pas  fait  un  songe. 

Les  nécessités  de  ma  mission  ne  me  permettaient 
pas  de  m'attabler  comme  un  bénédictin  dans  la 
maison  de  bois  de  cèdre,  de  boue  et  de  chaume» 
qui,  à  Addis-Ababà,  me  servait  de  quartier  gé- 
néral. Il  me  fallait  rayonner,  suivre  l'Empereur 
dans  ses  déplacements,  m'éloigner  moi-même  pour 

!  122  ' 


.]ÎO\  AMI    IIAILE-MARIAM 


aller  dresser  du  côté  du  sud  la  carte  des  ré- 
gions peu  fréquentées  que  traverse  le  fleuve 
Aouache.  J'étais  préoccupé  d'étudier  cette  partie 
de  son  cours,  ses  affluents,  d'examiner  dans 
quelle  mesure  on  pourrait,  à  l'aide  d'un  léger  bar- 
rage, l'obliger,  à  féconder  le  plateau,  aujourd'hui 
désert,  qui  sépare  son  bassin  du  bassin  du  lac  Zouaï. 

L'obligation  de  ces  perpétuels  déplacements,  les 
longues  chevauchées,  le  souci  de  former  et  de  re- 
former perpétuellement  la  troupe  de  soldats  et  de 
bêtes  qui  font  cortège  aux  déplacements  de  la  plus 
modeste  tente,  la  nécessité  de  chasser  quotidien- 
nement pour  nourrir  mes  gens  aux  dépens  des  pin- 
tades et  des  antilopes,  le  goût  d'ajouter  quelques 
paires  de  cornes  rares  à  une  collection  déjà  très 
complète,  tout  cela  était  autant  d'obstacles  à  un 
travail  régulier. 

Certes,  pour  moi  et  pour  mon  compagnon  il  ne 
ressembla  jamais  aux  besognes  livresques  que 
Ton  accomplit  dans  une  bibliothèque  ou  dans  un 
cabinet  de  travail.  Par  contre,  nous  avions  le 
bonheur  d'être  plongés  dans  la  nature  même  qui 
a  inspiré  ce  poème  en  prose.  Tous  les  détails  qui 
le  rendent  frémissant  de  vie  apparaissaient  à  nos 
yeux,  au  toucher  de  nos  mains. 

Nous  travaillions,  le  plus  souvent,  le  livre  ouvert 
sur  nos  genoux,  après  le  rapide  souper,  pendant 
que  les  soldats,  accroupis  autour  des  feux,  cau- 
saient un  peu  plus  loin,  cà  voix  basse. 


[  123  ] 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SiBA 


Bien  souvent  les  nocturnes  clartés  du  ciel  sufl'i- 
rent  pour  pousser  notre  lecture.  Les  petites  bou- 
gies qui  tremblent  dans  un  globe  de  verre  n'appar- 
raissaient  pour  la  prolonger  un  instant,  que  sur 
la  fin  de  notre  veillée. 

Alors  vraiment  nous  n'appartenions  plus  aux 
actuelles  réalités  de  ce  monde.  Nous  nous  réfu- 
giions dans  ce  beau  poème  comme  dans  une  tente 
merveilleuse.  Nous  respirions  les  inépuisables 
arômes  qui  se  dégagent  de  la  sagesse  d'un  Salo- 
mon,  et  aussi  le  parfum  de  cette  Reine,  dont  le 
spirituel  amour  continue  d'embaumer  un  cbapitre 
de  riiistoire  des  âmes. 


\2ï  ] 


CHAPITRE   YI 

MAKEDA.     REINE    DE    SABA    (1; 


IL  y  avait  un  homme  intelligent,  Chef  des  Com- 
merçants de  Makeda,  la  Reine  de  Saba.  Il  s'ap- 
pelait Tamrin.  Il  chargeait  cinq  cent  Aingt  cha- 
meaux et  possédait  soixante-quinze  Loutres. 

Quand  Salomon,  le  Roi,  voulut  bâtir  la  Maison 
de  Dieu,  il  envoya  des  messagers  à  tous  les  com- 
merçants du  monde,  à  ceux  qui  habitent  en  Orient 
ou  en  Occident,  au  Sud  et  au  Nord,  afin  qu'on 
lui  apportât  ce  qu'on  avait.  Et  il  promettait  de 
payer  double.  Il  avait  entendu  parler  avec 
éloge  de  ce  commerçant  éthiopien,  si  riche.  Il  en- 

(1)  Extraits  du  Kebar  ^ugasl  ou  la  Gloire  des  Bois. 

r  125 1 


CHEZ    LA    BEiyE    DE    SABA 


voya  chez  lui  tout  exprès  pour  Tinviter,  car  il  vou- 
lait obtenir  de  lui  de  l'or  rouge,  pareil  à  celui 
des  Arabes,  des  bois  précieux  et  du  marbre. 

Ayant  reçu  cette  invitation,  le  riche  Tamrin, 
Chef  des  Commerçants  de  la  Reine  d'Ethiopie,  alla 
chez  Salomon.  Le  Roi  prit  de  lui  tout  ce  qu'il  dé- 
sirait et  il  paya  double. 

Après  cela,  ce  commerçant  intelligent  resta  au- 
près de  Salomon  pendant  un  long  temps.  Chaque 
jour,  il  voyait  la  Science  de  Salomon  et  il  l'admi- 
rait. Il  tâchait  d'entendre  sa  voix  de  Justice.  Il 
goûtait  les  douceurs  de  sa  bouche  et  de  sa  parole 
lorsque  le  Roi  allait  et  venait  dans  le  travail. 
Tamrin  s'émerveillait  de  l'amour  que  Salomon 
avait  pour  les  siens  et  de  sa  loi  et  de  son  code. 
Quand  le  Roi  commandait,  c'était  avec  douceur  et 
humilité.  Il  pardonnait  à  ceux  qui  commettaient 
des  fautes;  la  sagesse  et  la  crainte  de  Dieu  gou- 
vernaient sa  Maison;  le  proverbe  était  dans  sa 
bouche;  sa  voix  était  délicieuse  comme  le  miel  ;  sa 
beauté  dépassait  celle  des  autres  hommes,  et  tout, 
en  lui,  était  surprenant. 

Ayant  vu  toutes  ces  choses,  l'Ethiopien  admi- 
rait. 

Le  temps  vint  pourtant  uù  Tamrin  dut  retourner 
dans  son  pays.  Il  se  présenta  devant  Salomon  pour 
prendre  congé.  Il  s'inclina,  il  le  salua,  il  lui  dit  : 

—  Salut  à  Votre  Grandeur.  Donnez-moi  congé 
pour  que  je  retourne  chez  ma  Maîtresse,  dans  ma 


[126 


màkëda,  reixe  de  saba 


patrie.  Je  suis  resté  ici  très  longtemps  à  contem- 
pler votre  gloire,  votre  sagesse,  à  recevoir  beau- 
coup d'aliments,  dont,  chaque  jour,  vous  me  fai- 
siez largesse.  Et,  certes,  j'aurais  préféré  demeurer 
auprès  de  vous  comme  un  de  vos  serviteurs  I  Car 
ils  sont  heureux  ceux  qui  entendent  vos  paroles, 
ceux  qui  obéissent  à  vos  commandements.  Hélas  î 
je  ne  puis  rester  à  cause  de  la  confiance  de  ma 
Maîtresse,  la  Reine  Makeda  et  aussi  à  cause  de 
son  argent  que  j'ai  sur  moi.  Et  je  suis  son  servi- 
teur. 

Ayant  entendu  ces  paroles,  Salomon  entra  dans 
son  palais.  Il  ouvrit  son  Trésor,  il  donna  à  Tam- 
rin  des  présents  glorieux  pour  l'Ethiopie,  et  il  le 
renvoya  en  paix. 

L'Éthiopien  s'inclina,  puis  il  sortit  et  prit  sa 
route. 

Il  arriva  chez  sa  Maîtresse.  Il  lui  présenta  tout 
ce  que  Salomon  lui  avait  confié  pour  elle.  Il  conta 
comment  il  était  allé  au  Pays  de  Judée,  à  Jérusa- 
lem. Il  dit  ce  qu'il  avait  vu  et  entendu  de  Salo- 
mon. Comment  le  Roi  jugeait  et  qu'il  parlait  avec 
pureté,  qu'il  ordonnait  ce  qui  est  droit,  qu'il  ré- 
pondait avec  humilité  quand  on  l'interrogeait, 
qu'il  ignorait  le  mensonge,  qu'il  avait  envoyé  par- 
tout des  messagers  afin  d'attirer  chez  lui  les  com- 
merçants du  monde,  et,  par  eux,  de  posséder  des 
bois  précieux,  de  For  pur,  des  pierres  taillées.  II 
en  recevait  chaque  jour  sept  ou  huit  cents.  Il  pre- 


[127  1 


CHEZ    LA     REl^E    DE    SABA 


nait  tout  ce  qu'on  lui  apportait,  puis  il  payait  le 
double.  Et  tout  ce  qu'il  faisait  était  marqué  des 
sceaux  de  la  Science  et  de  la  Sagesse. 

Tamrin  contait  ces  choses  à  sa  Reine  chaque 
matin.  Il  expliquait  l'organisation  de  la  Maison 
de  Salomon,  la  conduite  de  ses  serviteurs  et  de 
ses  servantes,  les  détails  des  invitations  aux  fes- 
tins. 

Après  que  la  Reine  Makeda  eut  entendu  tous 
ces  récits,  son  âme  s'attacha  à  Salomon,  et  il  ne 
lui  resta  aucun  autre  désir  que  d'aller  saluer  ce 
Roi.  Elle  commença  de  pleurer  à  cause  de  l'amour 
qu'elle  avait  pour  Salomon.  C'était  maintenant  à 
sontour  d'appeler  Tamrim,  son  favori,  et  de  lui  de- 
mander comment  était  Salomon.  Donc  elle  fortifia 
son  cœur  et  prit  la  résolution  de  partir.  Mais, 
avant,  il  lui  fallait  organiser  sa  Maison.  Elle 
donna  des  ordres  et  des  conseils  à  ses  serviteurs 
et  ta  ses  servantes.  Elle  mit  son  Trésor  en  sûreté. 
Elle  prépara  tout  ce  qui  était  indispensable  pour 
le  voyage,  et  aussi  des  présents  pour  Salomon. 
Elle  fit  des  largesses  à  ses  officiers,  à  ses  servi- 
teurs, à  ses  servantes.  Pour  elle-même,  elle  ras- 
sembla un  grand  nombre  d'animaux  de  transport, 
tels  que  mulets,  chevaux  et  ânes,  et  des  boutres, 
et,  de  plus,  des  courroies,  des  sacs,  des  vases 
pour  l'eau,  des  bâts,  des  aliments.  Elle  pouvait 
partir. 

Ses   officiers   avaient  reçu   Tordre   de   se  tenir 


[128] 


MAKEDA,    RELXE   DE    SABA 


prêts  au  départ.  Elle  voulait  que  chacun  laissât  le 
bon  ordre  dans  sa  maison,  car  le  voyage  qu'ils  al- 
laient entreprendre  avec  elle  serait  long.  Elle 
rassembla  donc  les  siens  et  leur  adressa  ces  pa- 
roles : 

—  Vous  tous,  les  Miens,  entendez  ma  voix.  Je 
vais  chercher  la  Science  et  la  Sagesse.  Mon  cœur 
me  force  d'aller  les  trouver  où  elles  sont,  car  je 
suis  blessée  p.ar  l'amour  de  la  Sagesse,  je  me  sens 
tirée  vers  la  Science  comme  par  des  traits.  La 
Science  vaut  mieux  que  les  trésors  de  l'argent,  de 
l'or,  mieux  que  tout  ce  qui  a  été  créé  sur  la  terre. 
Et  ensuite  rien  ne  vaut  la  Sagesse  ici-bas.  Elle 
est  le  délice  du  miel,  le  plaisir  du  vin. 

Ses  serviteurs,  ses  servantes,  ses  officiers  lui 
répondirent  d'une  seule  voix  : 

—  0  Notre  Tout  !  Cette  Sagesse  que  vous  dési- 
rez, il  ne  faut  pas  que  vous  en  soyez  privée.  Si 
vous  partez,  nous  partons  avec  vous.  Si  vous 
restez,  nous  restons.  Si  vous  vivez,  si  vous  mou- 
rez, nous  vivons,  nous  mourons  avec  vous. 

iVprès  cela,  la  Reine  se  mit  en  route  avec  beau- 
coup d'apparat,  de  majesté  et  de  bonheur,  car, 
avec  la  volonté  de  Dieu,  elle  désirait  dans  son 
cœur  faire  ce  voyage,  et  aller  à  Jérusalem  pour  y 
jouir  de  la  Sagesse  de  Salomon. 

On  avait  chargé  sept  cent  quatre-vingt-sept 
boutres  et  des  mulets  sans  nombre.  Et  la  Reine 
prit  sa  route  dans  l'espérance  de  Dieu. 


129 


II 


LA  Reine  Makeda  arriva  à  Jérusalem  et  elle  offrit 
au  Roi  en  présents  beaucoup  de  choses  qu'il 
désirait.  Et  lui,  de  son  côté,  il  Thonora.  Et  elle 
était  contente. 

Il  lui  donna  un  palais  près  du  sien.  Le  matin 
et  le  soir  il  lui  envoyait  des  aliments  :  quinze  me- 
sures de  farine  de  froment,  du  beurre,  des  condi- 
ments de  cuisine,  et  cinq  cent  cinquante  pains 
avec  du  miel,  comme  des  gâteaux,  et  cinq  vaches, 

cinquante  taureaux,  et  cinquante  moutons,  sans 
compter  les  gazelles,  les  antilopes,  les  poules, 
vingt-cinq  mesures  de  miel  et  d'huile,  soixante 
jarres  de  vin,  et  trente  de  vin  fin.  En  outre,  il  lui  en- 
voyait de  sa  table  les  plats  que  l'on  avait  préparés 
pour  lui  seul  (ij.  Et,  chaque  jour,  il  habillait  quinze 
personnes  de  sa  suite  avec  des  vêtements  qui 
éblouissaient  les  yeux. 

(1)  Voir  ci-dessus,  p.  109. 

[  130  1 


MAKEDA.    REINE    DE    SABA 


Il  allait  chez  elle  et  se  confessait.  Et  elle  aussi, 
elle  allait  chez  lui,  et  elle  se  confessait  à  lui. 
D'heure  en  heure  elle  connaissait  mieux  sa  science, 
sa  justice,  sa  gloire,  sa  beauté  et  sa  douceur.  Elle 
enfermait  ces  choses  dans  son  cœur.  Elle  méditait 
dans  sa  pensée.  Elle  se  disait  : 

—  Est-ce  une  vision  ou  une  créature  vivante  ? 
Elle  levait  les  yeux  :  elle  le  voyait  là  qui  lui 

parlait. 

Elle  s'étonnait  de  ce  qu'elle  avait  vu  et  de  ce 
qu'elle  avait  entendu  chez  lui,  car  il  était  accompli. 

Il  était  en  train  de  bâtir  la  Maison  de  Dieu.  Il 
se  levait,  il  allait  de  droite  et  de  gauche,  en  tous 
lieux.  Il  donnait  les  mesures  à  ses  ouvriers.  Il 
balançait  les  instruments.  Il  commandait  à  ses 
charpentiers,  à  ses  marbriers,  à  ses  orfèvres.  Il 
leur  enseignait  l'angle  et  la  volute.  Tout  passait 
par  sa  parole.  Et  son  ordre  était  comme  la  lumière 
dans  les  ténèbres. 

La  Reine  Makeda  dit  au  Roi  Salomon  : 

—  Mon  Seigneur,  vous  êtes  heureux,  car  vous 
êtes  doué  de  Science  et  de  Sagesse.  J'aurais  désiré 
être  dans  votre  palais  la  plus  petite  de  vos  ser- 
vantes, afin  d'y  laver  vos  pieds,  d'entendre  votre 
parole  et  de  vous  obéir.  Combien  je  suis  heureuse 
quand  vous  m'interrogez ,  quand  vous  me  répondez  ! 
Mon  cœur  en  est  ému  de  plaisir,  mes  os  en  sont 
polis,  mon  âme  en  est  rassasiée,  mes  lèvres  fleu- 
risp^nt,  mes  pieds  ne  risquent  plus  de  buter.  Je  le 


[131 


CHEZ    LA    REIXE    DE   SABA 


vois  maintenant,  votre  intelligence  est  sans 
mesure  et  il  ne  manque  rien  à  l'excellence  de  votre 
cœur.  Je  contemple  la  lumière  dans  les  ténèbres, 
le  grenadier  dans  les  jardins,  la  perle  dans  la 
mer,  l'étoile  du  matin  au  milieu  des  constellations, 
le  rayon  de  lune  à  l'aurore.  C'est  pourquoi  je  glo- 
rifie Celui  qui  m'a  amenée  jusqu'ici,  Celui  qui  a 
permis  que  Votre  Majesté  me  i'iit  révélée,  Celui  qui 
m'a  fait  marcher  devant  \'otre  Maison  et  entendre 
votre  voix. 

Le  Roi  Salomon  répondit  : 

—  La  Sagesse  vient  d'éclore  en  vous  pour  votre 
bonheur,  et  quant  à  la  Science  dont  vous  me 
parlez,  je  la  tiens  de  Dieu  à  qui  je  l'ai  demandée. 
Quant  à  vous,  sans  connaître  le  Dieu  d'Israël, 
vous  avez  résolu  dans  votre  cœur  de  me  visiter, 
vous  vouliez  devenir  Thumble  servante  de  mon 
Dieu.  Vous  le  voyez,  je  dresse  ici  la  Tente  de  son 
Arche  d'Alliance.  Je  me  tiens  debout  devant  elle. 
Je  sers  l'Arche  d'iVUiance  du  Dieu  d'Israël  qui  est 
Sion,  la  Sainte,  la  Céleste.  Je  suis  le  serviteur  de 
mon  Dieu.  Je  ne  suis  pas  le  maître;  je  n'existe 
pas  par  moi-même  mais  par  sa  volonté.  C'est  par 
lui  que  je  parle,  par  lui  que  je  marche  et  que  je 
pense.  ^la  Sagesse  lui  appartient.  J'étais  poussière, 
il  a  formé  mon  corps  et  il  m'a  créé  pareil  à  sa 
propre  figure . 

Pendant  que  Salomon  disait  ces  paroles  à  la 
Reine,  il  vit  un  serviteur  qui  passait  devant  eux. 


[132 


MAKEDA,    REI.XE    DE   SABA 


Cet  homme  portait  du  bois  sur  sa  tête,  sur  son 
cou  du  foin,  de  l'eau  et  sa  nourriture.  Ses  san- 
dales étaient  accrochées  à  ses  reins  ;  ses  mains  éle- 
vées tenaient  le  bois;  la  sueur  coulait  de  lui  comme 
des  gouttes  de  pluie  ;  et  Peau  qu'il  portait  pour  sa 
soif  ruisselait  le  long  de  ses  jambes,  jusque  sur 
ses  talons. 

Le  Roi  dit  à  cet  homme  : 

—  Attends. 

Et  le  serviteur  s'arrêta. 

Le  Roi  se  tourna  vers  la  Reine  et  il  dit  : 

—  Apercevez-vous  quelque  différence  entre  moi 
et  celui-ci  ?Ai-je  quelque  avantage  sur  lui  ?  Comme 
lui  je  suis  homme  et  poussière,  et,  demain,  je 
serai  ver,  moi,  aujourd'hui  si  vivant  !  Qui  empê- 
chait Dieu  de  donner  ma  gloire  à  cet  homme,  et 
de  me  mettre,  moi,  à  sa  place  ?  Tous  les  deux  ne 
sommes-nous  pas  des  fils  de  l'homme  ?  Je  mour- 
rai de  la  môme  façon  que  celui-ci.  Mais,  à  cette 
heure,  il  a  plus  de  force  que  je  n'en  aurais  pour 
accomplir  son  travail,  car  Dieu  vient  au  secours 
du  faible  comme  bon  lui  semble. 

Après  quoi  il  ordonna  à  l'homme  : 

—  Va  à  ton  travail. 

Et  il  dit  encore  à  la  Reine  : 

—  A  quoi  bon  vivre  avec  des  figures  d'hommes 
si  nous  ne  faisons  pas  notre  salut  en  pratiquant  le 
bien  sur  la  terre  ?  Cependant  nous  vivons  pour 
porter  des   vêtements  magnifiques,  pour  manger 


m  ] 


CHEZ   LA    REINE    DE    H  AS  A 


des  mets  délicieux,  pour  nous  couvrir  de  par- 
fums, pour  nous  réjouir.  Etant  vivants  nous 
sommes  des  morts  par  le  péché  et  par  la  corrup- 
tion. L'homme  n'est  rien.  S'il  tombe  en  péché 
mortel,  il  devient  pareil  au  Démon,  qui,  un  jour, 
a  dépassé  l'ordre  de  son  Dieu.  Heureux  au  con- 
traire celui  qui  fait  pénitence  et  qui  craint  le 
Seigneur. 

Ayant  entendu  ces  paroles,  la  Reine  Makeda  dit 
à  Salomon  : 

—  Combien  votre  parole  me  donne  de  joie, 
comme  votre  bouche  me  verse  la  rosée  !  Appre- 
nez-moi qui  je  dois  adorer.  Quant  à  nous,  nous 
adorons  le  Soleil,  comme  nous  l'ont  enseigné  nos 
pères,  car  nous  croyons  que  le  Soleil  est  le  Roi  de 
tous  les  Dieux.  Et  les  autres,  qui  sont  sous  nous, 
adorent  les  pierres,  les  arbres  et  les  statues,  des 
formes  faites  d'or  et  d'argent  (i).  Nous  adorons  le 
Soleil,  car  c'est  lui  qui  fait  mûrir  nos  aliments,  et 
encore  est-ce  lui  qui  éclaircit  les  ténèbres  et 
chasse  la  peur.  Nous  l'appelons  notre  Roi  et  notre 
Créateur.  Nous  l'adorons  comme  notre  Dieu,  car 
personne  ne  nous  a  dit  l'existence  d'un  autre  Dieu 
que  lui.  Seulement  nous  avons  entendu  conter, 
que,  vous,   les  Israélites,  vous   adorez  un  autre 


(1)  Hailé  Mariam  me  faisait  remarquer  avec  quelle  préci- 
sion les  origines  égyptiaques  de  la  primitive  religion  des 
Éthiopiens  sont  ici  précisées.  Voir  ce  qui  a  été  dit  des 
«  Kemant  »  p.  23  et  pp.  liy-150. 

I  134  ] 


MAKEDAy    REINE    DE    SABA 


Dieu  que  nous  ne  connaissons  pas.  On  nous  a  af- 
firmé qu'il  a  fait  descendre  pour  vous  son  Arche 
d'Alliance  du  Ciel,  qu'il  vous  a  remis  les  Tables 
de  sa  Loi  par  les  mains  de  Moïse,  son  prophète. 
Même  on  nous  a  dit  que  ce  Dieu  descend  chez 
vous  en  personne,  et  que,  de  sa  bouche,  il  vous 
parle,  il  vous  enseigne  sa  volonté,  son  comman- 
dement. 

Salomon  répondit  : 

—  En  vérité,  il  faut  adorer  le  Dieu  qui  a  fait  le 
Ciel  et  la  Terre,  la  Mer,  le  Soleil,  la  Lune,  les 
étoiles,  les  planètes,  les  éclairs,  le  tonnerre,  les 
pierres,  les  arbres,  les  animaux,  les  hommes,  les 
bons  comme  les  méchants.  C'est  lui  seul  que  nous 
prions,  car  il  a  créé  l'Univers  des  Anges  et  des 
Hommes.  Il  est  celui  qui  punit  et  qui  pardonne, 
qui  tue  et  qui  donne  la  vie.  Pour  ce  que  vous 
dites  de  l'Arche  d'Alliance,  il  est  vrai  qu'elle  a  été 
donnée  à  Israël  par  son  Dieu.  Elle  était  créée 
avant  que  le  Monde  fût.  Il  a  fait  descendre  parmi 
nous  les  commandements  qu'il  a  dictés  sur  la 
Sainte  Montagne  afin  que  nous  connaissions  sa 
justice  et  sa  volonté. 

La  Reine  dit  : 

—  Maintenant  je  ne  peux  plus  adorer  le  Soleil, 
mais  je  veux  adorer  le  Créateur  du  Soleil,  le  Dieu 
d'Israël.  Que  son  Arche  d'iVUiance  soit  une  pa- 
tronne aimée  de  moi,  de  mes  descendants,  de  tous 
ceux  qui  s'inclinent  sous  mon  sceptre.  Ainsi  je 


[135] 


CHEZ    LA    REL\E    DE    SABA 


trouverai  grâce  devant  vous  et  devant  le  Dieu 
d'Israël  qui  m'a  créée.  C'est  lui  qui  m'a  fait  en- 
tendre votre  voix  et  votre  visage  ! 

Sur  ces  mots,  elle  prit  congé,  mais  il  la  suivit 
chez  elle. 

Chaque  jour  elle  allait  chez  lui  entendre 
le  verbe  de  la  Sagesse  afin  de  le  garder,  en- 
suite, dans  son  cœur.  Et  lui,  il  allait  chaque 
jour  chez  elle  pour  répondre  à  tout  ce  qu'elle 
demandait.  Et  elle,  elle  allait  chaque  jour  chez 
lui. 


/■A 


[136  1 


III 


APRÈS  que  la  Reine  Makeda  fut  restée  six  mois 
à  Jérusalem,  elle  voulut  repartir  pour  son 
pays. 

Elle  envoya  à  Salomon  des  messagers  qui  lui 
dirent  : 

«  Mon  désir  serait  de  demeurer  auprès  devons; 
«  mais,  à  cause  de  tout  ce  monde  que  j'ai  avec  moi, 
«  il  faut  que  je  rentre  dans  mon  Royaume.  Dieu 
«  permettra  que  tout  ce  que  j'ai  appris  de  vous 
«  porte  des  fruits  en  mon  àme  et  dans  l'âme  des 
«  miens,  qui,  avec  moi,  vous  ont  entendu.  » 

Quand  le  Roi  reçut  ce  message,  il  réfléchit  dans 
son  cœur  et  pensa  : 

—  Cette  femme  pleine  de  beauté  est  venue  vers 
moi  de  l'extrémité  de  la  terre.  Qui  sait,  si  ce  n'est 
pas  la  volonté  de  Dieu  que  j'aie  un  fruit  en  elle  ? 

Il  envoya  donc  cette  réponse  à  la  Reine  : 

«  Puisque  vous  avez  tant  fait  que  de  venir  jus- 
ce  qu'ici,  partirez-vous  sans  voir  la  gloire  de  mon 

[  137  ] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


«  Royaume,  l'administration  de  mon  État,  sans 
((  admirer  comment  mes  soldats  manœuvrent  (1), 
«  comment  j'honore  les  Dignitaires  de  mon 
((  Royaume  ?  Je  les  traite  comme  des  saints  dans 
«  le  Paradis  !  En  toutes  ces  choses  vous  trouverez 
«  beaucoup  de  Science.  Je  vous  prie  donc  de  venir 
<(  assister  à  ces  spectacles.  Vous  resterez  derrière 
«  moi,  cachée  par  un  rideau.  Je  vous  ferai  voir  ce 
((  qu'ici  je  vous  annonce.  Vous  connaîtrez  tous  les 
«  usages  de  mon  Royaume  et  cette  Science  qui 
((  vous  a  plu  habitera  en  vous  jusqu'à  votre  der- 
((   nier  jour.  » 

Makeda  envoya  un  autre  messager  qui  appor- 
tait cette  réponse  : 

«  J'étais  ignorante,  et,  près  de  vous,  j'ai  appris 
«  la  Sagesse.  J'étais  détestable  et  je  suis  devenue 
((  une  élue  du  Dieu  d'Israël.  Ce  que  vous  désirez 
<x  maintenant  n'est  que  pour  augmenter  mon  savoir 
((  et  mon  honneur.  Je  viendrai  donc  comme  vous 
«  le  désirez.  » 

Alors  le  Roi  Salomon  fut  satisfait.  Il  fit  habil- 
ler tous  ses  Dignitaires  magnifiquement.  Il  doubla 
la  table.  Il  ordonna  que  Ton  préparât  avec  splen- 
deur la  salle  du  repas  et  tout  son  palais. 

Le  souper  du  Roi  était  réglé  comme  la  loi  du 
Royaume.  La  Reine  entra  après  le  Roi,  elle  fut 


(1)  L'usage  de  faire  assister  à  une  revue  les  souverains 
que  Ton  reçoit  est  ancien. 


138 


MAKEDA,    REINE   DE   SABA 


placée  derrière  lui  avec  beaucoup  d'honneur  et 
d'apparat.  Elle  voyait  tout  ce  qui  se  passait  au 
cours  du  souper.  Elle  s'étonnait  de  ce  qu'elle 
voyait  et  de  ce  qu'elle  entendait,  et,  dans  son 
cœur,  elle  rendait  hommage    au   Dieu    d'Israël. 

Salomon  avait  dressé  pour  elle  un  trône  recou- 
vert de  tapis  de  soie,  ourlé  de  franges  d'or,  d'ar- 
gent, de  perles  et  de  brillants.  Il  avait  fait  répandre 
en  ce  lieu  toutes  les  espèces  de  parfums,  c'est-à- 
dire  la  myrrhe,  le  galbanum,  l'encens.  Quand  on 
entrait  là,  on  était  rassasié  sans  manger  à  cause 
de  l'odeur  de  ces  parfums. 

Or,  Salomon  fit  servir  à  Makeda  un  repas  pré- 
paré tout  exprès  pour  elle  afin  de  lui  donner  la 
soif.  On  y  avait  prodigué  les  épices.  On  ne  lui  avait 
servi  qu'une  boisson  aigre.  Elle  mangea  ce  repas 
et  quand  Salomon  eut  présidé  le  banquet  jusqu'au 
septième  renouvellement  des  convives  (1),  les  inten- 
dants, les  conseillers,  les  grands  chefs,  les  servi- 
teurs étant  partis,  le  Roi  se  leva. 

Il  entra  chez  la  Reine,  et,  l'ayant  trouvée  seule, 
il  lui  dit  : 

—  Reposez-vous  ici  jusqu'à  demain,  par  amour 
pour  moi. 

Elle  répondit  : 

—  Jurez-moi,  par  votre  Dieu,  par  le  Dieu  d'Is- 

(1)  Le  Négus  d'Ethiopie  en  use  toujours  de  même.  J'ai  vu 
Ménélik,  aux  dates  de  fêtes,  quand  il  traitait  ses  soldats, 
présider  jusqu'à  douze  renouvellements  de  convives. 


[  139 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


raël,  que  vous  n'userez  pas  de  votre  force  contre 
moi  ?  Si,  en  quoi  que  ce  soit,  je  transgresse  la  loi 
de  mon  Pays,  je  descendrai  dans  la  peine,  la  ma- 
ladie et  la  tristesse... 
Salomon  répondit  : 

—  Jejureque  ma  force  n'entreprendra  rien  contre 
votre  honneur.  Mais  maintenant  vous  allez  jurer 
vous-même,  que  vous  ne  toucherez  à  quoi  que  ce 
soit  dans  ce  Palais. 

La  Reine  rit  et  dit  : 

—  Intelligent  comme  vous  êtes,  pourquoi  tenez- 
vous  le  langage  d'un  ignorant  ?  Ai-je  pillé  ou  dé- 
robé dans  le  Palais  du  Pioi,  sans  que  le  Roi  me 
donne  ?  Pensez-vous  vraiment,  mou  Seigneur  et 
Roi,  que  j'ai  été  attirée  chez  vous  par  l'amour  de 
vos  trésors  ?  Par  la  grâce  de  Dieu  mon  Royaume 
est  assez  riche  pour  me  donner  tout  ce  qu'il  me 
faut  !  C'est  votre  Sagesse  que  je  suis  venue  cher- 
cher. 

Il  dit: 

—  Puisque  vous  avez  voulu  que  je  jure,  il  con- 
vient que,  vous-même,  vous  juriez.  Il  faut  qu'un 
serment  réponde  à  un  serment  pour  qu'il  n'y  ait 
pas  de  dupe. 

Elle  répondit  : 

—  Jurez  donc  que  vous  ne  prendrez  pas  mon  hon- 
neur par  la  violence  et  moi  je  promettrai  de  bon  cœur 
de  ne  toucher  à  rien  de  ce  qui  vous  appartient. 

11  jura  et  il  la  fit  jurer. 

F  UOl 


MAKEDA,    UEINE    DE    SABA 


Ensuite  il  monta  sur  son  lit  qui  était  dressé 
dans  une  pièce  toute  voisine,  et,  elle-même,  elle 
resta  où  elle  était. 

Aussitôt  il  donna  au  serviteur  de  sa  chambre 
l'ordre  de  laver  un  vase  soigneusement,  de  le  rem- 
plir d'une  eau  trùs  pure,  de  le  placer  en  évidence 
dans  la  chambre  de  la  Reine.  Ensuite  l'homme 
devait  fermer  les  portes  et  les  fenêtres  du  dehors. 
Le  serviteur  en  usa  ainsi  que  Salomon  lui  en  avait 
donné  Tordre  dans  une  langue  que  la  Reine  ne  com- 
prenait point. 

Salomon  ne  s'endormit  pas,  mais  il  feignit  d'être 
tombé  dans  un  sommeil  profond.  Pour  la  Reine, 
elle  s'assoupit  un  peu,  puis  elle  s'éveilla,  se  leva 
et  trouva  sa  bouche  desséchée,  car  le  Roi  lui  avait 
servi  par  malice  les  aliments  qui  altèrent.  Elle 
était  tourmentée  par  la  soif.  Elle  essaya  de  faire 
monter  sa  salive  à  ses  lèvres  pour  les  rendre  hu- 
mides. Elle  n'en  trouva  pas.  Alors  elle  voulut 
boire  l'eau  qu'elle  avait  vue  avant  de  s'endormir. 
Elle  regarda  vers  Salomon  et  l'aperçut,  car  la 
Maison  du  Sage  égale  la  beauté  du  jour,  et  par  sa 
Science,  avec  des  diamants,  il  a  reproduit  dans  ses 
plafonds  les  figures  du  Soleil,  de  la  Lune  et  des 
astres  (i). 

Le  Roi  feignait  de  dormir  d'un  grand  sommeil, 


(1)  On  sait  que  Salomon  était  considéré  comme  un  magi- 
cien :  voir  plus  bas  (p.  144)  les  chars  qu'il  a  construits  et  qui 
courent  «  avec  l'aide  du  vent  ». 


[  141 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


mais  il  était  éveillé,  et  il  guettait  que  la  Reine 
s'éveillât  pour  boire  l'eau. 

Elle  descendit  de  son  lit,  elle  marcha  sans  bruit, 
elle  éleva  dans  ses  mains  le  vase  d'eau  pure. 

Mais,  avant  qu'elle  eut  commencé  de  boire,  il 
l'avait  saisie  par  le  bras.  Il  dit  : 

—  Pourquoi  avez-vous  manqué  à  votre  serment  ? 
Vous  aviez  promis  que  vous  ne  toucheriez  à  rien 
dans  mon  Palais. 

Elle  tremblait,  elle  répondit  : 

—  Est-ce  manquer  à  mon  serment  que  boire  un 
peu  d'eau  ? 

—  Et  quel  trésor  plus  précieux  que  l'eau  avez- 
vous  connu  sous  le  ciel  ? 

Elle  dit  : 

—  J'ai  péché  contre  moi-même  !  Mais  vous,  vous 
serez  fidèle  à  votre  serment...  Et  vous  permettrez 
que  je  boive. 

Il  demanda  : 

—  M'affranchissez-vous  de  la  parole  que  j'ai 
donnée  ? 

Elle  dit  : 

—  Soyez-en  délié,  mais  que  je  boive... 

Il  laissa  tomber  son  bras,  elle  but.  Et,  après 
qu'elle  eut  bu,  il  fit  sa  volonté.  Et  ils  dormirent 
ensemble. 

Or,  tandis  que  le  Roi  dormait,  il  eut  une  vision. 
Il  vit  un  Soleil  éclatant  qui  descendait  du  ciel  et 
qui  versait  ses  rayons  sur  Israël.  Cette  clarté  dura 

["  142  1 


MAKEDA,    REINE    DE   SABA 


un  certain  temps,  puis  ce  Soleil  s'envola.  Il  alla 
s'arrêter  sur  l'Ethiopie  et  il  parut  qu'il  y  brillait 
pendant  des  siècles.  Le  Roi  attendait  le  retour  de 
cet  astre  sur  Israël,  mais  il  ne  revint  pas  en  ar- 
rière. Et  ensuite  Salomon  vit  un  second  Soleil  qui 
descendait  des  cieux  et  qui  éclairait  la  Judée.  Il 
était  plus  clair  que  le  Soleil  qui  l'avait  précédé, 
mais  les  Israélites  le  blasphémaient  à  cause  de  son 
ardeur.  Ils  levaient  contre  lui  leurs  mains  avec 
des  bâtons  et  des  sabres.  Ils  voulaient  l'éteindre, 
de  sorte  que  la  terre  trembla  et  que  les  nuages 
obscurcirent  le  monde.  Ceux  d'Israël  croyaient 
que  cet  astre  ne  se  lèverait  pas  une  seconde  fois. 
Ils  avaient  éteint  la  Lumière.  Ils  l'avaient  enterrée. 
Ils  la  gardaient  dans  le  tombeau.  Mais,  en  dépit 
de  cette  vigilance,  le  Soleil  enfoui  se  releva  de 
nouveau.  Il  éclaira  le  monde.  Sa  lumière  illumina 
la  mer,  les  deux  versants  de  l'Ethiopie,  et  l'Em- 
pire de  Rome.  Plus  que  jamais  il  s'éloigna  d'Is- 
raël et  il  remonta  sur  son  ancien  Trône. 

Tandis  que  cette  vision  descendait  sur  le  Roi  Sa- 
lomon dans  son  sommeil,  il  avait  l'âme  troublée 
et  sa  pensée  éclatait  comme  un  éclair.  Il  s'éveilla 
tout  tremblant.  Alors  il  admira  le  courage,  la 
force,  la  beauté,  l'innocence  et  la  virginité  de  la 
Reine,  car  elle  gouvernait  sa  patrie  depuis  sa  pre- 
mière jeunesse,  et,  pendant  cette  vie  délicieuse, 
elle  avait  gardé  son  corps  pur. 

Ensuite  la  Reine  Makeda  dit  au  Roi  Salomon  : 


143 


CHEZ    I.A     REINE    DE    SABA 


—  Renvoyez-moi  dans  mon  pays. 

Il  entra  dans  son  palais,  il  ouvrit  son  Trésor, 
il  donna  des  présents  glorieux  pour  l'Ethiopie,  des 
richesses  considérables,  des  vêtements  qui  éblouis- 
saient, et  tout  ce  qui  est  bon.  Puis  il  organisa  la 
caravane  de  la  Reine  :  des  chars,  des  animaux. 
Les  chars  étaient  au  nombre  de  six  mille.  Ils 
étaient  chargés  de  choses  précieuses.  Il  y  en  avait 
qui  roulaient  sur  le  sable,  d'autres  qui  couraient 
avec  l'aide  du  vent.  Le  Roi  les  avait  construits 
par  la  Science  que  Dieu  lui  avait  donnée. 

La  Reine  s'en  allait  satisfaite.  Elle  partit  et  prit 
sa  route.  Or,  Salomon  l'accompagna  avec  beau- 
coup d'apparat  et  de  majesté. 

Quand  on  eut  fait  un  peu  de  chemin,  il  prit  à 
à  part  la  Reine  Makeda.  Il  sortit  une  bague  de 
son  doigt.  Il  la  lui  donna  et  il  dit  : 

—  Prends  cet  anneau  et  garde-le  comme  le  signe 
de  mon  amour.  Si  jamais  un  fruit  germe  de  toi, 
cette  bague  lui  servira  de  reconnaissance.  Envoie- 
le  moi  si  c'est  un  fils.  Et,  de  toute  manière,  que 
la  paix  de  Dieu  soit  avec  toi.  Tandis  que  je  dor- 
mais à  tes  cotés,  j'ai  eu  une  vision.  Le  Soleil  qui 
à  mes  yeux  éclairait  Israël  s'est  envolé.  Il  est 
allé  planer  au-dessus  de  l'Ethiopie.  Il  est  resté  là- 
bas.  Qui  sait  si  ton  Pays  ne  sera  pas  béni  à  cause 
de  toi  !  En  tout  cas,  conserve  la  Vérité  que  je  t'ai 
donnée.  Adore  Dieu  de  tout  ton  cœur.  Fais  sa  vo- 
lonté. C'est  lui  qui  châtie  les  orgueilleux  et  qui 


144  ] 


MAKEDA,  REL\E  DE  SABA 


protège  les  humbles,  qui  détruit  le  trône  des 
puissants  et  qui  honore  les  pauvres.  Il  dispose 
de  la  richesse  et  de  la  misère.  La  vie  et  la  mort 
sont  entre  ses  mains.  Le  Ciel  et  la  Terre  lui  ap- 
partiennent. Rien  n'échappe  à  son  commandement. 
Que  Dieu  soit  avec  toi.  Bon  voyage. 


145] 

10 


IV 


LA  Reine  Makeda  continua  sa  route.  Elle  arriva 
dans  le  pays  de  Bala  Zadissaréya.  Neuf  mois 
et  cinq  jours  après  qu'elle  eût  quitté  le  roi  Sa- 
lomon,  elle  mit  au  monde  un  fils. 

Elle  le  déposa  entre  les  mains  d'une  nourrice 
avec  beaucoup  de  biens  et  de  grâce.  Et  elle  resta 
là  où  elle  était  jusqu'au  jour  de  sa  purification. 
Ensuite  elle  reprit  le  chemin  de  son  pays  et  elle  y 
rentra  avec  beaucoup  de  grandeur. 

Aussitôt  ses  dignitaires  vinrent  lui  apporter  des 
présents.  Ils  s'inclinèrent  devant  elle.  Ils  étaient 
prêts  à  lui  obéir.  Et,  par  elle,  tous  les  grands  des 
dépendances  de  son  Royaume  furent  décorés  de 
vêtements  et  de  signes  précieux.  Il  y  en  eut  qui 
reçurent  de  l'or,  d'autres  de  l'argent,  d'autres  des 
rubis,  d'autres  de  la  soie.  Et  la  Reine  distribuait 
ses  biens  entre  ceux  qui  étaient  dans  le  besoin. 

La     Reine     Makeda    administrait     bien     son 


[146] 


MAKEDA,    REINE   DE   SÀBÀ 


Royaume,  aussi  pas  un  de  ses  sujets  n'osait  ou- 
trepasser son  ordre.  Gomme  elle  avait  désiré  la 
Sagesse,  Dieu  consolidait  sa  force. 

Son  fils  grandit.  Elle  l'avait  appelé  Baina- 
Lekliem,  c'est-à-dire  le  Fils  du  Sage. 

Quand  il  eut  douze  ans  il  demanda  à  ses  cama- 
rades qui  était  son  père.  Il  interrogea  aussi  ses 
précepteurs.  Alors  on  lui  répondit  : 

—  C'est  le  Roi  Salomon. 

Il  alla  chez  la  Reine,  sa  mère,  et  lui  demanda  : 

—  Majesté,  dites-moi  cpd  est  mon  père  ? 

Elle  sentit  la  colère  monter  en  elle,  car  elle 
avait  peur  qu'il  ne  désirât  partir.  Et  elle  dit  : 

—  Pourquoi  m 'interroges -tu  sur  ton  père  ?  Ne 
cherche  pas. 

Il  sortit  de  chez  elle  et  il  resta  longtemps  sans 
poser  une  nouvelle  question,  mais,  à  la  fin,  il 
renouvela  sa  demande,  une  deuxième  fois,  et  puis 
une  troisième.  Il  la  tourmenta,  il  la  fatigua.  Un 
jour,  elle  lui  répondit  : 

—  Le  pays  est  loin...  La  route  est  mauvaise... 
Ce  n'est  pas  une  terre  désirable. 

Quant  àBaina-Lekhem,  il  était  plein  de  beauté. 
Tout  dans  son  apparence,  ses  membres,  l'attache 
de  son  cou,  rappelait  le  Roi  Salomon. 

Lorsqu'il  eut  atteint  sa  vingt-deuxième  année,  il 
avait  appris  la  manœuvre  de  la  guerre,  l'exercice 
des  chevaux,  la  chasse  aux  bétes  féroces,  toute  la 
loi  des  jeunes  gens.  Il  dit  à  la  Reine  : 


■] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


—  Je  pars  pour  voir  le  visage  de  mon  père.  Je 
reviendrai  par  la  grâce  de  Dieu,  le  Dieu  d'Israël. 

Alors  la  Reine  appela  Tamrin,  le  Chef  de  ses 
Commerçants,  et  elle  ordonna  : 

—  Prépare  le  vo^^age.  Conduis  mon  fils,  car  il 
m\i  fatiguée  jours  et  nuits  et  c'est  assez  !  Tu  le 
conduiras  chez  le  Roi  Salomon  et  tu  le  ramèneras 
ici  en  paix,  si  c'est  la  volonté  de  Dieu. 

Donc  on  prépara  la  route,  tout  ce  qui  est  indis- 
pensable et  les  présents  que  l'on  apporterait  au 
Roi.  La  Reine  Makeda  fit  des  largesses  à  tous  les 
officiers  qui  allaient  avec  son  fils.  Elle  ordonna 
qu'on  ne  le  laissât  pas  là-bas,  mais  que  l'on  in- 
sistât auprès  du  Roi  pour  le  ramener  à  elle.  Elle 
recommanda  encore  qu'on  le  fit  sacrer  roi,  à  Jé- 
rusalem. Car  ceci  était  la  loi  d'Ethiopie  :  une  fille 
pouvait  y  être  reine  à  condition  qu'elle  gardât  sa 


virgmité. 

Elle  recommanda  donc  que  Ton  dit  à  Salomon  : 

«   Désormais,  ce  sera  un  mâle  qui  montera  sur 

«  le  Trône  d'Ethiopie,  ce  ne  sera  plus  jamais  une 

«  fille,  mais  votre  fils,  et  vos  descendants  dans  les 

«  siècles  des  siècles.  Il  faut  graver  cet  engagement 

dans  le  Livre  des  Prophètes  qui  est  en  airain.  Il 

faut  le  garder  dans  la  Maison  de  Dieu  que  vous 

avez  bâtie  pour  sa  gloire  et  pour  la  prophétie  des 

derniers  jours.  Gravez  également  sur  l'airain  que 

les  Éthiopiens  n'adorent  plus  ni  le  Soleil,  ni  les 

vanités  du  Ciel,  ni  les  trésors  des  montagnes,  ni 


r  148 


MAKEDA,    BEINE    DE    SABA 


«  les  arbres,  ni  les  pierres,  ni  les  lacs,  ni  les  sta- 
«  tues,  ni  les  simulacres  d'or,  ni  les  oiseaux.  J'ai 
«  voulu  que  cette  Loi  demeurât  la  nôtre  pour  Téter- 
«  nité.  Si,  dans  l'avenir,  quelqu'un  lui  désobéit,  il 
«  sera  châtié  par  votre  descendance.  Pour  nous, 
«  nous  vous  prions  de  nous  donner,  afin  que  nous 
((  soN^ons  bénis,  quelqu'un  des  vêtements  sacrés 
«  qui  habillent  l'Arche  d'Alliance.  Car  Sion  Gé- 
((  leste  est  la  Table  de  la  Loi  de  Dieu  qui  a  con- 
«  solide  votre  Royaume  et  qui  vous  a  doué  de  votre 
«  éclatante  Sagesse.  » 

Après  cela  la  Reine  Makeda  prit  son  fils  à 
part  ;  elle  lui  confia  l'anneau  que  le  Roi  Salomon 
lui  avait  donné,  autrefois,  pour  qu'un  jour,  entre 
eux  trois,  il  servit  de  signe  de  reconnaissance  et 
qu'en  même  temps  il  scellât  l'union  que  le  Roi 
avait  eue  avec  elle.  Puis  elle  congédia  son  fils. 


r  149] 


CHAPITRE  VU 

BAINA-LEKHEM,     LE     FILS     DU     SAGE 


Bain.v-Lekiiem  partit  avec  les  siens.  Il  arriva  à 
la  Province  de  Gaza  que  Salomon  avait 
donnée  à  la  Pieine  de  Saba,  lors  de  sa  visite.  Et 
il  fut  accueilli  dans  la  province  de  sa  mère  avec 
beaucoup  de  gloire,  de  salutations,  de  visites  et  de 
présents.  Aussi  bien,  en  le  voyant,  les  habitants 
de  ce  pays  crurent-ils  qu'ils  avaient  devant  eux 
Salomon,  le  Roi. 

Ils  se  prosternèrent  à  ses  pieds  en  s'éc riant  : 

—  Vive  le  Roi,  père  du  Roi  ! 

Et  ils  le  comblèrent  des  cadeaux  obligatoires, 
de  bœufs.  Ils  lui  offrirent  un  souper  digne  d  un 
roi.  Tout  entière,  jusqu'à  la  frontière  de  Judée, 

[  loi  ] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


la  Province  de  Gaza  tremblait.  Ceux  qui  voyaient 
le  jeune  homme  disaient: 

—  Voici  Salomon  ! 

Ceux  qui  arrivaient  de  Judée  répondaient  : 

—  Salomon  ?  Nous  l'vavons  laissé  dans  Jéru- 
saliim.  Maintenant  qu'il  a  achevé  la  Maison  de 
Dieu,  il  est  en  train  de  construire  son  Palais. 

Mai.s  la  foule  continuait  de  dire  que  celui-ci 
était  Salomon,  fils  de  David.  De  sorte  que  parmi 
les  habitants  du  pays,  il  se  produisit  des  troubles, 
des  disputes  et  des  batailles. 

Pour  en  finir,  on  choisit  des  cavaliers  armés. 
On  leur  donna  commission  de  pousser  jusqu'à 
Jérusalem  et  de  faire  une  enquête  afin  de  savoir 
si  vraiment  Salomon  était  là. 

Ces  gens  entrèrent  dans  la  ville.  Ils  trouvèrent 
le  Roi.  Ils  se  prosternèrent  devant  lui,  ils  l'hono- 
rèrent par  les  saints  d'usage.  Ils  dirent: 

—  Vive  le  Pvoi,  père  du  Roi  !  Ce  sont  les  Nota- 
bles de  la  Province  de  Gaza  qui  nous  ont  envoyés 
devant  Votre  ^lajesté.  En  effet,  la  Province  est 
troublée  ;  car  il  est  arrivé  chez  nous  un  commer- 
çant qui  ressemble  à  Votre  Majesté  dans  ses 
formes  et  dans  sa  prestance,  en  tout,  ni  plus  ni 
moins.  Il  a  votre  beauté,  votre  visage,  votre 
taille,  votre  allure.  Ses  yeux  brillent  comme  ceux 
d'un  homme  c[ui  a  bu  du  vin.  Ses  cuisses  sont 
merveilleusement  musclées.  L'attache  de  son  cou 
rappelle  David  votre  père.  Tout  lui,  c'est  vous. 


ri52] 


BAINA-LEKIIEM.    LE   FILS    DU    SAGE 


Le  Roi  demanda: 

—  Où  veut-il  aller  ? 
On  lui  répondit  : 

—  Nous  ne  l'avons  pas  interrogé,  car  nous 
n'avons  pas  osé.  Aussi  bien,  est-il  majestueux 
comme  vous.  Quant  aux  siens,  quand  nous  leur 
avons  demandé  d'où  il  venait,  où  il  allait,  ils  ont 
répondu  : 

—  11  vient  du  pays  de  l'Ethiopie  et  de  l'Inde.  Il 
va  en  Judée,  chez  le  Roi  Salomon. 

Quand  le  Roi  eut  entendu  ces  paroles,  son  cœur 
fut  troublé,  car,  dans  toute  sa  vie,  il  n'avait  eu 
qu'un  tout  petit  enfant  âgé  de  sept  ans  et  nommé 
Roboam. 

Il  appela  le  Chef  de  sa  Force  et  appuya  sa  main 
sur  lui.  C'était  Joas,  fils  de  Jodahé.  Il  l'envoya 
avec  beaucoup  de  provisions  pour  manger  et  pour 
boire  au-devant  de  ce  jeune  marchand,  et  il  lui 
ordonna  d'emmener  beaucoup  de  chars  avec  lui. 
Joas  ayant  fait  la  route  offrit  tous  les  présents 
dont  il  était  chargé,  au  nom  de  son  Maître. 

Il  demanda  au  jeune  homme  de  presser  son  che- 
min, disant  : 

—  Le  cœur  du  Roi  est  brûlé  par  l'amour  qu'il 
vous  porte.  Peut-être  sait-il  que  vous  êtes  son 
fils  ou  l'un  de  ses  frères?  En  tous  cas,  à  en  ju- 
ger par  votre  apparence  et  votre  démarche,  vous 
n'êtes  pas  loin  de  lui  par  le  sang.  Levez-vous  donc 
promptement,  car  Sa  ^lajesté  le  Roi  m'a  ordonné 


[  ir,3 


CHEZ    LA    REIXE  DE    SABA 


de  vous  emmener  chez  lui  très  vite,  avec  beaucoup 
d'honneur,  de  contentement  et  de  plaisir. 
Le  jeune  homme  dit  : 

—  Gloire  te  soit  rendue,  ô  mon  Seigneur,  le 
Dieu  dlsraël  !  En  effet,  j'ai  trouvé  grâce  devant 
Sa  Majesté  le  Roi  avant  môme  que  d'avoir  vu  son 
visage.  La  parole  qu'il  m'envoie  me  remplit  de 
plaisir. 

Il  dit  encore: 

—  Et  maintenant,  je  mets  mon  espérance  dans 
le  Dieu  d'Israël  qui  va  me  montrer  le  Roi  en  per- 
sonne, pour  me  renvoyer  ensuite,  en  paix,  à  ma 
Mère  et  dans  ma  Patrie. 

Joas,  fils  de  Jodahé,  Chef  de  la  Force  du  Roi 
Salomon,  dit  au  Fils  du  Sage  : 

—  Seigneur,  tout  ceci  est  peu.  Beaucoup  d'hon- 
neurs vous  attendent  et  vous  augmenterez  encore 
le  plaisir  de  Sa  Majesté  le  Roi.  Mais  ne  dites 
plus  davantage  :  «Ma  Mère  et  ma  Patrie...  »  Pour 
vous,  Salomon,  vaut  mieux  que  votre  Mère  et 
notre  Pays  que  le  vôtre.  Nous  avons  entendu  dire 
de  votre  patrie  que  c'est  une  terre  de  gelées,  de 
glaces,  de  nuages  épais,  comme  le  royaume  des 
planètes;  et  il  y  a  beaucoup  de  pays  haut.  Quand 
les  enfants  de  Noé,  Sem,  l'aîné,  Japhet  et  Cham, 
se  sont  partagé  la  Terre,  ils  ont  aperçu  de  loin 
votre  patrie  par  l'effet  de  leur  science.  Ils  ont  dis- 
tingué qu'elle  était  grande,  large,  mais  que  c'était 
un  pays  de  grands  vents,  tout  entouré  de  déserts, 


loi 


BATNA-LEKHEM,    LE   FILS   DU   SAGE 


et  ils  l'ont  donné  à  Chanaan,  fils  Je  Cliam,  pour 
qu'il  fût  sa  part  et  celle  de  ses  enfants,  dans  les 
siècles  des  siècles.  Pour  nous  notre  terre  est  une 
terre  héréditaire.  C'est  Dieu  môme  qui  nous  l'a 
donnée,  quand  il  a  fait  à  nos  pères  cette  promesse  : 
«  Je  vous  accorderai  une  terre  dont  les  fleuves 
((  roulent  le  lait  et  le  miel.  Elle  vous  nourrira 
«  continuellement  sans  vous  donner  de  déboires. 
((  Chaque  saison  apportera  son  fruit  sans  effort 
((  pour  vous;  et  je  la  regarderai  d'un  bout  de  l'an- 
((  née  à  l'autre.  »  Cette  terre-là,  mon  Seigneur,  est 
à  vous,  votre  héritage.  Vous  resterez  dans  notre 
Pays,  car  vous  êtes  le  descendant  de  David.  Sei- 
gneur, et  mon  Seigneur,  ce  Trône  est  à  vous 
parce  que  vous  êtes  d'Israël. 

Les  officiers  du  jeune  marchand  répondirent  : 
—  Notre  terre  est  meilleure  que  la  vôtre,  car 
nous  jouissons  d'un  bon  vent  sans  chaleur  ni  sé- 
cheresse. Nous  possédons  des  fleuves  délicieux,  et 
du  sommet  de  nos  montagnes  coulent  le  lait  et 
l'eau.  Ce  n'est  pas  comme  votre  pays  où,  pour 
avoir  de  l'eau,  il  vous  faut  faire  des  trous  profonds. 
Nous,  nous  ne  mourons  pas  de  la  chaleur,  même 
en  plein  midi.  Nous  chassons  les  bêtes  féroces,  les 
buffles,  les  grands  animaux  qui  possèdent  la  force 
et  la  vitesse,  les  antilopes  et  les  oiseaux.  Dieu 
nous  gratifie  chaque  année  d'un  hiver  régulier. 
En  été  nous  battons  le  blé  comme  on  fait  en 
Egypte.  Nos  arbres   rapportent  de   bons    fruits. 


ri 


00 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


Nous  produisons  le  froment  et  l'orge  en  abon- 
dance. Nos  troupeaux  sont  en  grand  nombre.  Tout 
chez  nous  vient  à  miracle.  Seulement  vous  pos- 
sédez une  Science  qui  nous  dépasse,  et  c'est  pour- 
quoi nous  exerçons  le  commerce  chez  vous  (1). 
Jeas  répondit  : 

—  Qu'y  a-t-il  de  plus  grand  que  la  Science? 
C'est  elle  qui  a  créé  la  Terre,  déployé  le  Ciel, 
soutenu  la  Mer  afin  qu'elle  ne  couvrit  pas  les  con- 
tinents. Seulement  levons-nous  et  partons,  car, 
le  cœur  de  mon  Seigneur  le  Roi  est  blessé  d'amour. 
Il  m'a  envoyé,  Seigneur,  pour  que  je  vous  ramène 
vite. 

Joas  se  leva  sur  ces  mots,  il  couvrit  de  vête- 
ments précieux  le  Fils  de  la  Reine  et  les  siens  qui 
se  disposaient,  avec  lui,  à  prendre  le  chemin  de 
Jérusalem  pour  aller  chez  le  Roi  Salomon. 

Quand  ils  se  furent  rapprochés  du  lieu  où  l'on 
exerce  les  chevaux,  Joas  prit  les  devants.  11  entra 
chez  le  Roi  Salomon,  il  dit  : 

—  Ce  fils  est  plein  de  beauté...  Sa  parole  est 
bonne.  11  vous  ressemble  beaucoup  dans  tout  son 
extérieur. 

Le  Roi  lui  dit  : 

—  Où  est-il?  Ne  t'ai-je  pas  envoyé  pour  me  le 
chercher  ?  Vite  (2  ;  ! 


(1)  Voir  pp.  BO  et  81  la  déclaration  du  Ras  Makonnen. 

(2)  Rapprocher  ce  passage  de  la  reconnaissance  de  Choa- 
regga  par  Ménélik,  p.  62 


lo6] 


BAIXA-LEKHEM,    LE    FILS    DU   SAGE 


Joas  répondit  : 

—  Je  suis  venu  vous  avertir  que  j'étais  là  et  je 
l'amène  vite. 

Lorsque  la  multitude  vit  le  Fils  du  Sage,  elle  se 
prosterna  devant  lui  disant  : 

—  Voilà  le  Roi  Salomon.  Il  est  allé  à  la  prome- 
nade ! 

Ceux  qui  sortaient  du  Palais  s'étonnaient.  Ils 
retournaient  en  arrière  ;  ils  centraient  dans  le  Pa- 
lais, ils  voj^aient  le  Roi  sur  son  Trône.  Ils  sor- 
taient de  nouveau  et  ils  le  voyaient  encore.  Ils  ne 
savaient  que  dire. 

Enfin  le  fils  de  Jodahé  introduisit  Baina-Lekliem 
chez  Salomon.  Et  quand  le  Roi  eut  vu  le  jeune 
homme,  il  se  leva,  il  dégrafa  son  manteau,  il  le 
serra  dans  ses  bras,  il  le  pressa  sur  sa  poitrine, 
il  embrassa  sa  bouche,  son  front  et  ses  yeux  et 
lui  dit  : 

—  Voilà  mon  père  David,  comme  il  était  au 
temps  de  sa  jeunesse!  Il  ressuscite  d'entre  les 
morts  et  il  me  revient. 

Il  tourna  la  tête  vers  ceux  qui  lui  avaient  décrit 
la  figure  de  son  fils,  et  il  leur  dit: 

—  Vous  m'avez  dit  qu'il  me  ressemblait.  Ce 
n'est  pas  mon  apparence  qu'il  reproduit  !  Il  res- 
semble bien  davantage  à  mon  père  David  au 
temps  de  sa  jeunesse.  Il  est  meilleur  que  moi! 

Il  se  leva  à  l'instant  même  pour  entrer  dans 
son  appartement.  Il  habilla  son  fils  dans  un  vête- 


157] 


CHEZ    LA    REI\E    DE    SABA 


ment  d'or  ;  sur  sa  tôte,  il  posa  un  diadème  d'or 
et,  à  ses  doigts,  des  bagues  de  diamant.  Le  vête- 
ment d'honneur  qu'il  lui  avait  donné  éblouissait 
les  yeux.  Il  le  fit  asseoir  sur  un  trône  pareil  au 
sien,  tout  près  du  sien.  Puis  il  s'adressa  à  ses 
officiers,  ceux  d'Israël  : 

—  Vous  médisiez  entre  vous,  répétant  :  «  Salo- 
mon  n'a  pas  d'enfant.  »  Regardez  celui-ci  !  c'est 
mon  fils  !  C'est  le  fruit  de  mon  rein  !  Le  Dieu 
Créateur  d'Israël  me  l'a  donné  d'une  façon  que 
je  né  prévoyais  pas. 

Les  officiers  répondirent  : 

—  C'est  une  Mère  bénie  qui  a  mis  ce  jeune 
homme  au  monde.  Qu'il  nous  soit  donc  cher  le 
jour  où  vous  vous  êtes  uni  à  sa  Mère,  car  de  cet 
amour  il  est  sorti  pour  nous  un  homme  éclatant 
dans  la  race  de  Jessé.  11  sera  sacré  roi  pour  nous 
et  pour  nos  descendants  qui,  resteront  fidèles  à 
sa  postérité. 

Sur  ces  mots  ils  offrirent  des  présents,  chacun 
selon  son  grade.  i.\lors  le  fils  de  Salomon  prit  la 
bague  que  sa  mère  lui  avait  confiée  en  secret.  11 
la  donna  à  son  père  et  lui  dit  : 

—  Prenez  votre  bague  et  souvenez- vous  de  votre 
alliance  avec  ma  ^Mère  que  vous  avez  scellée  par 
votre  propre  bouche.  Je  vous  prie  aussi  que 
vous  me  donniez,  pour  que  nous  les  adorions  du- 
rant notre  vie,  les  vêtements  qui  habillent  l'Arche 
d'Alliance  de  Dieu.  Ceux  qui  sont  au-dessous  de 


[138] 


BAI.\A-LEKllEM,    LE    FILS   DU   SAGE 


nous,  les  sujets  de  la  Reine  d'Ethiopie,  en  seront 
bénis. 

Le  Roi  répondit  et  dit: 

—  Pourquoi  me  donnes-tu  cette  bague  ?  Tel  que 
je  te  retrouve  tu  es  moi-même,  en  vérité,  mon 
fils.  Tu  n'avais  pas  besoin  de  rapporter  cette 
bague  pour  qu'elle  te  servît  de  signe. 

Sur  quoi  Tamrin,  Chef  des  Commerçants  de  la 
Reine  ^lakeda,  prit  la  parole  à  son  tour. 
Il  dit  : 

—  Prêtez  attention,  mon  Seigneur,  le  Roi.  Voici 
ce  que  ma  Reine,  votre  Servante,  m'a  chargé  de 
vous  dire  :  «  Ce  Fils ,  vous  le  bénirez ,  vous  l'oindrez , 
<(  vous  l'élirez,  vous  le  sacrerez  Roi  de  notre  pays, 
«  vous  ordonnerez  que,  plus  jamais,  une  femme  ne 
((  règne  sur  l'Ethiopie  dans  les  siècles  des  siècles. 
«  Et  puis  vous  me  renverrez  mon  enfant,  chez 
«  nous,  en  paix.  Je  salue  la  grandeur  de  votre 
«  Royaume  et  votre  Sagesse  éblouissante.  Je  n'au- 
«  rais  pas  voulu  que  ce  Fils  vint  chez  vous  ;  seule- 
«  ment  il  m'a  fatiguée,  me  demandant,  jours  et 
«  nuits,  de  venir  vous  trouver.  Et  moi,  je  lui  re- 
«  fusais,  car  j'avais  peur  qu'il  tombât  malade  en 
«  route,  qu'il  fût  attaqué  par  la  soif,  par  la  cha- 
((  leur  du  soleil,  et  qu'ainsi,  il  fit  descendre  ma 
«  vieillesse  au  tombeau  dans  la  tristesse.  Je  vous 
«  conjure  donc  par  Sion,  Sainte,  Céleste,  par  la 
<(  Table  de  la  Loi  de  Dieu,  de  ne  pas  lui  refuser  le 
«  retour.  En    effet,  pendant   que   j'habitais   chez 


[139] 


CHEZ    LA    REIXE    DE    S  AD  À 


«  VOUS,  j'ai  vu  comment  en  usent  vos  ofi'icicrs. 
«  Ils  ne  songent  plus  à  aller  retrouver  leurs  fa- 
«  milles  à  cause  de  la  grandeur  de  votre  Sagesse, 
«  et  des  aliments  merveilleux  que  Ton  reçoit  à 
«  votre  table.  Ils  disent  :  —  «  Nous  sommes 
«  mieux  ici  à  la  table  de  Salomon  que  dans  les 
«  médiocres  plaisirs  et  la  liberté  de  chez  nous.  » 
(.(  Par  cette  inquiétude  je  vous  conjure  de  ne  pas 
«  retenir  mon  fils  chez  vous,  mais  de  me  le  ren- 
«  voyer  en  paix,  sans  maladie  et  sans  fatigue, 
((  avec  l'amour  et  avec  le  salut,  afin  que  mon 
«  cœur  soit  dans  l'allégresse  du  plaisir  en  le  re- 
«  trouvant.  » 

Le  Roi  répondit  et  dit  : 

—  Quelle  puissance  la  femme  a-t-elle  sur  les 
enfants,  hors  la  maladie  et  le  soin  de  les  élever  ? 
La  fille  est  pour  sa  mère,  mais  le  fils  est  pour  son 
père  et  Dieu  a  maudit  Eve  disant  :  «  Enfante  dans 
((  la  douleur  et  dans  la  tristesse  du  cœur,  puis, 
«  après  que  tu  auras  enfanté,  tu  retourneras  au 
((  pouvoir  de  ton  mari.  »  Celui-ci  est  mon  Fils 
propre.  Je  ne  le  rendrai  pas  à  la  Reine,  mais  je 
le  sacrerai  Roi,  au-dessus  d'Israël,  car  il  est  mon 
aine,  le  sceptre  que  m'a  donné  Dieu. 


[160 


MATIN  et  soir,  Salomon  envoyait  à  son  fils  des 
aliments  délicieux,  des  vêtements  d'honneur, 
frangés  d'or  et  d'argent,  et  il  lui  faisait  dire  : 

«  Il  te  vaut  mieux  demeurer  dans  ce  Pays  où 

«  est  bâtie  la  Maison  de  Dieu,  où  se  trouvent  les 

«  Tables  de  la  Loi.  Et  Dieu  habite  parmi  nous.  » 

Son  fils  lui  renvoya  un  messager  qui  portait 

cette  réponse  : 

«  L'or,  l'argent,  les  vêtements  précieux  ne  me 

«  manqueront  pas  dans  mon  Pays.  Si  je  suis  venu 

((  ici,  c'est  pour  voir  votre  visage,  entendre  votre 

«  Sagesse,  m'incliner  devant  votre  puissance,  me 

«  prosterner   devant  vous.    Et,   après   cela,  mon 

,     «  désir  est  que  vous  me  renvoj^ez  vers  ma  iNIère, 

;     «  dans  ma  Patrie  ;  car  personne  ne  hait  l'endroit 

•     «  où  il  est  né,  et  tout  le  monde  aime  à  entendre  le 

j     «  langage  de  son  Pays.  C'est  en  vain  que  vous 

j     «  me  donnez  des  aliments  délicieux  et  des  bois- 

j     «   sons  qui  exaltent.  Mon  cœur  n'y  trouve  pas  son 

[  161  ] 

u 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


((  goût.  J'aime  mieux  l'endroit  où  j'ai  pris  mes 
«  leçons,  où  j'ai  grandi.  Les  aliments  de  mon 
«  Pays  font  plaisir  à  mon  cœur  comme  une  nour- 
((  riture  du  Ciel.  Les  montagnes  de  la  terre  de 
((  ma  Mère,  là  où  je  suis  né,  ressemblent  au  Para- 
ce  dis,  et  les  Tables  du  Dieu  d'Israël  m'honoreront, 
«  si  je  les  adore,  en  quelque  endroit  que  je  me 
«  trouve.  Pour  la  Maison  de  Dieu  que  vous  avez 
((  bâtie,  je  puis  en  élever  une  à  sa  ressemblance. 
«  J'offrirai  l'holocauste  et  j'adorerai  là  où  je  serai. 
«  Et  pour  les  Tables  de  la  Loi  de  Dieu,  nous 
((  vous  avons  prié  de  nous  donner  les  vêtements 
«  précieux  qui  les  habillent.  Nous  les  adorerons, 
«  ma  Mère  et  moi,  et  tous  nos  sujets  avec  nous, 
«  car,  Madame  ma  Mère,  la  Reine,  a  déjà  exter- 
«  miné  tous  ceux  qui  adorent  les  idoles, et  ceux 
((  qui  adorent  les  pierres  et  les  arbres.  Elle  les  a 
((  forcés  d'adorer  F  Arche  d'Alliance  et  les  Tables 
«  du  Dieu  d'Israël.  C'est  ce  qu'elle  a  appris  de 
«  vous  ;  elle  a  fait  comme  vous  aviez  dit  et  nous 
((  adorons  le  vrai  Dieu.  » 

Cependant  Salomon  usait  de  tous  les  moyens, 
et  sans  succès,  afin  de  contraindre  son  fils  à  lui 
céder. 

Il  le  prit  à  part  et  lui  dit  : 

—  Pour({uoi  veux-tu  t'en  aller  loin  de  moi  et 
repartir  pour  le  pays  des  païens  ?  Qu'est-ce  qui  te 
manque  ?  Qu'est-ce  qui  te  pousse  à  abandonner 
le  Royaume  d'Israël  ? 


162 


BAIXA-LEKIIEM,    LE   FILS    DU    SAGE 


Son  fils  lui  répondit  et  dit  : 

—  Il  n'est  pas  convenable  que  je  demeure  ici, 
mais  bien  que  je  retourne  chez  ma  Mère.  Ne  me 
tentez  donc  pas,  car  vous  avez  un  fils  qu'il  vous 
faut  préférer  à  moi.  Il  se  nomme  Roboam  et,  lui, 
il  est  né,  selon  la  Loi,  de  votre  femme  légitime. 
Pour  ma  Mère,  elle  n'était  pas  vôtre,  votre  femme 
légitime  selon  la  Loi.  » 

Le  Roi  prit  la  parole  et  dit  : 

—  Que  veux-tu  dire  ?  Moi  non  plus  je  ne  suis  pas 
selon  la  Loi  le  fils  de  mon  père  David  !  ^lon  père 
a  pris  ma  mère,  qui  était  la  femme  d'un  autre.  Il 
a  fait  tuer  son  mari  à  la  guerre,  et  moi  il  m'a 
engendré  d'elle.  Dieu  a  pardonné,  car  il  est  misé- 
ricordieux. Il  le  sait  :  rien  n'est  plus  ignorant  que 
les  enfants  des  hommes.  Et  qui  peut  leur  pardonner 
et  les  éclairer  sinon  Dieu  ?  Dieu  seul  !  Il  a  permis 
que  je  fusse  de  mon  père  et  toi  de  moi.  Pour  toi, 
mon  enfant,  crains  le  Seigneur  qui  t'a  créé.  Ne 
rejette  pas  la  prière  de  ton  père,  de  peur  que  toi- 
même,  un  jour,  tu  ne  connaisses  le  même  sort  par 
celui  qui  sortira  de  toi.  Prépare  à  tes  descendants 
sur  la  terre  un  sort  meilleur  que  celui  qui  les  atten- 
drait dans  ton  pays.  Pour  Roboam,  dont  tu  parles, 
ce  n'est  qu'un  enfant  de  sept  ans.  Quant  à  toi, 
mon  premier-né,  tu  es  prêt  pour  être  Roi,  pour 
enlever  les  lances  de  ton  père.  Or,  moi,  j'étais 
dans  la  septième  année  de  mon  avènement  au  Trône 
quand  ta  mère  est  venue,  et  maintenant  j'ai  vingt- 


[  163 


CHEZ    LA    BELXE   DE    SABA 


neuf  ans  de  règne.  J'approche  de  Tàge  de  mon  père. 
Si  Dieu  le  veut,  je  rejoindrai  bientôt  mon  père  et 
mes  pères.  Toi,  tu  resteras  sur  mon  Trône  ;  tu  gou- 
verneras à  ma  place,  et  les  Grands  d'Israël  t'aime- 
ront plus  que  moi.  Reste.  Je  te  marierai.  Je  te 
donnerai  beaucoup  de  reines.  Je  te  donnerai  beau- 
coup de  maîtresses,  autant  que  tu  en  voudras.  Tu 
seras  béni  dans  cette  terre  héréditaire  que  Dieu  a 
donnée  à  nos  pères  lorsqu'il  a  engagé  sa  foi  àNoé, 
à  Abraham,  son  ami,  à  leurs  enfants,  les  saints, 
qui  se  sont  succédé  jusqu'à  mon  père  David.  Pour 
moi,  tu  le  vois,  mon  fils,  je  me  suis  fatigué  sur 
le  Trône  de  mes  pères.  Tu  seras,  après  moi,  comme 
moi.  Tu  gouverneras  des  peuples  sans  nombre  et 
des  commerçants  sans  compter.  L'Arche  d'Alliance 
du  Dieu  d'Israël  sera  à  toi  et  à  tes  descendants. 
Or,  Dieu  habite  en  elle,  et  en  elle,  restera  ta  mé- 
moire jusqu'aux  enfants  de  tes  enfants. 

Son  fils  prit  la  parole  et  dit  : 

—  Majesté,  je  ne  peux  abandonner  ni  ma  Patrie, 
ni  ma  Mère.  Elle  m'a  fait  jurer  par  ses  mamelles 
de  ne  pas  rester  ici,  mais  de  retourner  chez  elle, 
vite.  Je  ne  puis  pas  me  marier  ici.  La  bénédiction 
de  l'Arche  me  suivra  partout  où  je  me  trouverai. 
Ta  prière  m'accompagnera  où  je  vais,  car  j'ai 
voulu  voir  ton  visage,  entendre  ta  parole,  prendre 
ta  bénédiction  et  retourner  A^ers  ma  Mère  en  paix. 

Ayant  ejitendu  ces  paroles,  Salomon  se  leva;  il 
entra  dans  son  appartement;  il  fit  rassembler  tous 


164] 


BAIAA-LEKHEM,    LE    FILS    DU    SAGE 


ses  officiers,  ses  conseillers,   ses  intendants,  les 
Grands  de  son  Royaume  et  il  leur  dit  : 

—  Je  n'ai  pu  faire  céder  mon  enfant.  Écoutez 
donc  maintenant  mes  paroles.  Prônons  ensemble 
la  résolution  de  sacrer  mon  fils  Roi  sur  l'Ethiopie, 
et  de  l'entourer  de  vos  enfants.  Vous  qui  avez  le 
droit  de  vous  tenir  à  ma  droite,  vous  qui  avez  le 
droit  de  vous  tenir  à  ma  gauche,  sachez  que  de 
même  vos  enfants  occuperont  vos  places  à  la  droite 
et  à  la  gauche  de  mon  fils.  Je  vous  demande 
donc,  cà  vous  tous,  mes  Officiers,  mes  Conseillers, 
mes  Intondants,  les  Grands  de  mon  Royaume  : 
décidez-vous  et  amenez-moi  vos  aînés.  Ainsi  Is- 
raël sera  en  deux  Floyaumes  :  moi  je  gouvernerai 
ici  avec  vous,  mon  enfant  avec  vos  enfants  gou- 
vernera là-bas.  Quand  sacrerons-nous  mon  fils 
pour  l'envoyer  avec  les  vôtres?  Les  grades  et  les 
fonctions  que  je  vous  ai  octroyés  ici,  vos  fils  en 
seront  revêtus  là-bas.  Tout  ce  dont  vous  jouissez 
ici,  ils  en  jouiront  chez  mon  fils.  Nous  leur  ensei- 
gnerons la  Loi  du  Royaume,  nous  leur  recomman- 
derons de  garder  les  Commandements  de  Dieu,  et 
nous  les  enverrons  là-bas  pour  y  être  des  Rois. 

Les  lévites,  les  officiers,  les  conseillers  dirent 
au  Roi  : 

—  Vous  envoyez  votre  aîné  ?  Nous  enverrons 
donc  nos  premiers-nés,  selon  votre  ordre.  On  ne 
peut  refuser  ni  le  commandement  de  Dieu  ni  le 
commandement  du  Roi.   Nous  sommes  vos  servi- 


105 


CHEZ     LA     fiRIXE    DE    SABA 


teurs,  et,  comme  vous  l'ayez  dit,  ceux  de  vos  des- 
cendants. Si  vous  aviez  voulu  vous  auriez  pu 
vendre  nos  fils  comme  esclaves  avec  leurs  mères. 
Organisons  toutes  choses  selon  la  Loi  pour  en- 
voyer nos  fils  en  Ethiopie  et  pour  qu'ils  y  restent, 
eux  et  leurs  descendants,  dans  les  siècles  des 
siècles. 

Cela  dit,  on  alla  préparer  les  parfums  et 
rimile  du  sacre,  on  sonna  les  trompettes,  on  souf- 
fla dans  les  cornes,  on  fit  chanter  les  flûtes,  les 
harpes,  les  cithares,  on  battit  les  tambours,  et  la 
ville  entière  jeta  un  grand  cri  d'allégresse  et  des 
cliants. 

On  introduisit  Baina-Lekhem  dans  le  Saint  des 
Saints.  On  le  fit  tenir  debout  entre  les  cornes  du 
Tabernacle.  La  Royauté  lui  fut  donnée  par  la  bouche 
de  Sadoq  le  Grand  Prêtre,  et  par  la  bouche  de 
Joas,  Chef  de  la  Force  du  Roi  Salomon.  Sadoq 
l'oignit  d'huile  sainte  et  du  parfum  de  la  Royauté. 
On  lui  donna  le  nom  de  David  et  il  le  reçut  selon 
la  Loi  du  Trône. 

Puis  on  le  fit  sortir  de  la  Maison  de  Dieu.  On 
le  monta  sur  la  mule  du  roi  Salomon,  on  le  pro- 
mena autour  de  la  ville  en  chantant  : 

—  Nous  t'avons  sacré  ici  î 
On  lui  disait  encore  : 

—  Salut  î  le  Roi  père  du  Roi  ! 
Quelques-uns  ajoutaient  : 

—  Il  faudra  que  ton  pouvoir  s'étende  de  la  mer 


:  166 


F.AiyA-LEKHEM,    LE    Fil. S    /><     SAGE 


d'Egypte  jusqu'au  couchant  du  soleil,  sur  toute 
ri^tlnopie.  Tes  descendants  seront  bénis  sur  la 
teri'C  de  l'Asie  jusqu'à  rcxtrémité  de  l'Inde.  Tu 
contenteras  les  habitants  de  TOrient.  Que  le  Dieu, 
Créateur  d'Israël,  te  soit  un  guide.  Que  les  Tables 
de  la  Loi  t'aident  !  Que  tes  adversaires  soient 
chassés  de  devant  ta  face.  Que  les  terres  du  Nord, 
du  Sud,  de  l'Est  et  de  l'Ouest,  soient  à  toi  et  à 
tes  descendants  !  Tu  gouverneras  des  peuples  sans 
nombre.  Quanta  toi,  personne  ne  te  gouvernera. 
Son  père  le  bénit  et  dit  : 

—  La  bénédiction  du  Ciel  et  de  la  Terre  soient 
sur  toi. 

Tous  les  Israëls  répondirent  : 

—  Amen  ! 

Alors  le  Roi  Salorami  s'adressa  au  Grand  Prêtre 
Sadoq,  et  il  lui  demanda  : 

—  Dis-lui  et  enseigne-lui  la  Justice  ainsi  c|ue  la 
Loi  de  Dieu,  pour  qu'il  la  garde  bien,  là-bas. 

Et  Sadoq,  le  Prêtre,  prit  la  parole  en  ces  termes  : 

—  Ecoute  ce  que  je  te  dis  :  si  tu  exécutes  la  Loi 
de  Dieu,  tu  seras  béni.  Si  tu  ne  marches  pas  selon 
la  Loi  de  Dieu,  tu  seras  maudit.  Tu  seras  moins 
que  les  païens  qui  t'entourent;  tu  seras  la  proie  de 
la  peur,  de  la  tristesse  et  de  la  maladie;  tu  n'auras 
ni  santé  ni  courage;  tout  sera  maudit  de  ce  qui 
t'appartient;  les  tiens,  les  fruits  de  ton  rein,  ton 
pays,  les  moissons  de  la  terre,  tes  troupeaux,  tes 
animaux.  Dieu  t'enverra  la  famine  et  la  peste;  il 


[ifi- 


CHEZ    LA     RRIXE    DE    SABA 


mettra  sa  main  de  colère  sur  tout  ce  qui  t'appar- 
tient, jusqu'à  ce  que  tu  sois  perdu,  jusqu'à  ce  que 
le  ciel  soit,  sur  ta  tête,  une  plaque  de  bronze,  et 
la  terre,   sous  tes  pieds,  une  plaque  de  fer.  La 
pluie  sera  changée  en  brouillard  et  en  poussière. 
Tes  sujets  seront  tous  des  morts,  toute  vie    sera 
exterminée  jusqu'aux  animaux  du  pays.  Tu  seras 
châtié  par  diverses   maladies  de  peau,  la  dysen- 
terie  et  le  choléra  d'Egypte.  Tu  tâtonneras    en 
plein  jour  comme  un  aveugle.  Tu  chercheras  des 
guides  :  tu  n'en  trouveras  pas.  Un  autre  prendra  ta 
femme.  Tu  bâtiras  des  maisons  et  tu  ne  les  habi- 
teras pas.  Tu  planteras  des  vignes  et  tu  ne  goûteras 
pas  à  leurs  grappes.  Devant  toi  on  tuera  ton  bœuf 
gras  et  tu  ne  mangeras  pas   de  sa  viande.  Tes 
troupeaux  appartiendront  à  tes  ennemis  et  contre 
eux  tu  n'auras  pas  d'aide.  Tes  fils  et  filles  seront 
pour  une  autre  nation.  Tu  verras  quand   on  leur 
donnera  des  coups  et  tu  ne  pourras  rien  faire  pour 
eux.  Tu  seras  entouré  d'ennemis,  tu  passeras  la 
nuit  dans  l'épouvante,  tu  te  diras  :  «  Quand  va 
revenir  le  jour  ?  »  Voilà  tous  les  maux  qui  t'arrive- 
ront  si  tu  n'obéis  pas  à  la  parole  de  Dieu,  et  à 
ses  commandements,  car  Dieu  aime  qui  le  craint 
et  hait  qui  le  néglige  ;  il   honore  qui  Thonore,  il 
aime  qui  l'aime,  il  est  le  maître  de  la  Mort  et  de  la 
Vie  ;  il  gouverne  le  Monde  entier  par  sa  sagesse  et 
parla  puissance  de  son  bras.  Écoute  donc  quelles 
grâces  te  seront  accordées  si  tu  suis  la  volonté  et  la 


I"  168  : 


BAIXA-LEKIIEM,    LE    FILS    DU   SAGE 


Loi  de  Dieu  :  tu  seras  béni  dans  toutes  tes  actions, 
dans  ta  demeure,  en  voyage,  en  pays  étranger,  dans 
le  désert,  partout  où  tu  iras...  » 
Les  multitudes  répondirent  : 

—  Amen! 

Et  Sadoq  continua  : 

—  Les  fruits  do  ta  Terre  seront  bénis  et,  avec 
eux,  tes  fleuves,  tes  sources,  tes  troupeaux.  Tes 
biens,  tes  trésors  seront  bénis.  Tout  ce  que  tu  tou- 
cheras de  tes  mains  sera  béni.  Tes  ennemis  se  pros- 
terneront à  tes  pieds.  Tes  enfants,  tes  sujets  et  tes 
troupeaux  se  multiplieront  :  ils  rempliront  la  Terre. 
Ton  Royaume  sera  à  toi  pour  toute  la  durée  du 
Ciel,  comme  il  a  été  juré  à  tes  pères  par  Dieu.  De 
plus,  il  t'ouvrira  le  trésor  des  faveurs  célestes  :  il 
te  donnera  la  pluie  en  abondance.  Tu  prêteras  ton 
argent  aux  païens  et  tu  n'auras  pas  besoin  d'em- 
prunter.Tu  vaincras  les  nations  barbares  et  elles 
adoreront  ta  puissance.  Tu  gouverneras  beaucoup 
de  peuples,  et  personne  ne  te  commandera.  Dieu 
t'a  nommé  à  la  tête  et  non  à  l'autre  bout.  Il  est 
bon  pour  les  bons  ;  il  est  sévère  pour  les  méchants. 
Il  te  donnera  le  Fruit  de  Vie  si  tu  cherches  la 
Vérité.  Sois  patient  dans  la  colère,  après  tu  seras 
content  d'avoir  su  te  modérer.  Sois  le  juge  des 
pauvres,  des  orphelins,  des  humbles,  et  sauve-les 
des  mains  des  adversaires.  Règle  ta  sentence  sur 
la  Vérité,  et  non  sur  les  dehors  des  hommes.  Ne 
reçois  pas  de  cadeaux  pour  fausser  la  Vérité  quand 


169 


CHEZ    LA    fiEJWE    DE    SAEA 


tu  juges.  Interdis  de  mrme  à  tes  officiers,  à  ceux 
de  ton  tribunal  de  recevoir  des  cadeaux  pour  fausser 
ensuite  la  Justice  au  profit  de  leurs  amis.  Il  te  faut, 
conformément  à  la  Vérité,  jugei'  les  riches,  les  pau- 
vres, tes  ennemis  même. 

Et  Sadoq,  le  Prêtre,  se  tourne  vers  ceux  d'Is- 
raël et  il  leur  dit  : 

—  Vous  tous,  Hommes  d'Israël,  entendez  et 
gardez  les  Commandements  que  Dieu  vous  a 
donnés;  c'est  lui  qui  vous  dit:  «  Je  suis  le  Dieu, 
«  ton  Créateur,  qui  t'ai  fait  sortir  de  la  Terre 
«  d'Egypte,  de  la  Maison  de  Sen^itude.  Tu  n'as 
«  pas  d'autre  Dieu  que  moi.  Ne  te  fais  pas  des 
«  Dieux  avec  des  statues,  avec  les  images  de  ce 
((  qui  existe  entre  le  Ciel  et  la  Terre.  N'adore  pas 
«  et  ne  crois  pas  en  dehors  de  moi,  car  je  suis  ton 
«  Créateur,  le  Dieu  Jaloux.  Je  poursuis  le  péché 
«  du  père  sur  le  fils,  quand  on  me  hait,  jusqu'à 
((  la  troisième,  jusqu'à  la  quatrième  génération, 
«  tandis  que  je  fais  miséricorde,  jusqu'à  lamil- 
«  lième  génération,  à  ceux  qui  m'aiment  et  qui  pra- 
«  tiquent  mes  Commandements.  Ne  parjurez  pas 
((  le  nom  de  votre  Dieu,  car  Dieu  ne  purifiera  pas 
«  ceux  qui  ont  menti  en  jurant  par  son  nom.  Gardez 
«  le  jour  du  Sabbat  pour  le  sanctifier  selon  la  Loi 
a  de  Dieu.  Elle  vous  commande  de  travailler  pen- 
«  dant  six  jours  et  de  consacrer  le  septième  à 
((  votre  Dieu.  Ce  jour-là  vous  n'entreprendrez 
(V   aucun  travail,  mais  vous  sanctifierez  le  Sabbat, 


170 


BAIXA-I.EKHEM,    LE    FUS    DU   SAGE 


«  VOUS,  votre  maison,  vos  serviteurs,  vos  animaux, 
«  les  étrangers  mùme  qui  habiteront  chez  vous. 
«  Car  Dieu  a  créé  en  six  jours  le  Monde,  le  Ciel, 
a  la  Terre,  la  Mer,  tout  ce  qu'ils  contiennent;  le 
((  septième  jour  il  s'est  reposé  et  il  a  béni  son  re- 
i(  pos.  Honorez  votre  père  et  votre  mère,  vous 
«  serez  bénis  et  vous  aurez  longue  vie  sur  votre 
«  terre  héréditaire.  N'allez  pas  à  la  femme  d'un 
«  autre.  Ne  vous  tuez  pas  l'àme  ;  ne  vous  cor- 
«  rompez  pas,  ne  volez  pas  ;  ne  portez  pas  de  faux 
«  témoignages  ;  ne  vous  emportez  pas  contre  un 
((  ami  ;  ne  convoitez  pas  le  bien  d'un  autre,  ni  sa 
«  maison,  ni  sa  terre,  ni  sa  servante,  ni  sa  vache, 
«  ni  son  bœuf,  ni  son  âne,  ni  rien  de  ce  qui  est 
«   à  lui.  Tel  est  l'ordre   de  Dieu,   sa  Loi.   Et  si 


quelqu'un  désobéit  à  ces  commandements,  con- 
vertissez-le pour  qu'il  ne  s'obstine  pas  dans  son 
péché.  Et  maintenant  restez  purs  de  ce  péché  que 
Dieu  hait  entre  tous  :  n'entrez  pas  dans  la  maison 
de  celui  qui  n'est  pas  de  votre  race.  N'infligez 
jamais  la  souillure  à  votre  cœur  (1),  mais  purifiez 
votre  âme  en  Dieu,  car  il  est  le  Saint.  Il  aime 
ceux  qui  purifient  leur  âme  et  leur  corps  en  lui, 
car  il  est  le  très  Majestueux,  le  Très-Haut,  le 
très  Miséricordieux.  La  gloire  sans  fin  est  son 
apanage  dans  les  siècles.  » 
Et  tels  sont  les  noms  des  premiers-nés  dTsraë 

(1)  Voirie  Léoitique  dont  les  prescriptions  textuellement  re- 
produites dans  le  Manuscrit  de  Théodoros  sont  ici  abrégées 

[i-t] 


CHEZ    LA    BEIXE    DE   SABA 


qui  furent  choisis  pour  partir  avec  David,  fils  de 
Salomon,  Roi  d'Ethiopie  : 

Azaryas,  fils  du  Grand  Prêtre  Sadoq,  désigné 
comme  Grand  Prêtre,  Elméyas,  fils  d'Arni,  Archi 
diacre,  le  Prophète  Natan  et  Adram,  fils  d'Arde 
rones,   désignés   comme  Gouverneurs  du  peuple 
Et  Fanqéra   fils  de  Soba,   Secrétaire   des  bœufs 
Et  Akontél,  fils  de  Tofél,  Eleveur  des  troupeaux 
Et  Faqaros,  fils  d'Abia,  Chef  des  Gardes.  Et  Sa 
menyas,  fils  d'Akitalam,  Piappeleur  des  affaires 
Et  Léonandos,  fils  d'Akiré,  Chef  des  tambours  et 
de    toutes    les    musiques.     Et     Faquontén,     fils 
dWdrâi,  Chef  du  littoral.  Et  xMatan,  fils  deBényas, 
Grand  Maître  de  la  Maison.    Et  Adaraz,  fils  de 
Kirém,  Grand  Maître  de  la  garde-robe.  Et  Dala- 
kem,  fils  de  Matrém,  Chef  des  cavaliers.  Et  Ada- 
rN^os,  fils  de  Nédros,  Chef  de  l'infanterie.  Et  Aus- 
téran,  fils  de  Jodad,  Porteur  de  Gloires.  Et  Asta- 
ryon,  fils  d'Imi,  fils  de  Matatyas,  Ministre  de  la 
Guerre.  Et  Makri,  fils  d'Abisa,  Grand  Maître  du 
Palais.  Et  Abis,  fils  de    Karyos,    Attacheur   des 
coupables.  EtLiqa  Ouendeyos,  fils  de  Nélenteyos, 
Gouverneur  de  la  Cour.  Et  Karmi,  fils  d'Hazanyas, 
Chef  des  serviteurs  de  la  liaison  du  Roi.  Et  Sera- 
nyas,  fils  d'Akazel,  Intendant  de  la  Maison  du  Roi. 

Salomon  y  ajouta  de  grands  présents,  des  che- 
vaux, des  chars,  de  l'or,  de  l'argent,  du  lin,  du 
diamant,  des  perles  et  toutes  les  pierreries  qui 
manquent  en  Ethiopie. 

[172  1 


CHAPITRE    VIII 
l'arche    d'alliance 


LE  moment  était  venu  de  préparer  le  départ. 
C'était  une  occasion  de  joie  pour  les  officiers 
du  Roi  d'Ethiopie,  de  tristesse  pour  les  officiers 
du  Roi  d'Israël.  Donc  ces  jeunes  gens  se  rassem- 
blèrent. Ils  pleurèrent  avec  leurs  pères,  leurs 
mères,  leurs  parents,  avec  les  commerçants  et  les 
habitants  de  leurs  pays.  Les  pères  maudissaient 
en  secret  le  Roi  Salomon,  parce  qu'il  avait  pris 
ces  enfants  contre  leur  volonté.  Et  c'était  avec 
contrainte  qu'ils  avaient  répondu  en  présence  du 
Roi  : 

—  Vous  faites  bien.   Votre  Sagesse  est  supé- 
rieure.   Elle  étend  en  Ethiopie  la  Royauté  d'Israël 

[  173] 


CHEZ    LA    REIXE   DE   SABA 


et  A^ous  poursuivez  la  suppression  des  idoles,  dans 
l'éternité. 

Or,  quand  les  premiers-nés  de  tous  les  Grands 
d'Israël  eurent  l'ordre  de  partir  avec  le  fils  du 
Koi,  ils  tinrent  conseil  entre  eux  et  dirent  : 

—  Que  va-t-ii  advenir  de  nous  ?  Nous  quittons 
notre  Patrie  où  nous  sommes  nés,  nos  parents, 
nos  compatriotes.  Décidons  maintenant  de  faire, 
en  secret  de  nos  parents,  une  alliance  entre  nous. 
Aimons-nous  les  uns  les  autres.  Et  nul  n'aura  rien 
à  redouter  dans  ce  pays  où  nous  allons.  Pourquoi 
craindrions-nous  ?  Dieu  est  ici,  mais  il  est  aussi 
là-bas.  Que  sa  volonté  soit  faite  !  Gloire  à  lui  dans 
l'éternité  ! 

Azaryas  et  Elméas,les  fils  des  Grands  Prêtres, 
prirent  la  parole  et  dirent  : 

—  Nous  ne  sommes  pas  désolés  parce  que  nos 
parents  nous  ont  répudiés  :  nous  sommes  attris- 
tés à  cause  de  Sion,  l'Arche  d'Alliance,  notre  Pa- 
tronne. Car  on  nous  la  fait  abandonner.  Or,  en 
elle,  autrefois,  on  nous  avait  donnés  à  Dieu.  C'est 
pour  cela  que  nous  sommes  navrés.  Nous  pleurons 
à  cause  d'elle. 

Et  les  autres  répondirent  : 

—  Oui,  ceci  est  la  vérité!  Sion  était  notre  Pa- 
tronne, notre  espérance,  notre  refuge.  Nous  avons 
été  élevés  dans  sa  promesse.  Comment  pourrons- 
nous  nous  séparer  d'elle  ?  Comment  pourrons-nous 
abandonner  Sion,  notre  Mère  ?  C'est  à  elle  que 


[174] 


L'ARCHE    D'ALLIAXCE 


nous  appartenons.  Que  faire  ?  Si  nous  refusons 
d'obéir  aux  ordres  du  Roi,  le  Roi  nous  tuera. 
Nous  ne  pouvons  pas  plus  nous  affranchir  de  la 
parole  de  nos  pères  que  de  l'ordre  du  Roi.  Gom- 
ment allons-nous  en  user  avec  Sion  ? 

Azaryas,  fils  du  Grand  Prêtre  Sadoq,  intervint 
et  dit  : 

—  Je  vais  vous  conseiller  ce  qu'il  nous  faut  faire. 
Mais,  auparavant,  jurez-moi  que,  jusqu'à  la  sortie 
de  vos  âmes,  vous  ne  révélerez  à  personne  ce 
que  je  vous  aurai  persuadé  de  faire.  Jurez-le! 
Que  nous  mourions  ou  que  nous  vivions  ensemble, 
que  nous  soyons  saisis  ou  que  nous  soyons 
sauvés. 

Et  ils  jurèrent,  au  nom  du  Gréateur,  le  Dieu 
d'Israël,  par  Sion,  Géleste,  par  les  Tables  de  la 
Loi  de  Dieu,  par  la  Promesse  faite  à  Abraham, 
par  la  chasteté,  par  la  bonté  dTsaac,  par  la  fécon- 
dité de  Jacob,  par  la  certitude  que  la  terre  des 
autres  serait  donnée  en  héritage  à  leurs  descen- 
dants. 

Quand  ils  eurent  prononcé  ces  serments,  Aza- 
ryas leur  dit  : 

—  Décidez-vous  !  Il  nous  faut  emporter  avec 
nous  Sion,  notre  patronne.  Je  vous  dirai  comment 
nous  allons  l'enlever  et  vous  suivrez  mon  conseil. 
Si  Dieu  lèvent,  nous  réussirons  à  l'emporter  avec 
nous.  Si  l'on  nous  rattrape,  l'on  nous  tuera,  mais 
nous  ne  nous  attristerons  pas,  car,  alors,  ce  sera 


[17o] 


CHEZ    LA    REISE    DE    SABA 


pour  Sion,  pour  notre  Patronne,  que  nous  mour- 
rons. 

Tousse  levèrent.  Ils  baisèrent  la  tête-d'Azaryas, 
son  front,  ses  yeux,  et  ils  lui  dirent: 

—  Tout  ce  que  tu  nous  ordonneras,  nous  le  fe- 
rons, pour  Tamour  de  Sion,  notre  Patronne.  Nous 
sommes  prêts  à  vivre  et  à  mourir  avec  toi.  S'il 
faut  mourir,  peu  nous  importe  !  S'il  faut  vivre, 
c'est  que  la  volonté  de  Dieu  aura  été  faite. 

Zacharie,  fils  de  Joas,  prit  la  parole  et  dit  : 

—  Je  ne  peux  me  tenir  de  joie  à  cause  des  pa- 
roles que  je  viens   d'entendre.    Certes  tu  dis   la 
vérité  quand  tu  affirmes  que  tu  peux  enlever  Sion, 
et  jamais  le  mensonge  n'a  souillé  ta  bouche.    Tu 
vas  et  tu  viens  librement  dans  la  Maison  de  Dieu, 
à  la  place  de  ton  père.  Chaque  jour  les   clefs   du 
Tabernacle  sont  entre  tes  mains.  x\vant  qu'on  te 
les   reprenne,  entreprends  ce  que  nous   avons   à 
exécuter.'  Tu  connais,   toi,  les  armoires  secrètes 
que  Salomon  a  fait  construire.  Tu  sais  le  lieu  où 
les  prêtres  ne  pénètrent  pas,  excepté  ton  père,  lui 
seul  :    le   Saint   des   Saints   où  chaque   année  le 
Grand  Prêtre  se  présente  afin  de  racheter,  par  un 
sacrifice,  ses  fautes  et  celle  de  son  peuple.  Pense. 
Choisis.     Ne    t'endors    pas  !     Décide    par    quels 
movens   nous   allons   enlever   Sion   et  l'emmener 
avec    nous,    puisqu'on    nous    a  consacrés   à  elle. 
Quelle  joie  pour  nous  !  Quelle  tristesse  pour  nos 
parents  ! 


[170] 


L'AP.CHE    D'AILTAXCE 


Azaryas  leur  dit  : 

—  Faites  ce  que  je  vous  demande.  Donnez-moi 
chacun  dix  derhem.  Je  les  porterai  au  charpentier 
du  Temple  afin  que,  tout  de  suite,  il  me  taille  deu>: 
planchettes  très  fines.  Il  faut  qu'elles  aient,  en 
longueur  et  en  largeur,  les  proportions  de  notre 
Patronne.  Je  lui  indiquerai  exactement  les  mesures. 
Je  lui  dirai:  «  Fais-moi  un  pupitre,  car  nous  par- 
ce tons  sur  la  mer,  et  si  le  boutre  va  au  naufrage, 
«  je  me  servirai  de  ces  planchettes  pour  me  sauver 
((  des  vagues.  »  Mais,  lorsque  je  posséderai  ces 
bois,  je  les  joindrai  ensemble,  je  les  mettrai  au 
lieu  et  place  des  Tables  de  la  Loi,  sous  les  orne- 
ments sacrés.  Et  pour  Sion,  je  l'enlèverai,  je 
creuserai  le  sol,  je  l'enterrerai  jusqu'au  jour  do 
notre  départ.  Je  ne  dirai  rien  de  ce  que  j'aurai  fait 
à  notre  Seigneur  le  Roi  David  tant  que  nous 
ne  serons  pas  loin  d'ici. 

Chacun  des  jeunes  gens  donna  dix  derhem 
avec  plaisir  ;  ainsi  furent  recueillis  cent  quarante 
derhem,  et  Azaryas  les  porta  au  charpentier. 
Immédiatement  cet  homme  tailla  les  planchettes 
qu'on  lui  demandait  dans  du  bon  bois  qu'il  em- 
prunta à  la  réserve  du  Temple.  Azaryas  était  sa- 
tisfait du  travail  :  il  montra  ces  planchettes  à  ses 
amis. 

Et  voici  que,  la  nuit,  tandis  qu'il  dormait,  un 
Ange  de  Dieu  se  montra  à  lui  et  lui  dit  : 

—  Prends   quatre  chevreaux   d'un  an  pour  les 

,:  1"  ] 

12 


CHEZ    LA    REIXE    DE   SABA 


sacrifier  en  expiation  de  vos  péchés,  des  tiens,  de 
ceux  d'Elme^'as,  d'Abyssa  et  de  Meukri.  Joins-y 
quatre  agneaux  purs  d'un  an  et  une  génisse  qui 
n'ait  pas  porté  le  joug.  Tu  les  sacrifieras  du  côté 
de  l'Orient,  à  droite,  à  gauche,  et  vers  la  sortie  de 
l'Occident.  Puis  tu  diras  à  Ton  Seigneur  David 
qu'il  demande  à  son  père  Salomon,  la  permission 
d'en  user  de  même.  Et  il  adressera  sa  prière  en 
ces  termes  :  «  0  mon  Père  î  Je  te  demande  une 
«  seule  faveur  :  permets-moi,  avant  mon  départ, 
«  d'offrir  l'holocauste  à  la  Terre  Sacrée  de  Jérusa- 
((  lem,  en  l'honneur  de  Sion,  Sainte,  Céleste,  de  la 
«  Table  de  laLoide  Dieu,.  »  Il  demandera  encore 
que,  toi,  le  fils  du  Grand  Prêtre,  qui  connais  le 
rite,  tu  sois  chargé  du  sacrifice.  On  te  comman- 
dera de  le  diriger  et,  après,  je  t'apprendrai  com- 
ment tu  dois  t'y  prendre  pour  faire  sortir  du  Temple 
l'Arche  d'Alliance.  Aussi  bien  toutes  ces  choses 
arriveront  de  la  part  de  Dieu.  Israël  a  abandonné 
son  Dieu  ;  Dieu  veut  que  son  Arche  soit  enlevée 
du  milieu  d'Israël. 

Quand  iVzaryas  sortit  du  sommeil,  il  se  sentit 
inondé  de  joie;  son  cœur  était  soulevé,  sa  pensée 
rayonnait,  lumineuse.  Il  se  souvenait  de  tout  ce 
que  l'Ange  du  Songe  lui  avait  révélé  pendant  la 
nuit.  Il  alla  donc  trouver  ses  frères,  là  où  tous 
étaient  rassemblés.  II  leur  conta  quel  message  lui 
avait  apporté  l'Envoyé  du  Seigneur,  et  que  l'Arche 
d'Alliance  viendrait  dans  leurs  mains  par  la  vo- 


[  178 


L\4R CHE    D'A L L lA NCE 


lonté  de  Dieu,  et  que  Dieu  prenait  sa  gloire  à 
Israël,  en  châtiment  Je  tant  d'abandons,  pour  la 
leur  donner  à  eux-mêmes. 

—  Et  maintenant,  leur  dit-il,  réjouissez- vous 
avec  moi  de  l'annonciation  que  j'ai  reçue  !  La  Grâce 
du  Sacerdoce  part  avec  nous  en  même  temps  que  la 
Puissance  de  la  Royauté.  C'est  la  volonté  du  Très- 
Haut.  Allons  donc  avertir  le  Roi  David  afin  qu'il 
prie  son  père  de  lui  laisser  faire  le  sacrifice. 

Ils  allèrent  trouver  le  Roi  David  pour  lui  mander 
cet  avis.  Et  David  céda  à  leurs  conseils.  Il  appela 
aussitôt  Joas,  fils  de  Jodahé.  Il  renvo3^a  à  son 
père  Salomon,  porteur  de  cette  prière  : 

«  Majesté, 

«  Renvoyez-moi  dans  mon  pays  avec  le  bien  dont 
«  vous  m'avez  comblé.  Que  votre  bénédiction  me 
«  suive  partout  où  j'irai.  Mais,  avant  de  me  séparer 
a  de  vous,  il  faut  que  je  vous  adresse  une  prière  ex- 
ce  ceptionnelle  :  si  j 'ai  grâce  devant  vous ,  ne  détour- 
ce  nez  pas  votre  visage  de  moi,  et,  vous  qui  m'avez 
«  permis  de  partir,  souffrez  que  j'offre  ici  l'holo- 
«  causte  du  racliat  pour  les  péchés  que  j'ai  pu  corn- 
ée mettre  dans  cette  Sainte  Patrie  de  Jérusalem,  la 
ee  Terre  de  Sion,  le  Royaume  de  l'Arche  d'Alliance. 

(c  Salut  à  Votre  Grandeur.  » 

Joas,  fils  de  Jodahé,  rapporta  ces  paroles  au  Roi 
Salomon.  Et  celui-ci,  les  ayant  entendues,  fut 
ravi.  Il  donna  l'ordre  que  l'on  organisât  le  sacri- 
fice. Il  fit  largesse  des  animaux  que  son  fils  de- 

[  179  1 


CHEZ    LA    REIXE    DE    S  AD  A 


vait  sacrifier  en  offrande  à  Dieu  :  dix  mille  tau- 
reaux, dix  mille  bœufs  et  vaches,  dix  mille  moutons, 
dix  mille  chevreaux  et  des  animaux  sauvages 
qu'il  est  permis  de  manger,  dix  de  chaque  espèce. 
Les  oiseaux  purs,  dix  de  chaque  espèce.  Et  l'holo- 
causte du  froment  :  quarante  charges  de  froment 
dans  des  ])assins  d'argent,  qui,  chacun,  contenaient 
douze  pesées. 

Voilà  tout  ce  que  le  Roi  Salomon  donna  à  son  fils. 

David  envoya  encore  vers  son  père  pour  de- 
mander : 

«  Je  souhaiterais  qu'Azaryas  sacrifiât  à  ma 
place.  » 

Salomon  répondit  : 

((  Fais  comme  tu  voudras.  » 

Et  cet  ordre  mit  Azaryas  dans  l'allégresse  du 
cœur.  Il  partit,  il  amena  une  génisse  qui  n'avait  pas 
porté  le  joug,  quatre  agneaux  d'un  an,  quatre  che- 
vreaux purs,  choisis  dans  le  troupeau  de  son  père. 

Et  le  Roi  David  se  rendit  au  sacrifice. 

Les  prêtres,  les  pauvres,  s'étaient  rassemblés 
en  masse.  Les  oiseaux  du  ciel  partageaient  joyeu- 
sement avec  eux.  Or,  ce  même  jour,  après  qu'Aza- 
ryas eût  sacrifié  selon  Tordre  d'En-Haut,  après  que 
chacun  se  fût  retiré  dans  sa  maison  ou  sur  les 
places,  l'Ange  du  Seigneur  apparut  de  nouveau, 
dans  un  songe,  au  fils  de  Sadoq.  Il  sortait  de  lui 
une  lumière,  éclatante  comme  une  colonne  de  feu, 
qui  remplissait  la  maison. 


180] 


L'ARCHE   D'ALLIAXCE 


L'Ange  réveilla  Azaryas  et  lui  dit  : 

—  Lève -toi.  Ne  tremble  pas.  Prends  courage. 
Tu  vas  faire  lever  Elmeyas  et  Abyssa,  tes  frères,  et 
Meukri.  Tu  apporteras  les  planchettes  de  bois. 
Moi,  je  t'ouvrirai  les  portes  de  la  Maison  de  Dieu. 
Tu  prendras  les  Tables  de  la  Loi,  sans  crainte, 
sans  tristesse,  sans  risque  de  châtiment.  J'ai  été 
désigné  par  Dieu  pour  vivre  à  côté  d'elles.  Je  te 
servirai  de  guide  tandis  que  tu  les  emporteras. 

Azaryas  fit  lever  ses  trois  frères  sur-le-champ. 
Il  se  chargea  des  tablettes  de  bois,  et  partit  en  les 
emportant  pour  la  Maison  de  Dieu.  Il  trouva  toutes 
les  portes  jusqu'à  celles  du  lieu  où  se  trouvait 
l'Arche  d'Alliance  ouvertes  du  dehors.  Il  s'avança, 
et,  en  un  clin  d'œil,  elle  fut  enlevée.  Car  l'Ange 
de  Dieu  les  aidait  et,  si  la  volonté  de  Dieu  ne  les 
avait  pas  couverts,  ils  n'auraient  pas  réussi  si 
promptement.  A  la  place  de  Sion  ils  mirent  les 
planchettes  debois.  Ils  les  couvrirent  avec  les  vête- 
ments sacrés.  Ils  refermèrent  les  portes  comme 
avant.  Ils  emportèrent  l'Arche  à  eux  quatre.  Ils 
la  mirent  dans  l'endroit  qu'ils  avaient  préparé 
d'avance  pour  la  cacher.  Ils  recouvrirent  la  place 
avec  des  tapis  de  soie.  Ils  la  laissèrent  dans  ce 
lieu  secret,  pendant  sept  jours  et  sept  nuits. 

Cependant  le  Roi  d'Ethiopie  était  dans  le  contente- 
ment que  lui  donnait  son  départpour  sa  Patrie.  Ilalla 
chez  son  père  chercher  Fim position  de  ses  mains. 

Il  lui  dit  : 


[  181 


CHEZ    LA    REiyE    DE  SABA 


—  Bénissez-moi,  mon  Père. 

Il  s'agenouilla.  Salomon  le  releva,  le  bénit,  puis, 
posant  la  main  sur  la  tête  de  son  fils,  il  prononça  : 

—  Sois  béni  par  Dieu,  mon  Créateur,  qui  a  béni 
mon  Père  David,  qui  a  béni  Abraham.  Qu'il  soit 
avec  toi  pour  toujours.  Que  ta  postérité  soit  bénie 
comme  l'a  été  celle  de  Jacob.  Sois  bon  et  non 
méchant,  grand  et  non  petit,  pur  et  non  corrompu, 
saint  et  non  pécheur,  patient  et  non  coléreux.  Que 
tes  ennemis  vivent  dans  la  terreur  de  ton  nom, 
qu'ils  s'abaissent  devant  tes  pieds.  Que  Sion, 
l'Arche  d'Alliance  de  Dieu,  te  soit  un  guide  pour 
toujours. 

De  nouveau,  après  la  bénédiction  de  son  Père, 
David  s'agenouilla. 


18: 


II 


LES  compagnons  de  David  avaient  chargé  les 
Tables  de  la  Loi  sur  un  char.  Ils  les  avaient 
couvertes  avec  de  vieux  harnais,  des  vêtements 
usés,  des  objets  de  rebut.  Ensuite  ils  accumu- 
lèrent leurs  bagages  sur  les  autres  chars.  Les 
Grands  Chefs  s'étaient  levés  de  leurs  sièges,  les 
cornes  sonnaient,  la  ville  faisait  entendre  sa  voix 
et  le  spectacle  était  majestueux.  Partout  on  vo3^ait 
de  la  joie;  partout  éclatait  la  grâce.  Les  Chefs  et 
les  enfants  poussaient  des  cris.  Mais  les  vieilles  et 
les  jeunes  filles  pleuraient,  parce  qu'elles  voyaient 
partir  les  enfants  de  leurs  Chefs,  les  Forces  d'Is- 
raël. 

Et  ce  n'était  pas  sur  eux  seuls  que  pleurait  la 
Ville,  mais  sur  son  àme  qui  avec  eux  allait  partir. 
Certes,  ils  ne  savaient  pas  encore  que  l'Arche  d'Al- 
liance était  en  train  de  les  quitter,  pourtant  leurs 
cœurs  l'avaient  senti.  Et  ils  pleurèrent  à  flots, 
comme  avaient  pleuré  les  Egyptiens  quand  Dieu 

[  183  1 


CHEZ    LA    REiyE    DE    SABA 


tua  tous  les  premiers-nés  du  pays.  Il  n'y  eut  pas 
une  maison  où  Ton  ne  pleurât  ;  les  hommes  comme 
les  animaux.  Jérusalem  se  sentit  émue  comme  si 
elle  venait  d'être  prise  de  vive  force  par  une  ar- 
mée ennemie  qui  eût  enlevé  ses  murailles,  saisi 
ses  habitants,  pour  les  passer  par  le  tranchant 
du  fer. 

Or,  par  ces  lamentations,  par  ces  larmes,  Sa- 
lomon  lui-même  fut  troublé,  de  la  même  façon  que 
Jérusalem.  Il  écarta  le  rideau  de  la  fenêtre  de  son 
Palais,  et  il  regarda  par-dessus  la  Mlle.  Il  vit  que 
tous  pleuraient,  que  tous  marchaient  en  larmes, 
tel  l'enfant  que  l'on  a  arraché  de  force  des  ma- 
melles de  sa  mère.  La  mère  se  sauve  de  lui,  mais 
l'enfant  court  derrière  elle,  en  pleurant.  Comme  ce 
nourrisson  tous  pleuraient,  tous  se  lamentaient; 
chacun  laissait  tomber  des  larmes  de  ses  yeux, 
chacun  mettait  des  cendres  sur  sa  tête. 

Et  Salomon,  lui-même,  quand  il  vit  le  cortège 
de  son  Fils  qui  partait  avec  tant  de  majesté,  au 
milieu  de  la  multitude,  fut  troublé  et  saisi  de 
frayeur.  Ses  larmes  roulèrent  sur  ses  joues.  Il  dit: 

—  Malheur  à  moi  !  Ma  gloire  est  passée.  Le 
diadème  de  ma  confiance  est  tombé.  ^les  entrailles 
me  brûlent  parce  que  mon  fils  part.  Il  a  arraché 
la  majesté  de  mon  pays.  Il  a  entraîné  les  Enfants 
de  ma  Force.  Ainsi  notre  grandeur  sort  de  chez 
nous,  notre  royauté  a  été  dérobée  par  un  peuple 
qui  ne  connaît  pas  Dieu.  Le  Prophète  lavait  pré- 


L'AR  CIIE    D'A  LU  A  XCE 


dit  :  «  Ceux  qui  me  cherchent  ne  me  trouveront 
((  pas.  »  Et  maintenant,  ce  sont  ces  étrangers  qui 
posséderont  la  Science  et  la  Sagesse.  C'était  sûre- 
ment à  eux  que  songeait  mon  Père  David  quand  il 
a  dit  dans  ses  prophéties  :  «  Les  Éthiopiens  ado- 
«  reront  Dieu  et  leurs  ennemis  mangeront  des 
a  cendres  ;  »  à  eux  quand  il  a  dit  :  «  L'Ethiopie  ne 
((  tend  sa  main  qu'à  Dieu,  et  Dieu  la  défend  par 
«  la  gloire,  et  les  Rois  de  la  Terre  rendent  grâce 
«  au  Seigneur.  »  C'est  à  eux  qu'il  a  pensé  pour 
la  troisième  fois  quand  il  a  annoncé  :  «  Elofli,  Tyr, 
((  les  peuples  d'Ethiopie  qui  sont  nés  sans  la  Loi 
«  trouvent  la  Loi.  Ils  disent  à  Sion  qu'elle  est  leur 
Mère.  »  C'est  peut-être  pour  l'accomplissement  de 
cette  destinée  que  mon  Fils  est  venu  de  moi. 

Il  se  tourna  vers  le  Grand  Prêtre  Sadoq  et  lui 
dit: 

—  Va  au  Sanctuaire  et,  parmi  les  premiers  orne- 
ments qui  habillent  Sion,  prends  les  vêtements  d'or 
fin,  ciselés,  tissés  d'or,  brodés  de  toutes  les  vanités 
d'or,  que  les  Philistins  inventèrent  pour  Sion  quand 
elle  était  leur  captive.  Prends  aussi  l'étoffe  relevée 
de  ces  grelots  d'or  que  Moïse  fit  accrocher  aux 
vêtements  sacerdotaux  de  son  frère  Aron,  lorsque 
avec  les  Israélites,  il  pénétra  sur  la  Terre  de 
Qadès.  Mets  à  la  place  de  ce  que  tu  enlèves  ces 
vêtements  que  je  te  donne.  Pour  ces  richesses, 
donne-les  à  mon  fils  David,  car,  par  le  message 
de  Tamrin,    son   serviteur,  la  Mère  de  mon  Fils 


18o 


CHEZ    LA    REJyE    DE   SABA 


m'a  Fait  dire  :  «  Envoie-nous  les  vêtements  de 
«  Sion  pour  que  nous  les  adorions,  nous  et  ceux 
«  qui  sont  au-dessous  de  nous,  dans  tout  notre 
«  Royaume.  »  Tu  donneras  ces  vêtements  à 
«  mon  Fils  et  tu  lui  diras  :  «  Reçois  ces  vête- 
«  ments  de  Sion,  car  toi-même  et  ta  Mère  me 
((  les  avez  demandés  afin  que  vous  ne  vous  com- 
«  portiez  pas  comme  des  païens  et  qu'ils  soient 
((  ToLjet  unique  de  Aotre  adoration.  Que  Sion, 
«  les  Tables  de  la  Loi  de  Dieu,  te  soient  un  guide, 
((  partout  où  tu  te  trouveras.  Nous,  avec  qui  elles 
«  sont  toujours,  nous  ne  vivons  pas  pour  leur 
((  honneur.  Vous,  sans  qu'elles  soient  avec  vous, 
«  vous  avez  déjà  commencé  de  les  honorer.  Ces 
«  choses,  Dieu  les  annoncées  à  Élie,  le  Prêtre, 
«  par  la  bouche  du  prophète  Samuel  quand  il  a 
«  dit  :  «  J'avais  voulu  te  rehausser,  toi  et  la 
c(  Maison  de  ton  Père,  en  te  faisant  encenser  les 
((  Tables  de  ma  Loi,  en  te  laissant  debout,  devant 
«  Moi,  jusqu'à  la  consommation  des  siècles.  Mais 
«  maintenant,  je  regrette  ma  décision.  Je  détourne 
((  mon  visage  de  toi,  car  tu  m'as  ignoré.  Moi  et 
((  ma  puissance.  Tu  as  aimé  tes  enfants  plus  que 
((  Moi,  et,  désormais,  je  veux  honorer  qui  m'ho- 
((  nore,  abaisser  qui  m'abaisse,  abolir  tes  descen- 
«  dants.  w  Voilà  ce  que  Dieu  dit,  parce  que  les 
enfants  d'Élie  l'avaient  déshonoré.  Pour  toi,  tu 
porteras  ces  paroles  de  ma  part  à  mon  fils  : 
a  Prends  ces  vêtements  de  Sion,  et  tous  ces  or- 


186] 


L'AnCHE    b'ALLIAyCE 


«  nemcnts.  Qu'ils  te  tiennent  lieu  de  Sion.  Mets- 
«  les  dans  ta  tente.  Quand  tu  voudras  jurer,  jure 
«  par  eux,  afin  de  ne  pas  prononcer  les  noms  des 
«  dieux  des  païens.  Quand  tu  voudras  sacrifier, 
«  sacrifie  dans  la  direction  de  Jérusalem,  de  Sion 
«  la  Sainte;  enfin,  quand  tu  prieras,  prie  dans  la 
«  direction  de  Jérusalem  et  vers  nous.  » 

Sadoq,  le  Grand  Prêtre,  partit  pour  exécuter  ces 
ordres.  Il  prit  ceux  des  vêtements  de  Sion  que  Sa- 
lomon  lui  avait  commandé  de  transmettre  à  son  fils. 
Et,  en  recevant  ces  présents,  David  fut  dans  l'ai, 
légresse  de  la  joie.  Plus  que  jamais  il  glorifia  son 
père,  il  l'admira.  Il  dit  : 

—  A  cause  de  ma  foi,  les  Tables  de  la  Loi  de  Dieu 
seront  mes  Patronnes. 

Et  Azaryas  déclara  devant  son  père  Sadoq  : 

—  Je  suis  heureux  du  don  de  ces  vêtements.  ]\Iais 
combien  je  serais  plus  satisfait  si  je  possédais  Celle- 
là  même  à  qui  ces  vêtements  appartiennent  ! 

Son  père  lui  répondit  : 

—  Tu  dis  vrai.  Nous  aurions  été  plus  heureux  si 
le  Fils  de  notre  Pioi  n'était  pas  parti  pour  son  pays, 
et  s'il  était  demeuré  ici  afin  de  nous  gouverner. 

Ensuite  Sadoq  dit  au  Roi  d'Ethiopie  : 

—  Promets-moi  que  tu  confieras  la  garde  de  ces 
vêtements  de  notre  Sainte  Patronne  à  mon  fils  que 
voici,  afin  qu'elle  soit  son  honneur,  afin  qu'elle 
le  protège  durant  sa  vie,  et,  après  lui,  ses  des- 
cendants. Je  te  demande  encore  de  lui  accorder  la 


187 


CHEZ    LA    REI.\E    DE    SABA 


dîme,  et  un  domaine  dans  ton  Royaume.  Qu'il  soit 
ton  prêtre,  ton  guide,  ton  prophète,  ton  instruc- 
teur des  Choses  Saintes,  celui  de  tes  descendants, 
qu'il  sacre  tes  Fils  et  les  Fils  de  tes  Fils. 

Le  Roi  David  répondit  : 

—  Qu'il  en  soit  ainsi  que  vous  le  dites. 

Sur  quoi  Azaryas  prit  les  vêtements  de  Sion  des 
mains  de  son  Père.  Il  les  fit  charger  sur  un  char, 
puis  on  sella  les  chevaux,  les  mulets,  ils  partirent. 

Et  saint  ^lichel  les  guidait.  Il  écartait  ses  ailes 
toutes  grandes,  en  les  précédant.  Il  les  faisait 
marcher  sur  la  mer  comme  si  ses  flots  eussent  été 
un  continent.  Sur  la  terre  il  les  enveloppait  dans 
des  nuages  pour  leur  dérober  l'ardeur  du  soleil.  Les 
chars  se  guidaient  d'eux-mêmes  ;  leurs  roues  rou- 
laient à  une  coudée  au-dessus  de  la  terre  ;  hommes, 
chevaux,  mulets,  chameaux  allaient  du  même  train. 
Ceux  qui  étaient  montés  sur  eux  se  sentaient  élevés 
d'une  main  au-dessus  de  leur  selle.  Et  toute  leur 
troupe  avançait  camme  un  bateau  sur  la  mer, 
lorsque  le  vent  le  pousse. 

Ainsi  ils  arrivèrent  à  Gaza,  dans  la  province 
que  Salomon,  le  Roi,  avait  donnée  à  la  mère  de 
David,  lors  de  sa  visite  à  Jérusalem.  De  là,  en 
une  seule  journée,  ils  atteignirent  l'Egypte.  Ils 
joignirent  l'endroit  qui  se  nomme  Mesrin. 

Quand  les  Fils  des  Forces  d'Israël  virent  qu'ainsi 
sans  fatigue,  sans  souffrances  de  faim  ni  de  soif 
pour  eux  ni  pour  leurs  animaux,  mais  dans  le  bien- 

[  188  ": 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


être  de  ceux  qui  viennent  d'être  rassasiés,  ils 
avaient  franchi  en  un  seul  jour,  la  distance  de 
treize  journées  de  marche,  ils  comprirent  que  ce 
miracle  était  un  effet  de  la  grâce  de  Dieu. 

Ils  s'adressèrent  donc  à  leur  Roi  et  lui  dirent: 

—  Déchargeons  ici  nos  chars,  car  nous  sommes 
arrivés  à  l'eau  d'Ethiopie.  Ce  fleuve  descend  de 
chez  vous  et  arrose  l'Egypte. 

Ils  déchargèrent  leurs  chars.  Ils  dressèrent  leurs 
tentes,  puis  les  Fils  des  Forts  d'Israël  se  rassem- 
blèrent pour  se  rendre  tous  ensemble  chez  leur  Roi. 

Ils  éloignèrent  de  lui  le  peuple,  ils  lui  par- 
lèrent à  part  : 

—  Voulez-vous  que  nous  vous  confiions  un  se- 
cret ?  Pourrez-vous  le  garder  en  vous-même  ? 

David  répondit  : 

—  Je  le  pourrai,  et  ce  que  vous  m'aurez  dit  ne 
sortira  pas  de  moi  jusqu'à  ma  mort.  Je  garderai 
le  secret. 

Alors  on  lui  révéla  : 

—  La  lumière  était  descendue  du  Ciel.  Sur  le 
Sinai,  elle  avait  été  donnée  à  Israël.  Elle  était  la 
protectrice  des  descendants  d'Adam  et  de  Moïse, 
des  fils  de  Jessé.  Voici  que,  par  la  volonté  de  Dieu, 
elle  est  venue  chez  vous.  Les  choses  que  nous  vous 
annonçons  n'ont  pas  été  faites  de  notre  part,  mais 
sur  le  commandement  de  Dieu.  Ce  n'est  pas  nous 
qui  les  aA'ons  réalisées  :  Dieu  a  voulu  ce  qui  est 
arrivé.  Nous  souhaitions  posséder  la  lumière  :  Dieu 


[  189 


CJfEZ   LA    nEI.XE   DE   SABA 


nous  a  exaucés.  Nous  nous  étions  mis  d'accord  :  il 
a  embelli  notre  projet.  Nous  avons  parlé,  il  a  agi.  Or, 
à  cette  heure,  vous  même  et  votre  pays,  vous  êtes 
devenus  les  élus  de  Dieu.  En  effet,  il  a  bien  voulu 
qu'elle  fût  à  vous,  Sion,  la  Saiute,  la  Céleste,  la 
Table  de  la  Loi.  Ah!  qu'elle  vous  soit  un  guide 
à  vous  et  à  vos  descendants  !  Car,  a^ous  ne  pourrez 
pas  la  transporter  où  vous  voudrez  ;  c'est  elle- 
même  qui  va  où  elle  veut.  Si  elle  n'y  consent  pas, 
personne  ne  peut  l'emporter  ni  la  prendre.  Et  elle 
est  ici,  notre  Reine,  notre  Mère,  notre  appui, 
notre  aide,  notre  gloire,  notre  grâce,  noti-e  uni- 
verselle guérison  ! 

Azaryas  fit  un  signe  à  Elmeyas  et  lui  dit  : 

—  Va,  embellis  et  vêts  notre  Reine,  afin  que 
notre  Roi  la  voie  ! 

Quand  Azaryas  eut  prononcé  ces  mots,  le  Roi 
David  eut  un  sursaut.  11  appuya  ses  deux  mains 
sur  son  cœur.  Il  soupira  trois  fois,  il  dit  : 

—  0  Dieu  !  Est-il  vrai  que,  dans  ta  miséricorde, 
tu  as  pensé  à  nous  qui  étions  abandonnés  ?  Tu  t'es 
séparé  de  ton  peuple  pour  que  je  voie  de  mes 
yeux  Ta  Demeure,  Sion,  Sainte,  Céleste  ?  Quelles 
grâces  allons-nous  rendre  à  Dieu  pour  la  grâce 
qu'il  vient  de  nous  faire?  Sans  que  nous  ayons, 
vis-à-vis  de  lui,  aucun  mérite,  il  nous  a  couronnés 
de  gloire  et  d'honneur.  Levons-nous  !  Allons  le 
glorifier,  car  il  est  bon  pour  les  bons  et  sa  gloire 
sera  pour  toujours. 


[190 


L  '  A  ne  HE    D'A  L  L  lA  S  CE 


Et  le  Roi  se  leva.  Il  bondit  de  joie  comme  un 
agneau,  comme  le  petit  qui  est  rassasié  du  lait  de 
sa  mère.  Sa  joie  était  pareille  au  plaisir  de  son 
aïeul  David  quand  ses  pieds  dansèrent  devant 
l'Arche  d'Alliance  de  Dieu.  En  même  temps  que 
l'allégresse  transportait  son  cœur,  sa  bouche  chan- 
tait. Que  dire  de  plus,  au  sujet  du  plaisir,  du  con- 
tentement de  cœur,  des  danses,  des  cris  de  joie, 
qu'il  y  eut  au  campement  du  Roi  d'Ethiopie  ?  L'un 
parlait  à  l'autre  de  ce  qui  était  arrivé,  et,  tous  les 
deux,  ils  dansaient.  Ils  battaient  des  mains,  ils 
admiraient,  ils  levaient  leurs  bras  vers  le  ciel. 
Ils  se  prosternaient  le  front  contre  terre.  Ils  ren- 
daient louange  à  Dieu  de  tout  leur  cœur. 

Le  Roi  entra  là  où  était  l'Arche.  Il  se  tint  debout 
devant  elle.  II  fit  la  génuflexion.  Il  Tembrassa  et  dit  : 

—  Louange  soit  à  toi,  Seigneur,  le  Dieu  d'Israël, 
car  tu  fais  ta  volonté  et  non  pas  celle  des  hommes. 
Tu  as  suspendu  la  Sagesse  du  Sage,  tu  as  enlevé 
ton  conseil  à  celui  qui  donnait  le  conseil.  Tu  fais 
sortir  le  pauvre  d'un  puits  et  tu  lui  creuses  toi- 
même  des  marches  dans  le  rocher.  Dans  tes  mains 
tu  tiens  un  calice  fort  et  débordant  pour  ceux  qui 
t'aiment,  un  vase  sans  fond,  creux  comme  un 
gouffre,  pour  ceux  qui  ne  t'aiment  pas.  Pour 
nous,  nous  trouverons  notre  salut  en  Sion.  Elle 
éloignera  le  péché  de  ton  peuple  ;  la  bonté  et  la 
miséricorde  déborderont  par  notre  effort  sur  TUni- 
vers,  car  nous  sommes  l'œuvre  de  tes  mains.  Qui 


191  ] 


CHEZ    LA    HEINE    DE    SABA 


pourra  nous  surpasser  si  tu  nous  aimes  comme 
tu  as  aimé  Israël,  ton  peuple?  Qui  s'opposera  à 
ta  volonté  s'il  te  plaît  de  nous  élever  jusqu'au  ciel 
devant  ton  Trône?  Entre  tes  mains  tu  tiens  la 
mort,  la  vie,  la  gloire,  le  déshonneur.  Tu  es  celui 
qui  punis  et  qui  pardonnes,  qui  t'emportes  et  qui 
t'adoucis.  C'est  toi  qui  sondes  les  cœurs  et  les 
reins.  Tu  donnes  et  tu  reprends,  tu  plantes  et  tu 
arraches,  tu  bâtis  et  tu  abats;  la  beauté  et  l'hor- 
reur sont  dans  ta  main;  tout  t'appartient,  tout 
vient  de  toi,  tout  a  été  fait  par  toi.  Et  toi.  Table 
de  la  Loi  de  Dieu,  sois  notre  rempart  partout  où 
tu  iras,  où  nous  te  porterons,  dans  nos  demeures, 
au  dehors,  ici,  là,  ailleurs,  sur  la  mer  et  sur  le 
sol,  dans  la  montagne  et  dans  la  vallée,  dans  les 
chemins,  pour  les  rois,  pour  leurs  ministres, 
pour  nos  peuples.  Sois-nous  une  forteresse:  nous 
serons  tes  murailles.  Sois  notre  Reine,  nous 
serons  tes  sujets.  Sois  notre  guide,  nous  marche- 
rons derrière  toi.  Ne  nous  dédaigne  pas  et  ne 
t'irrite  pas  à  cause  du  nombre  de  nos  péchés,  car 
nous  sommes  un  peuple  qui  vécut  sans  la  Loi. 
Nous  n'avons  pas  appris  à  chanter  tes  louanges. 
Mais,  maintenant,  tu  vas  nous  instruire,  tu  vas 
ouvrir  nos  esprits,  afin  que  nous  apprenions  à 
te  louer  et  que  ton  nom  soit  célébré  par  nos 
bouches,  jour  et  nuit,  dans  les  siècles  des  siècles. 
O  Sion  !  Lève-toi  !  Habille  ta  Force  pour  vaincre 
tes  ennemis.  Donne  la  vigueur  à  tes  Rois.  Désho- 


[  19^] 


L'AR CHE    D'ALL JA XCE 


nore  ceux  qui  ne  t'aiment  point  !  Satisfais  ceux  qui 
t'aiment  ! 

Après  ces  mots,  le  Roi  tourna  autour  des  ta- 
bles ^et  dit  : 

—  Voilà  Sion  !  Le  remède  !  Voilà  le  remède,  le 
remède  î  N'oilà  le  bonheur  !  Voilà  la  lumière  écla- 
tante comme  le  soleil  !  Voilà  la  jeune  épousée 
dans  son  vêtement  de  noces  !  Non  pas  une  robe  de 
gloire  et  de  vanité  qui  se  corrompt  !  Non  !  Elle 
est  vêtue  de  la  gloire  et  de  la  louange  qui  vien- 
nent de  la  part  de  Dieu  !  Ne  t'éloigne  pas  quand 
nous  t'approcherons.  Reste  avec  nous  jusqu'à  ce 
que  ton  Seigneur  arrive  et  règne  sur  toi,  car  tu  es 
la  Demeure  du  Dieu  du  Ciel. 

Telles  furent  les  paroles  que  prononça  le  Roi 
David,  fils  deSalomon,  Roi  d'Israël  dans  le  mou- 
vement de  son  plaisir  ;  car,  l'Esprit  de  Prophétie 
était  descendu  sur  lui,  il  ne  savait  pas  ce  qu'il 
disait.  Et  tous  ceux  qui  l'entendaient,  admiraient. 
Et  ils  se  demandaient  : 

—  Il  est  le  i'ils  d'un  Prophète...  Est-il  lui  aussi 
au  nombre  des  Prophètes  ? 

Après  cela,  ils  touchèrent  les  harpes,  sonnèrent 
les  trompes,  frappèrent  les  tambours;  ils  com- 
mencèrent d'entonner  des  chants  de  musique  et 
de  plaisir.  Le  fleuve  d'Egypte  était  rempli  de 
joie,  et,  aux  leurs,  se  joignaient  les  cris  et  les  mu- 
siques des  habitants  du  pays. 

Les  idoles  commençaient  de  tomber  :  celles  qui 


193] 

is 


CHEZ   LA    REINE   DE  SABA 


ont  été  façonnées  par  les  mains  et  qui  représentent 
des  hommes,  des  chiens,  des  chats.  Et  les  tem- 
ples, les  aigles  d'or  et  d'argent,  les  oiseaux  qui 
leur  ressemblent  s'écroulaient  ;  car  l'Arche  fulgu- 
rait  sur  son  passage  comme  le  Soleil.  Tout  était 
ébranlé  par  sa  majesté,  et  tout  tombait  en  ruine. 

On  l'habilla  de  ses  vêtements  ;  on  porta  devant 
elle  sa  housse  ;  on  la  posa  sur  un  char  que  l'on  avait 
tapissé,  drapé,  en  dessus ,  tout  autour,  avec  des  soies 
précieuses.  Les  siens  chantaient  devant  elle  et  der- 
rière elle.  Et  ils  se  remirent  en  route  comme  avant. 

Les  Egyptiens  les  accompagnèrent.  Ils  s'incli- 
naient à  la  vue  de  l'Arche  d'Alliance,  qui  s'avan- 
çait, prompte  comme  un  soleil  dans  le  ciel,  qui 
passait,  rapide  comme  une  ombre. 

Et,  tous,  courant  avec  elle,  devant,  derrière 
son  char,  ils  arrivèrent  à  la  mer  où  ils  trouvèrent 
les  bateaux.  C'est  la  Mer  Rouge  qui  fut  déchirée 
par  la  main  de  Moïse.  Quand  Sion  se  fut  appro- 
chée de  ce  rivage  dans  un  cortège  de  chants,  de 
musiques  et  de  harpes,  la  mer  la  reçut  avec  les 
siens  et  les  balança  sur  sa  vague. 

Le  mugissement  de  la  mer  était  comme  une 
montagne  qui  s'écroule,  comme  le  rugissement 
du  lion  dans  le  désert.  Elle  se  faisait  entendre  au 
loin,  comme  le  tonnerre  de  la  saison  des  pluies, 
qui  roule  au  pays  de  Damas  et  d'Ethiopie.  Elle 
s'abaissait  devant  l'Arche.  Et,  quand  les  lames 
s'enflaient,  ainsi  que  des   montagnes,  les  chars 


194] 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


s'enlevaient  de  trois  coudées  au-dessus  de  leur 
crête.  La  vague  et  son  jeu  se  joignaient  aux 
chants  des  cantiques.  C'est  très  beau  le  jeu  de  la 
mer,  grand,  ample,  admirable.  Les  animaux  qui 
vivent  en  elle,  ceux  que  l'on  connaît  et  ceux  que 
l'on  ne  connaît  pas,  sortaient  pour  adorer  l'Arche. 
Et  les  oiseaux  qui  volent  sur  elle  planaient  au- 
dessus  de  l'Arche.  Ils  l'enveloppaient  du  batte- 
ment de  leurs  ailes.  C'était  une  joie  complète  pour 
la  Mer  Rouge  et  pour  les  Ethiopiens. 

Ils  franchirent  la  mer.  Ils  étaient  plus  heureux 
que  les  Israélites  lorsqu'ils  sortirent  d'Egypte  du 
côté  du  Sinaï.  Ils  passèrent  la  nuit  à  Qadès,  et, 
les  anges  les  entourèrent  en  chantant.  Ils  joi- 
gnaient leurs  cantiques  spirituels  à  ceux  des  en 
faut  s  de  la  terre. 

Après  cela,  les  voyageurs  chargèrent  leurs 
chars.  Ils  traversèrent  le  pays  de  Medyam.  Ils  le 
laissèrent  derrière  eux.  Ils  arrivèrent  au  pays 
de  Bélontos  qui  est  une  dépendance  de  l'Ethiopie. 
Là,  ils  se  sentirent  satisfaits,  et  ils  se  reposèrent. 
En  effet,  ils  étaient  arrivés  dans  les  dépendances 
de  leur  Patrie.  Ils  y  rentraient  avec  la  gloire,  avec 
le  contentement  de  leurs  cœurs,  sans  fatigue  du 
voyage,  puisque,  par  la  vertu  de  saint  Michel  Ar- 
change, une  force  céleste  avait  poussé  leurs  chars. 


[  195 


III 


QUAND  le  Grand  Prêtre  Sadoq  retourna  chez 
Salomon  après  le  départ  des  Éthiopiens,  il 
le  trouva  dans  la  tristesse. 

Le  Roi  le  regarda  et  lui  dit  : 

—  Autrefois,  tandis  que  la  Reine  Makeda  dor- 
mait à  mon  côté,  j'eus  une  vision  pendant  la  nuit. 
Il  m'a  semblé  que  je  planais  au-dessus  de  Jéru- 
salem. Le  Soleil  descendait  du  ciel  sur  le  pays  de 
Juda.  Il  éclairait  ardemment.  Un  peu  après  il  s'est 
couché  et  je  l'ai  vu  qui  se  relevait  sur  l'Ethiopie. 
Il  nest  pas  revenu  sur  le  pays  de  Judée.  Alors 
j'ai  vu  un  autre  Soleil  qui  descendait  du  ciel  sur 
notre  peuple.  Il  éclairait  plus  vivement  que  l'an- 
cien, mais  les  hommes  d'Israël  n'ont  pas  voulu 
lever  les  yeux  vers  lui.  Ils  ont  essayé  d'enterrer 
sa  lumière.  Lui  est  ressorti  de  la  terre,  en  éclai- 
rant, dans  un  endroit  où  l'on  ne  croyait  pas  qu'il 
surgirait.  Et,  depuis,  il  a  brillé  sur  le  pays  de 
Rome,  sur  l'Ethiopie  et  sur  leurs  dépendances. 

[  196  1 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


Le  Grand  Prêtre  Sadoq  répondit  et  dit  : 

—  Majesté  !  Pourquoi  ne  n'avez- vous  pas  parlé 
plus  tôt  d'une  telle  vision  ?  Vous  faites  trembler 
mes  genoux  !  Malheur  à  nous,  les  fondateurs 
d'Israël,  si  Ton  a  pris  notre  Reine,  Sion,  Sainte, 
Céleste,  les  Tables  de  la  Loi  de  Dieu  ! 

Le  Roi  répondit  et  dit  : 

—  Notre  intelligence  est  obscurcie,  notre  pensée 
a  décliné  comme  le  Soleil  de  Sion,  la  Sainte,  qui 
m'est  apparu  tandis  que  je  dormais  aux  côtés  de 
la  Reine  d'Ethiopie.  Dis-moi,  l'autre  jour,  quand 
tu  as  enlevé  les  vêtements  d'honneur  qui  habillent 
Sion,  t'es-tu  assuré  si  elle  était  là,  elle-même  ? 

Sadoq  répondit: 

—  Majesté,  j'ai  enlevé  trois  des  vêtements  qui 
sont  sur  elle,  et  je  vous  les  ai  apportés,  après 
l'avoir  recouverte  de  ceux  que  vous  m'avez  donnés 
en  échange. 

Le  Roi  dit  : 

—  Maintenant,  va  vite  !  Regarde  notre  Reine, 
assure-toi  de  sa  présence  ! 

Sadoq  prit  les  clefs,  il  partit,  il  ouvrit  les  porte» 
de  la  Maison  de  Dieu.  Il  entra  en  se  hâtant.  Il 
regarda,  il  chercha.  Il  ne  trouva  rien,  si  ce  n'est 
les  planches  de  bois,  le  simulacre  d'Azaréas, 
appuyées  à  l'endroit  où  autrefois  était  Sion. 

A  cette  vue,  il  tomba  le  front  contre  terre  ;  son 
âme  coula  hors  de  lui  dans  la  terreur  et  il  demeura 
glacé. 


[197] 


CHEZ    LA   IŒL\E    DE   SABA 


Cependant,  comme  il  tardait  à  revenir,  Salomon 
envoya  vers  lui  Joas,  fils  de  Jodahé. 

Joas  entre.  Il  le  trouve  à  terre,  tombé  comme 
un  mort.  Il  lui  soulève  la  tête,  il  l'étend,  il  n'en 
obtient  rien.  Il  écarte  ses  vêtements,  il  letâte  pour 
voir  s'il  lui  trouvera  quelque  chaleur.  Alors  il 
l'appuie  contre  une  table,  et,  lui-même,  il  regarde 
du  côté  du  Tabernacle  de  S  ion. 

Il  s'approche,  il  le  trouve  vide.  Il  tombe  à  terre; 
il  se  relève  ;  il  met  de  la  cendre  sur  sa  tête  ;  il  prend 
la  fuite  ;  il  sort  hors  des  portes  ;  il  crie  devant  la 
Maison  de  Dieu. 

Et  son  cri  fut  entendu  jusqu'au  Palais  du  Roi. 
Aussitôt  Salomon  se  leva.  Il  donna  l'ordre  de  pu- 
blier la  nouvelle  dans  la  ville,  de  sonner  les  cornes 
d'alarme,  de  poursuivre  les  gens  du  Pays  d'Ethio- 
pie. Il  voulait  si  l'on  atteignait  son  Fils,  qu'on  le 
lui  ramenât  avec  l'Arche.  Pour  tous  les  autres,  il 
ordonnait  qu'on  les  passât  par  le  tranchant  du 
fer. 

Il  prononça  ces  mots  de  sa  propre  bouche  : 

—  Dieu  vivant  !  Dieu  d'Israël  !  Que  tous  meu- 
rent !  Ils  ont  volé  Votre  Maison  !  Ils  ont  voulu 
souiller  la  Demeure  de  Votre  Nom  en  allant  l'éta- 
blir dans  ce  pays  sans  Loi  ! 

Sur  ces  mots,  le  Pioi  Salomon  se  leva  avec  fu- 
reur pour  courir  à  la  poursuite. 

Et,  dans  le  temps  que  le  Roi,  ses  officiers  et 
ses  Forts  se  levaient  pour  combattre,  les  vieillards 


198 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


d'Israël  se  rassemblèrent  dans  la  Maison  de  Dieu 
avec  les  veuves,  les  femmes  anciennes,  les  vierges. 
Et  ceux-ci,  tous  ensemble,  pleurèrent  à  cause  de 
Sion  ;  car  elle  était  partie  de  chez  eux,  la  Table 
de  la  Loi  de  Dieu. 

Après  plusieurs  heures,  le  Grand  Prêtre  Sadoq 
reprit  ses  sens.  Le  Roi  avait  donné  l'ordre  à  ses 
soldats  de  battre  le  chemin  à  droite  et  à  gauche. 
Il  soupçonnait  en  effet  que,  inquiets  de  leur  vol, 
les  Éthiopiens  s'étaient  jetés  en  dehors  de  la  grande 
route.  Quant  à  lui,  il  suivit  leurs  traces.  11  avait 
envoyé  en  avant  des  éclaireurs  à  cheval  pour  qu'ils 
découvrissent  les  pillards  et  revinssent  l'informer. 

Ces  éclaireurs  arrivèrent  au  Pays  deMesrin,là 
où  les  Éthiopiens  avaient  campé  avec  le  Roi  et  où 
l'on  avait  acclamé  Sion.  Ils  questionnèrent  les  habi- 
tants. 

Les  gens  d'Egypte  leur  répondirent  : 

—  Il  y  a  longtemps  que  ceux  d'Ethiopie  sont 
partis  d'ici.  Ils  volaient  sur  leurs  chars  comme 
des  anges.  Ils  étaient  plus  légers  que  les  aigles 
dans  le  ciel. 

Les  éclaireurs  répondirent  : 

—  Quel  jour  sont-ils  partis  de  chez  vous  ? 
Les  Égyptiens  répondirent  : 

—  Il  y  a  neuf  jours  qu'ils  sont  partis  de  chez 
nous. 

Ayant  recueilli  ces  renseignements,  les  cavaliers 
de    Salomon   se  divisèrent  en  deux  troupes  :   la 


199 


CHEZ    LA    REL\E    DE   SABA 


moitié  d'entre  eux  retourna  sur  ses  pas,  l'autre 
moitié  poursuivit  sa  recherche  du  côté  de  la  Mer 
Rouge. 

Ceux  qui  étaient  revenus  vers  le  Roi,  lui  dirent  : 

—  Nos  compagnons  ont  persévéré  dans  la  pour- 
suite, nous  autres,  nous  sommes  revenus  pour 
vous  avertir.  0  Roi  !  Jugez  par  vous-même  :  ils 
sont  partis  de  chez  nous  un  lundi.  Dès  le  mardi, 
ils  étaient  arrivés  au  fleuve  du  Pays  de  Mesr. 
Nous  autres,  qui,  par  vos  ordres,  venions  de  Jé- 
rusalem nous  avons  atteint  le  fleuve  le  dimanche. 
Il  nous  a  fallu  quatre  jours  pour  revenir  vers 
vous.  Examinez  donc  dans  votre  intelligence,  à 
quelle  distance  d'éloignement  ces  Ethiopiens  sont 
maintenant  parvenus. 

MaisSalomon  s'emporta  de  colère  et  il  ordonna  : 

—  Saisissez  ces  hommes  jusqu'à  ce  que  l'on  ait 
vérifié  l'exactitude  de  leur  témoignage  ! 

Et  le  Roi  se  mit  lui-même  en  mouvement  avec 
sa  Force.  Il  arriva  au  Pays  de  Gaza.  Il  interrogea 
les  habitants.  Il  leur  demanda  : 

—  Quand  mon  fils  est- il  passé  chez  vous  ? 
Ils  dirent  : 

—  C'est  un  mardi  qu'il  a  traversé  notre  terri- 
toire. Personne  ne  marchait  sur  la  terre,  dans 
son  escorte,  mais  vraiment  les  chars  étaient  por- 
tés par  le  vent,  plus  légers  que  les  aigles  dans 
le  ciel.  Leurs  bagages  allaient  aussi  vite  qu'eux, 
par  le  même  artifice.  Et  nous  avons  cru  que  ceci 


[  200  ] 


L'ARCHE   D'ALLIANCE 


était  l'œuvre  de  votre  Science,  que  vous  leur  aviez 
donné  des  chars  qui  marchaient  par  le  vent. 
Salomon  demanda  encore  : 

—  Est-ce  que  Sion  Sainte,  la  Table  des  Lois  de 
Dieu,  était  avec  eux  ? 

Ces  gens  répondirent  : 

—  Nous  n'avons  rien  vu. 

Salomon  passa  au  delà.  11  trouva  un  officier  de 
Pharaon  que  le  Roi  d'Egypte  avait  envoyé  au-de- 
vant du  Roi  Salomon,  avec  de  grands  cadeaux, 
et  avec  une  importante  somme  d'argent.  Cet  offi- 
cier se  prosterna  ;  mais  immédiatement  Salomon 
commença  de  le  questionner,  avant  qu'il  eût  pu 
remettre  son  présent  et  s'acquitter  de  sa  commis- 
sion. 

Il  demanda  : 

—  As-tu  vu  les  Ethiopiens  quand  ils  ont  passé 
par  ici  ? 

L'envoyé  de  Pharaon  répondit  : 

—  Vous  êtes  le  Roi  pour  Téternité.  D'Alexandrie 
mon  Seigneur  Pharaon  m'a  envoyé  vers  vous  et 
voici  pourquoi  je  viens.  En  quittant  Alexandrie 
je  suis  entré  dans  le  pays  de  Qafra,  qui  est  terre 
de  mon  Roi.  Les  gens  d'Ethiopie  dont  vous  me 
parlez,  étaient  déjà  arrivés.  Le  mardi  ils  passaient 
le  fleuve  de  Mesr.  Us  faisaient  résonner  leurs 
harpes,  leurs  chars  roulaient  comme  s'ils  étaient 
poussés  par  une  Force  Céleste.  Ceux  qui  les 
voyaient  disaient  :  «  Ceux-ci,  qui  sont  de  la  Terre, 

[201  1 


CHEZ    LA    REINE    DE   SABA 


«  semblent  du  Ciel.  Qui  donc  au  monde  possède 
«  une  Science  supérieure  à  celle  de  Salomon,  Roi 
«  d'Israël?  Cependant,  jamais  lui-même  n'est 
«  monté  sur  un  char  vivant  comme  ceux-ci  !  »  Et 
tous  les  habitants  du  pays,  ceux  qui  demeurent 
dans  les  maisons  hautes,  sont  venus  témoigner 
que,  à  l'entrée  des  Ethiopiens  dans  ce  Pays 
d'Egypte,  nos  idoles  sont  tombées  et  qu'elles  se 
sont  brisées.  Et  les  Dieux  de  mon  Roi  et  les  Pa- 
lais de  ses  Dieux  se  sont  écroulés  de  même.  Quand 
nous  avons  interrogé  les  docteurs  de  nos  sciences 
divines,  les  savants  d'Egypte,  sur  la  raison  qui 
fait  crouler  nos  dieux,  ils  ont  répondu:  (c  La  De- 
«  meure  du  Dieu  d'Israël  était  descendue  en  Israël 
«  pendant  des  siècles  ;  elle  s'était  fixée  dans  ce 
«  pays;  mais  voici  qu'elle  vient  d'entrer  sur  la 
«  Terre  d'Egypte  ;  et  alors  nos  Dieux  sont  tombés 
((  et  ils  se  sont  brisés.  »  Je  vous  interroge  donc 
à  mon  tour.  0  Roi,  il  n'y  a  personne  sous  le 
ciel  qui  égale  votre  Science.  Pas  un  être  vivant. 
Pourquoi  donc  avez -vous  donné  ces  Tables  de  la 
Loi  de  votre  Dieu  que  vos  pères  vous  avaient  lé- 
guées ?  Nous  avions  entendu  dire  que  c'étaient 
elles  qui  vous  gardaient  des  mains  de  vos  ennemis. 
L'Esprit  des  Prophètes  vous  parlait  en  elles.  Le 
Dieu  du  Ciel  habitait  en  elles  par  son  Saint-Esprit? 
Vous  vous  appeliez  les  hommes  de  la  Maison  de 
Dieu  ?  Pourquoi  avez-vous  donné  votre  gloire  à 
d'autres  ? 


[202] 


L'ARCHE    I/ALLIAXCE 


Salomon  fut  inspiré  par  sa  Sagesse  et  il  répon- 
dit : 

—  Comment  ces  étrangers  auraient-ils  pu  enlever 
notre  Reine?...  Ils  ne  l'ont  pas  emportée  avec  eux, 
puisqu'elle  est  avec  nous... 

Mais,  aussitôt  il  rentra  dans  sa  tente;  et  il 
pleura  à  flots,  disant  : 

—  0  mon  Seigneur  !  Est-ce  donc  dans  mon  temps 
que  tu  retireras  de  nous  ton  Arche  d'Alliance  ?  Est- 
ce  à  moi  que  tu  l'enlèves  ?  Au  lieu  de  l'ôter  pendant 
que  je  vis,  tu  aurais  mieux  fait  de  prendre  mon  âme 
avant  elle.  Quant  à  toi,  tu  ne  mens  pas  !  Tu 
n'abandonneras  pas  les  promesses  que  tu  as  faites 
à  nos  pères,  à  Noé,  ton  serviteur,  qui  a  observé 
la  justice,  à  Abraham,  qui  jamais  n'a  transgressé 
tes  commandements,  à  Isaac,  ton  favori,  qui  tint 
son  cœur  pur  de  toutes  souillures,  à  Jacob,  ton 
saint,  que  tu  as  multiplié  par  la  vertu  de  ton  esprit, 
que  toi-même  tu  as  baptisé  du  nom  d'Israël,  à 
Moïse  et  à  Aron,  tes  prêtres,  qui,  dans  leur  temps, 
virent  l'Arche  du  Ciel  descendre  sur  la  Terre  pour 
qu'elle  devint  l'héritage  des  enfants  de  Jacob,  pour 
que  les  lois  et  les  commandements  auxquels  ils 
obéiraient  fussent  copiés  sur  ceux  des  anges.  Et 
jusqu'ici,  ton  Arche  était  restée  avec  nous;  mais 
nous  n'avons  pas  agi  pour  le  mieux  avec  elle;  et 
c'est  pour  cela  que  tu  viens  me  l'enlever  du  milieu 
de  nous  !  0  Dieu  !  Ne  vois  pas  notre  méchanceté, 
mais  souviens-toi  seulement  de  l'ardeur  de  la  foi. 


203  j 


CHEZ    LA    REINE  DE   SABA 


des  bonnes  actions  de  nos  ancêtres.  David,  mon 
père  s'était  mis  à  bâtir  ta  Maison  Sainte.  C'est  toi 
qui  lui  as  dit  :  «  Tu  ne  bâtiras  pas  Ma  Maison  toi- 
«même,  mais  bien  le  fils  qui  sortira  de  ton  rein.  » 
Et  comme  ta  parole  ne  doit  pas  être  abolie,  c'est 
moi,  en  effet,  qui,  avec  ton  aide,  ai  bâti  Ta  Demeure. 
Quand  j'ai  eu  achevé  de  F  édifier  j'y  ai  fait  instal- 
ler Ton  Arche  d'Alliance.  J'ai  offert  l'holocauste  en 
Ton  Saint  Nom.  Tu  accueillais  mon  holocauste,  ta 
gloire  résidait  dans  Ton  Temple,  et  nous,  tes  peu- 
ples, nous  étions  satisfaits,  parce  que  nous  voyions 
ton  honneur  en  lui.  Et  voici  que,  dans  la  troisième 
année  de  l'achèvement  du  Temple,  tu  nous  as 
enlevé  notre  lumière  pour  éclairer  ceux  qui  sont 
dans  les  ténèbres.  Malheur  à  moi!  Je  pleure  sur 
moi-même!  Mon  père  David,  lève-toi  !  Pleure  avec 
moi,  sur  notre  Souveraine,  car  Dieu  nous  a 
rejetés  !  Il  a  enlevé  notre  Souveraine  de  tes  enfants. 
Nous  avions  abandonné  sa  Loi  et  négligé  son  Com- 
mandement. Les  prêtres  ne  faisaient  pas  leur 
devoir,  nous  ne  rendions  pas  la  justice  aux  pauvres  ; 
alors  nos  dos  seront  exposés  aux  lances  de  l'en- 
nemi. Malheur  à  nous  î  Nos  enfants  et  tout  ce  que 
nous  possédons  deviendront  un  butin  pour  d'autres. 
Vieillards  et  veuves,  pleurez!  Vierges,  lamentez- 
vous  !  Car  notre  Patrie  est  perdue  dès  maintenant 
pour  nous  et  pour  nos  enfants  jusqu'à  la  fin  de 
notre  temps.  Du  moins  cette  douceur  nous  reste  : 
si  la  gloire  de  la  Fille  de  Sion  est  détruite,  la  gloire 


204 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


de  la  Fille  d'Ethiopie  a  grandi.  Hélas  !  nous  étions 
les  Enfants  de  la  Maison,  nous  sommes  devenus  les 
Enfants  du  Dehors.  Dieu  aime  la  pureté  et  nos 
lévites  Tout  abandonnée  pour  la  corruption.  Nos 
Prophètes  nous  avaient  prévenus,  mais  nous 
n'avons  pas  écouté  leurs  avertissements. 

Tandis  que  Salomon  prononçait  ces  paroles,  les 
larmes  coulaient  de  ses  yeux.  Il  pleurait  à  flots. 

L'Esprit  des  Prophètes  descendit  sur  lui  et  lui 
dit  : 

—  Pourquoi  t'abandonnes-tu  ainsi  ?  Ce  qui  est 
advenu  est  arrivé  par  la  volonté  de  Dieu.  L'Arche 
n'a  pas  été  donnée  à  un  étranger  :  elle  est  aux 
mains  de  ton  fils,  ton  premier-né  qui  restera  sur 
le  trône  de  ton  père  David.  Car  Dieu  avait  fait  la 
promesse  à  ton  père,  sans  hésitation,  en  ces  termes  : 
«  Je  placerai  sur  ton  Trône  le  fruit  de  ton  rein, 
((  dans  Sion  Sainte,  mon  Arche  d'Alliance.  Et  je  le 
«  ferai  grand,  à  cause  de  cette  promesse,  parmi  les 
«  Rois  du  Monde.  »  Résigne-toi  donc  et  rentre  chez 
toi.  Ne  désespère  jamais  dans  ton  cœur;  mais  après 
que  tu  te  seras  consolé  pour  la  raison  que  je  t'ai 
dite,  prononce  :  «  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  !  » 

Ensuite  un  Ange  du  Seigneur  passa  au-dessus 
du  Roi  et  lui  dit  : 

—  Tii  as  bâti  la  Maison  de  Dieu...  Si  tu  gardes 
ses  Commandements,  si  tu  n'adores  pas  d'autres 
Dieux,  elle  sera  ton  espérance,  ton  appui...  Dieu, 
ton  père,  t'aimera. 


[205 


CHEZ    LA    REINE    DE   SABA 


Après  cela  Salomon  rentra  dans  Jérusalem.  Là, 
il  pleura  avec  les  vieillards  de  la  ville  dans  la 
Maison  de  Dieu.  Le  Roi  et  le  Grand  Prêtre  ap- 
puyèrent leurs  têtes  l'une  contre  l'autre.  Et  ils 
pleurèrent  ensemble,  à  flots,  dans  le  Tabernacle 
de  Sion.  Ils  restèrent  pendant  quelques  heures 
comme  inanimés. 

Après  un  long  temps,  les  Grands  d'Israël  se  le- 
vèrent et  ils  dirent  au  Roi  : 

—  Majesté,  ne  vous  désespérez  pas  à  cause  de 
ce  qui  est  arrivé,  car  nous  avons  la  foi  que  Sion 
reste  là  où  c'est  la  volonté  de  Dieu  qu'elle  aille, 
de  l'instant  de  son  arrivée  jusqu'à  la  minute  de 
de  son  départ.  Un  jour,  dans  le  temps  d'Elie,  le 
Prêtre,  elle  a  été  prise  par  les  Philistins.  Par  sa 
propre  vertu  elle  nous  est  revenue  d'elle-même. 
Quand  Saûl  a  été  vaincu  et  quand  il  est  mort,  ses 
enfants  ont  voulu  la  cacher  dans  la  vallée  de 
Gilboa  afin  que  ton  père  David  ne  la  prit  pas.  Or, 
par  la  volonté  de  Dieu,  ton  père  l'a  amenée  de- 
puis la  ville  de  Samarie,  jusqu'à  Jérusalem,  en 
dansant  sur  ses  pieds,  en  battant  des  mains  de- 
vant elle.  A  cette  heure,  tu  pleures,  parce  qu'elle 
est  partie  pour  le  Pays  d'Ethiopie  ?  Souviens-toi 
que  cela  est  arrivé  par  la  volonté  de  Dieu.  Si  Dieu 
le  veut,  elle  nous  reviendra.  Sinon,  qu'elle  reste  où 
elle  est,  selon  sa  volonté. 

Le  Roi  Salomon  répondit  et  dit: 

—  Voici  ce  que  je  vous  réponds  :  Si  j'avais  été 

[  206  1 


L'ARCHE    D'ALLIANCE 


requis  moi-même  pour  porter  Sion  hors  de  chez 
nous,  Dieu  pouvait  exiger  ce  sacrifice  de  moi. 
Vous  auriez  obéi,  vous  aussi.  Qui  de  nous  aurait 
pu  résister  à  Dieu,  s'il  avait  plu  à  sa  colère  de 
nous  effacer  à  jamais,  de  donner  notre  terre  à 
ces  Ethiopiens,  et,  avec  elle,  les  espérances  de 
notre  postérité  ?  Car  Dieu  règne  sur  la  Terre 
comme  au  Ciel;  il  est  le  Roi  qui  ne  sera  pas  dé- 
trôné, dans  les  siècles  des  siècles...  Mais  de  nou- 
veau, retournons  dans  sa  Maison. 

Il  entra  avec  eux  dans  le  Saint  des  Saints.  Et 
ils  pleurèrent,  et  il  pleura  avec  eux,  Sion  Céleste. 

Après  un  long  silence  le  Roi  Salomon  prit  la 
parole  et  dit  : 

—  Maintenant  abandonnons  notre  deuil,  afin  que 
les  incirconcis  et  les  païens  n'en  prennent  pas  avan- 
tage contre  nous,  disant  :  «  Leur  gloire  est  à  bas 
«  et  leur  Dieu  les  a  abandonnés.  »  A  dater  d'aujour- 
d'hui, ne  dites  rien  de  tout  cela  aux  païens  ni  à 
aucun  étranger.  Nous  prendrons  ces  planches  de 
bois,  nous  les  enchâsserons  dans  l'or  pur.  Nous  les 
embellirons  comme  notre  Souveraine,  Sion.  Dessus 
nous  allons  graver  les  paroles  de  la  Loi.  Nous 
avons  pour  nous  la  Jérusalem  Libre  et  Céleste. 
Et,  au-dessus  de  tout,  nous  sommes  les  descendants 
d'Israël.  Si  nous  obéissons  aux  Commandements 
de  Dieu,  il  nous  ôtera  des  mains  de  nos  ennemis, 
de  tous  ceux  qui  nous  haïssent.  Mais  il  nous  a 
affligés  et  notre  tristesse  sera  pour  toujours. 


207  ] 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


Les  grands  d'Israël  répondirent  et  dirent: 
—  Que  ta  volonté  soit  faite  et  celle  de  notre  Dieu. 
Pour  nous,  nous  ne  te  désobéirons  pas,  nous  ne 
dirons  jamais  aux  païens,  à  personne,  que  Sion  a 
été  enlevée  de  chez  nous. 

Tel  fut  le  serment  que  les  Grands  d'Israël  ju- 
rèrent, dans  la  Maison  de  Dieu,  avec  le  Roi  Sa- 
lomon. 


[208 


CHAPITRE    IX 


L   AMOUR     ET     LA     SCIENCE 


QUA>'D  le  Roi  d'Ethiopie,  revenant  de  Jérusalem, 
fut  parvenu  au  pays  de  Ouaqérom,  il  dépécha 
par  bateau  des  messagers  à  la  Reine  Makeda.  Ses 
envoyés,  étant  arrivés  au  terme  de  leur  voyage, 
contèrent  à  la  Reine  toutes  les  joies  qu'ils  avaient 
eues,  comment  ils  amenaient  avec  eux  la  Sion 
Céleste. 

Ayant  appris  cette  nouvelle,  la  Reine  publia  un 
édit,  par  tout  son  Royaume,  afin  de  préparer  la 
réception  de  son  fils,  et,  plus  encore,  celle  de  Sion 
Céleste,  la  Table  du  Dieu  d'Israël. 

Les  Éthiopiens  sonnèrent  les  cornes  devant 
elle.  Grands  et  petits  étaient  plongés  dans  l'allé- 

[209] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


gresse.  Ils  partirent  avec  elle  pour  aller  au-devant 
de  leur  Roi. 

Elle  parvint  dans  la  province  qui  est  tête  du 
royaume  d'Ethiopie,  et  là,  elle  organisa,  elle-même, 
toutes  les  gloires  de  la  réception.  Elle  amassa  des 
parfums  sans  nombre,  de  Balte  jusqu'au  Galtêt, 
d'Alsafu  jusqu'à  Saba.  Elle  commanda  et  elle  re- 
cueillit tout  ce  qu'il  fallait. 

Son  fils  arrivait  par  la  route  d'Azyaba,  de  Oua- 
qérom.  Il  sortit  vers  Masas  et  il  monta  à  Bour. 
Ainsi  il  parvint  dans  la  Province  qui  est  la  tête 
du  Royaume  d'Ethiopie,  là  où  la  Reine  avait  bâti 
sur  une  montagne  la  ville  que,  de  son  nom,  elhî 
nommait  Makeda. 

Le  Roi  David  rentrait  dans  le  Pays  de  sa  mère 
avec  beaucoup  de  majesté.  Au-dessus  du  cortège, 
la  Reine  aperçut  l'Arche  d'Alliance  qui  brillait 
comme  le  soleil.  Quand  elle  l'eut  distinguée,  elle 
l'adora,  le  front  contre  terre.  Elle  frappa  son  sein; 
elle  releva  la  tète  :  elle  regarda  vers  le  ciel  ;  elle 
rendit  gloire  à  son  Créateur.  Ses  mains  battirent, 
sa  bouche  chanta,  ses  pieds  dansèrent,  son  cœur 
s'embellit  par  le  plaisir,  son  âme  s'exalta.  Comment 
dire  la  joie,  qui,  ce  jour-là,  fut  celle  du  Pays 
d'Ethiopie,  des  grands  jusques  aux  petits,  des 
hommes  jusques  aux  animaux  ? 

Sur  la  montagne  de  Makeda,  là  où  il  y  a  de  la 
bonne  eau,  sur  une  large  étendue,  on  dressa  des 
tentes   aux   formes  diverses,   les   longues   et    les 


[  210 


L'AMOUR   ET  LA    SCIENCE 


rondes.  Pendant  ce  temps  la  Reine  faisait  tuer  des 
bœufs  et  des  taureaux,  au  nombre  de  trente-deux 
mille. 

On  avait  installé  Sion  au  cœur  de  la  montagne 
de  Makeda.  En  plus  de  ses  gardes  propres,  qui 
étaient  au  nombre  de  trois  cents,  la  Reine  fit  veiller 
l'Arche  par  trois  cents  porte-glaive.  A  son  fils 
elle  en  donna  sept  cents.  On  était  dans  l'admiration 
de  l'éclat  et  du  luxe  des  vêtements,  car,  depuis  la 
Mer  Aléba  jusqu'à  Asséfa,  la  Reine  de  Saba  ad- 
ministrait merveilleusement  son  Royaume.  Sa  pa- 
role était  obéie  de  tous,  elle  jouissait  d'une  gloire, 
de  richesses  que  l'on  n'a  jamais  possédées  avant 
elle,  que  jamais  l'on  ne  possédera  après.  Et  ce  que 
le  Roi  Salomon  était  à  Jérusalem,  la  Reine  Ma- 
keda l'était  en  Ethiopie.  A  eux  deux  furent  accor- 
dées toute  science,  toute  gloire,  toute  richesse, 
toute  grâce,  la  connaissance  de  ce  qui  est,  la 
beauté  du  langage  et  des  pensées. 

Dans  le  troisième  jour  des  fêtes,  la  Reine  donna 
à  son  fils  des  chevaux  choisis  pour  la  guerre,  de 
ceux  qui  enlèvent  le  camp  de  l'adversaire  et  qui 
piétinent  son  pays.  Il  y  en  avait  soixante-dix-sept 
mille,  plus  sept  mille  sept  cents  juments,  trois  cents 
mules,  trois  cents  mulets,  des  vêtements  unique- 
ment précieux,  de  l'or  et  de  l'argent  dans  la  me- 
sure de  Gomor,  et  quantité  de  cette  mesure  que 
l'on  nomme  «  koros  »,  chaque  fois  six  et  sept.  Elle 
lui  fit  largesse  de  tout  cela,  selon  la  Loi.  Et,  comme 

\2ii  1 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


elle  voulait  encore  lui  donner  son  Trône,  elle  dit  à 
ses  officiers  : 

—  Prêtez  serment  par  l'x^rche  Sainte  que  vous 
ne  sacrerez  plus  des  femmes  pour  les  élever  sur  le 
Trône  du  Royaume  d'Ethiopie,  mais  uniquement 
des  mâles,  descendants  de  David,  fils  de  Salomon, 
le  Roi. 

Tous  les  Grands  de  la  Maison  Royale  prêtè- 
rent le  serment,  et,  après  eux,  les  officiers,  les 
conseillers,  les  intendants.  Ils  jurèrent,  entre  les 
mains  d'Azar3'as,  d'Elmeyas,  des  Grands  Prêtres 
et  des  Chefs  des  Diacres.  Ils  décidèrent  de  renou- 
veler le  sacre.  En  attendant,  les  Enfants  d'Israël, 
assistés  de  David,  leur  Roi,  fixèrent  la  Loi  Nou- 
velle dans  la  Tente  des  Témoignages.  Le  règne  fut 
renouvelé,  le  cœur  des  hommes  fut  éclairé  par  la 
vue  de  Sion.  Les  Éthiopiens  jurèrent  d'abandon- 
ner leurs  idoles,  d'adorer  le  vrai  Dieu  qui  les  a 
créés.  Ils  rejetèrent  toutes  les  œuvres  du  passé 
afin  de  professer  la  justice,  la  droiture  et  tout  ce 
que  Dieu  aime. 

Ayant  donné  le  Royaume  d'Ethiopie  à  son  fils, 
fils  de  Salom.on,  Roi  d'Israël,  la  Reine  Makeda  lui 
dit  : 

—  Prends.  Je  te  donne  ce  Royaume.  Je  te  sacre, 
toi  que  Dieu  a  déjà  sacré.  Je  choisis  Celui  que 
Dieu  a  choisi,  Celui  qui  soutiendra  la  Tente  de 
Dieu.  J'aime  Celui  en  qui  Dieu  a  aimé  le  Servi- 
teur de  la  Loi.  J'élève  celui  que  Dieu  a  élevé,  Ce 


212  ] 


L'AMOUR    ET  LA   SCIENCE 


lui  qui  nourrira  les  vieillards.  J'honore  Celui  que 
Dieu  a  honoré  et  qui  donnera  des  aliments  aux 
orphelins. 

Le  Roi  se  leva  avec  ses  vêtements  d'apparat. 
Il  se  prosterna  devant  sa  mère,  il  dit  : 
—  O  ma  Souveraine,  c'est  toi  qui  es  la  Reine  et 
je  ne  suis  que  ton  serviteur.  Partout  commande 
ce  que  tu  voudras,  pour  la  mort  ou  pour  la  vie. 
Partout  où  tu  m'enverras  je  serai.  Tes  comman- 
dements je  les  exécuterai  tous.  Tu  es  la  tête,  moi 
les  pieds,  la  maîtresse,  moi  l'esclave.  Tout  sera 
par  ta  parole,  à  ton  ordre,  nul  ne  désobéira,  ta 
volonté  entière  je  la  ferai.  Prie  seulement  sur 
moi  afin  que  le  Dieu  d'Israël  m'épargne  sa  colère. 
On  m'a  dit  qu'il  me  serait  sévère  si  je  n'accom- 
plissais pas  sa  volonté,  si  je  n'embellissais  pas 
Sion,  asile  de  sa  gloire.  En  effet,  l'Ange  de  sa 
Force  qui  nous  a  conduits  jusqu'ici  ne  se  sépare 
jamais  de  Sion,  et  il  nous  surveille  nous-mêmes, 
perpétuellement.  Écoute  donc,  ô  ma  Souveraine, 
ce  qu'il  convient  que  nous  fassions,  moi  et  ceux 
qui  viendront  après  moi,  afin  d'obéir  à  Dieu,  de 
conserver  parmi  nous  ton  Arche,  et  d'être,  ainsi, 
protégés  contre  les  entreprises  de  nos  adver- 
saires. Nous  avons  apporté  avec  nous,  en  même 
temps  que  les  commandements  de  Dieu,  la  Loi 
Ecrite  du  Royaume.  Le  Grand  Prêtre  Sadoq  nous 
l'a  dictée,  le  jour  où  il  m'a  oint,  avec  l'huile  du 
sacre,  dans  la  Maison  Sainte  de  Dieu.  Il  tenait 

r  213  ■ 


CHEZ    LA    BEL\E    DE   SABA 


dans  ses  mains  la  corne  d'huile  parfumée  d'où  cou- 
lent la  Prêtrise  et  la  Ro3^auté.   Il  faisait  selon  le 
rite.  Le  même  jour,  il  a  oint  Azaryas  pour  le  Sa- 
cerdoce, moi  pour  le  Trône,  Elmeyas   pour  qu'il 
fût  la  Bouche  de  Dieu,  c'est-à-dire  le  Gardien  de 
la  Loi,  le  Gardien  du  Temple,  par  conséquent  le 
Gardien  de  Sion,  l'Oreille  du  Roi  dans  toutes  les 
routes  de  la  Sainteté.  On  m'a  dit  que  je  ne  devais 
rien  faire  sans  prendre  l'avis  de  ces   deux  Oints. 
J'étais  debout  devant  le  Roi,  en  face  de  tous  les 
Grands  de  la  Maison  d'Israël.  Et  le  peuple  entier 
entendait  ce  que    nous   recommandait   le  Grand 
Prêtre  Sadoq.   Aussitôt  la  Trompette  d'Airain  a 
sonné,  les  harpes  ont  chanté  avec  les  luths  et  les 
guitares.  Des  cris  de  joie  se  sont  élevés,  que  l'on 
a  entendus  jusqu'aux  portes  de  Jérusalem.  Com- 
ment pourrais-je  vous  raconter,  à  vous    autres, 
qui  êtes  restés  ici,  ce  qui   s'est  passé  là-bas?  A 
nous,  ils   nous  a  semblé  que  la  Terre  s'émouvait 
jusque  dans  son  fondement,  que  le  Ciel  tonnait  au- 
dessus  de   nos  têtes.  Nos   cœurs  et  nos  genoux 
tremblaient.    Et    quand  le    calme  est  revenu,  le 
Prêtre   qui  nous   commandait  s'est  levé  avec  la 
crainte  de  Dieu,  avec  des  larmes  sur  son  visage. 
Nos  entrailles  étaient  émues,  nos  larmes,  à  nous 
aussi,  coulaient,  comme  l'eau  sur  notre  poitrine. 
Gela  est  vrai,  sans  mensonge  :  quand  la  Loi  nous 
a  été  donnée,  Dieu  était  présent!   Et  maintenant, 
ô  ma  Souveraine,  écoute  ce  que  vont  te  dire  les 


214] 


L  AMOUR    ET    LA    SCIENCE 


Forts  d'Israël.  Ils  ont  apporté  avec  eux  la  Loi  et 
le  Gode  de  Justice  qui  ont  été  écrits  en  présence 
du  Roi  Salomon,  et  qui  nous  ont  été  donnés  pour 
que  nous  ne  nous  égarions  ni  à  droite  ni  à  gauche, 
dans  le  chemin  où  il  nous  a  été  commandé  de 
marcher. 

Aussitôt  Azaryas  et  Elmeyas  produisirent  le 
Livre  où  ces  Commandements  de  Dieu  avaient  été 
écrits  en  présence  du  Roi  Salomon.  Ils  les  lurent 
devant  la  Reine  Makeda,  devant  les  Grands  d'Is- 
raël. Et  quand  ces  paroles  eurent  résonné,  grands 
et  petits,  tous  ceux  qui  étaient  sur  la  place,  se 
prosternèrent  devant  Dieu.  Ils  adorèrent  Dieu  qui 
venait  de  leur  faire  entendre  son  commandement, 
afin  que  désormais  la  justice  fût  distribuée  en  son 
nom.  Ils  lui  rendirent  hommage.  Et  tous  les 
Ethiopiens  qui  se  trouvaient  là  furent  transportés 
d'allégresse. 

Et  la  Reine  dit  à  son  fils  : 

—  Mon  fils,  Dieu  t'a  donné  la  droiture  du  cœur. 
Marche  avec  elle.  Ne  t'écarte  pas  de  ton  chemin. 
Aime  ton  Dieu  :  il  est  miséricordieux  pour  ceux 
qui  sont  doux  :  par  son  commandement  on  connaît 
sa  route,  par  le  ton  de  son  langage  on  connaît  sa 
bonté . 

Elle  tourna  son  visage  vers  Azaryas,  vers  El- 
meyas, tous  les  Forts  d'Israël  et  elle  leur  dit  : 

—  Vous,  gardez  mon  Fils.  Enseignez-lui  les 
routes   de  l'amour    de    Dieu  et  de  l'honneur  de 

[215  1 


CHEZ    LA    REINE    DE   SABA 


notre  Souveraine,  Sion.  Instruisez-nous  plus  exac- 
tement afin  que  nous  et  notre  postérité,  dans  la 
suite  des  siècles,  nous  n'osions  pas  ce  qui  est 
contraire  à  la  Loi,  mais  que,  bien  au  contraire, 
nous  méritions  d'être  bénis,  en  faisant  ce  qui 
plaît  à  Dieu,  ce  qui  lui  donne  le  goût  d'habiter 
parmi  nous.  Pour  toi,  mon  fils,  écoute  la  parole 
de  tes  aïeux,  laisse-toi  conduire  par  leurs  conseils. 
Que  l'amour  du  vin  et  des  femmes  ne  trouble  pas 
ton  esprit.  Ne  t'enorgueillis  pas  de  tes  vêtements 
précieux,  des  harnachements  de  tes  chevaux,  de 
la  vue  des  outils  de  guerre  qui  marchent  devant 
toi  et  derrière  toi.  Que  ton  espérance  soit  en  Dieu, 
en  Sion,  qui  est  la  Loi  de  ton  Créateur.  Alors  tu 
triompheras  de  ton  adversaire;  tes  ennemis,  de 
près  et  de  loin,  seront  foudroyés  par  ton  appari- 
tion, et,  sur  la  terre,  ta  postérité  se  multipliera. 

Les  Fils  des  Forts  répondirent  d'une  seule 
voix  : 

—  Vous  êtes  notre  Souveraine,  et  nous  sommes 
avec  vous,  pour  toujours.  Notre  pensée  ne  se  dé- 
tachera pas  de  notre  Seigneur  le  Roi.  Nos  livres 
nous  l'ordonnent  et  le  Dieu  d'Israël  sera  son  sou- 
tien. Qu'il  écoute  les  conseils  de  sa  Mère,  qu'il 
suive  la  route  de  bonté  qu'elle  lui  montre,  car  il 
ne  se  peut  rencontrer  dans  notre  temps  quelqu'un 
qui  égale  en  intelligence  sa  Mère  et  lui-même. 
Pour  vous,  ô  Reine,  souvenez- vous  que  vous  avez 
été  la  cause  de  notre  venue  ici,  avec  Sion  l'Arche 


216] 


L'AMOUR   ET   LA    SCIEXCE 


d'Alliance  de  Dieu.  Vous  nous  avez  amenés,  comme 
on  conduit  les  chameaux  chargés  de  biens  précieux 
par  une  corde  mince,  attachée  à  leurs  naseaux.  Et, 
maintenant  que  nous  sommes  venus,  ne  nous  aban- 
donnez pas,  ne  nous  considérez  pas  comme  des 
étrangers  sans  parents,  mais  traitez-nous  comme 
vos  serviteurs  qui  lavent  vos  pieds;  car,  si  nous 
mourons  et  si  nous  vivons,  nous  serons  avec  vous. 
Et  nous  n'avons  plus  d'espérance  dans  notre  Pays 
où  nous  sommes  nés.  Nous  n'avons  plus  de  foi 
qu'en  vous  et  dans  notre  Souveraine,  Sion,  Sainte, 
Céleste,  Demeure  de  la  Gloire  de  Dieu. 

La  Reine  répondit  et  leur  dit  : 

—  Que  parlez-vous  de  serviteurs  ?  Non  !  Nous 
vous  traitons  comme  des  frères  et  comme  les  Maî- 
tres de  la  Doctrine!  Car  vous  êtes  pour  nous  les 
Gardiens  de  la  Loi  de  Dieu,  les  Guides  dans  les 
Commandements  du  Dieu  d'Israël,  les  Hommes  de 
sa  Maison,  les  Gardiens  de  notre  Mère  Sion.  En 
suivant  vos  pas  nous  nous  éloignerons  du  Mal, 
qui  déplaît  à  Dieu,  nous  nous  rapprocherons  du 
Bien,  qu'il  aime.  Seulement  prêchez  tout  ce  peu- 
ple. Enseignez-lui  le  Verbe  de  la  Sagesse,  car  il 
ne  le  connaît  pas.  Il  l'a  entendu  aujourd'hui  pour 
la  première  fois.  Or,  la  Sagesse  et  la  Science  éclai- 
rent comme  le  Soleil  ceux  qui  ont  de  la  raison. 
Quant  à  moi,  je  ne  suis  pas  assez  entrée  dans  l'eau 
de  la  Science,  car  elle  est  douce  comme  du  miel, 
elle   rafraîchit  mieux  que  le   vin.   Elle  rassasie, 

[  217  1 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


elle  inspire  de  la  Sagesse  ;  elle  se  contente  par 
elle-même;  elle  baigne  d'une  sueur  bienfaisante^ 
comme  celle  qui  perle  au  front  du  coureur,  e 
soulage  celui  qui  a  porté  un  fardeau  lourd  dans  la 
montée  d'un  pays  chaud.  C'est  pourquoi  les  Sages 
et  les  Prophètes,  lorsque  leurs  cœurs  se  sont  ouverts 
à  la  profession  de  la  Sagesse,  n'ont  redouté  ni  le 
Roi,  ni  sa  majesté,  ni  sa  grandeur,  si  cet  Oint 
était  en  dehors  de  la  route  de  Dieu.  Pour  moi,  je 
te  prie.  Seigneur  d'Israël,  Saint  des  Saints  !  Donne- 
moi  la  Science  !  Fais  que  je  la  suive,  que  je  ne  me 
détache  jamais  d'elle  !  Donne-la-moi,  qu'elle  me 
soit  mon  soutien  contre  les  chutes  !  Donne-la-moi 
comme  une  aile  qui  me  fasse  voler  dans  l'air  ! 
Donne-la-moi,  comme  une  colonne  qui  empêche 
mon  écroulement!  Donne-la-moi,  comme  une  for- 
teresse où  je  ne  serai  pas  enlevée!  Donne-la-moi, 
comme  une  chaussure  qui  me  protège  contre  les 
pierres!  Donne-la-moi,  pour  qu'elle  me  sauve  du 
péril  d'être  engloutie  !  Donne-la-moi,  pour  que  je 
me  fortifie,  au  lieu  de  m 'affaiblir!  Donne-la- 
moi,  pour  que  j'habite  dans  sa  paix,  pour  que  je 
sois  rassasiée  à  sa  table,  sans  lassitude,  pour 
qu'elle  soit  le  breuvage  qui  n'apaise  jamais  com- 
plètement ma  soif  !  Je  me  suis  fatiguée  à  la 
suivre  et  je  ne  suis  pas  tombée.  Je  suis  tombée 
pour  l'amour  d'elle  et  je  ne  me  suis  pas  perdue  î 
Je  suis  descendue  dans  la  grande  mer  :  j'ai  pris  la 
perle  dans  la  profondeur  de  son  abîme  et  je  m'en 


218] 


L'AMOUR    ET    LA    SCIENCE 


suis  enrichie.  Je  suis  tombée  en  elle  comme  l'ancre 
de  fer  qui  retient  les  navires ,  qui  les  oblige  à  passer 
la  nuit  sur  les  profondeurs  du  large.  J'ai  dormi  en 
rêvant  dans  le  sein  de  l'abime.  J'ai  vu  en  songe 
une  étoile  qui  s'abritait  dans  mon  sein;  je  l'ai  prise 
avec  adoration:  je  l'ai  exposée  au  soleil  pour  qu'il 
la  fortifiât  et  je  ne  la  laisserai  pas  échapper  de 
mes  mains  à  travers  les  siècles.  Mais,  éclairée 
par  ses  rayons,  par  l'échelle  des  cordages  je  suis 
montée  au  sommet  du  mât,  je  suis  entrée  à  pleines 
voiles  dans  le  Port  de  la  Science.  J'ai  puisé  l'eau 
de  la  Sagesse,  j'ai  été  inondée  de  la  flamme  et 
de  la  chaleur  de  l'étoile  qui  me  guidait.  J'ai  pris 
mon  espérance  en  elle.  J'ai  été  sauvée  par  mon 
espoir.  Et  ce  n'est  pas  moi  seule  qui  ai  trouvé  le 
salut  en  elle.  Ce  sont  tous  ceux  qui  voudront  met- 
tre le  pied  dans  les  traces  de  la  Science,  les  gens 
de  mon  Pays,  tous  ceux  du  Royaume  d'Ethiopie, 
avec  eux,  les  païens  qui  nous  entourent  ;  car,  en 
Sion,  Dieu  nous  a  donné  ses  promesses  de  posté- 
rité, une  demeure  dans  Jérusalem.  Nous  sommes 
venus  au  partage  avec  ceux  que  Dieu  avait  élus, 
les  Fils  de  Jacob.  Le  Seigneur  a  voulu  que  sa  Mai- 
son fût  parmi  nous  ;  ceux  qu'il  avait  appelés  d'abord 
sont  tombés,  et  nous,  nous  sommes  droits.  Nous 
serons  honorés  et  aimés  jusqu'à  la  consommation 
des  siècles.  Mais,  pour  cela,  il  faut  que  vous  tous, 
mes  Officiers,  m'écoutiez,  et  que  vous  méditiez  les 
paroles  que  ma  bouche  prononce.  Désormais  vous 


219 


CHEZ    LA    EEiyE   DE   SABA 


devez  aimer  la  droiture,  haïr  le  mensonge.  La 
droiture  est  âme  de  justice,  le  mensonge  tête  d'ini- 
quité. Ne  tirez  plus  au  sort  comme  vous  faisiez 
autrefois,  car  Dieu  est  avec  vous  et  la  Demeure 
de  sa  Gloire  est  au  milieu  de  vous.  Vous  êtes 
maintenant  les  Gens  de  sa  Maison.  Abandonnez 
donc  dès  aujourd'hui  vos  anciennes  coutumes  d'or- 
gueil, de  sorcelleries,  de  magies,  d'empoisonne- 
ments, de  maléfices.  Et  si,  désormais,  quelqu'un 
d'entre  vous  est  surpris  dans  la  pratique  des  erreurs 
anciennes,  pillez  sa  maison,  condamnez-le  dans  sa 
personne,  dans  sa  femme,  dans  ses  enfants  et  dans 
ses  biens. 

Elle  dit  à  Azaryas  : 

—  Parle  donc,  toi  aussi,  et  annonce-nous  tout  ce 
que  notre  Souveraine  désire  de  son  Roi  Céleste. 

Azarvas  se  leva  et  dit  à  la  Reine  : 

—  0  notre  Souveraine,  je  le  dis  en  vérité,  nul 
n'égale  la  Science,  la  Sagesse  que  Dieu  t'a  don- 
nées, qui  nous  ont  amenés  dans  ce  pays,  en  com- 
pagnie de  mon  Seigneur  le  Roi,  et  de  notre  Reine 
Céleste,  Sion  Sainte.  Nous  et  nos  pères  nous  di- 
sions :  «  Dieu  n'a  élu  sur  la  terre  que  la  Maison, 
«  de  Jacob;  il  l'a  multipliée  toute  seule;  il  nous 
((  a  aimés  uniquement;  c'est  lui  qui  a  sacré  notre 
«  Roi  ;  il  a  fait  de  nous  les  Hommes  de  sa  Mai- 
i<  son,  les  instruments  de  la  gloire  de  son  Arche 
«  d'x\lliance;  le  Pays  qu'il  a  choisi,  c'est  le  nôtre...  » 
Mais,  maintenant,  nous  voyons  une  terre  admi- 


220 


L'AMOUR   ET   LA   SCIEACE 


rable,  la  Terre  d'Ethiopie,  meilleure  que  la  Terre 
de    Juda.    Et  depuis   que    nous    sommes   arrivés 
dans  votre  cher  pays  tout  ce    que  nous  y  avons 
trouvé  est  bon.  Votre  eau  est  bonne,  vous  la  don- 
nez sans  payer.  L'air  et  le  vent  ne   blessent  pas. 
Les    rayons    de   miel   sont  fréquents,  comme  la 
terre  mouillée  dans  une  plaine.  Les  animaux  sont 
nombreux  comme  le  sable  de  la  mer.  De  tout  ce 
que  nous  avons  vu,  rien  n'est  mauvais,   de  tout 
ce  que  nous  avons  entendu,  rien  qui  choque,  de  ce 
que  nous   avons  touché  de   nos  mains,  goûté  de 
notre  bouche,  rien  qui  ne  plaise.  Seulement  il  y  a 
une  chose  que  l'on  aperçoit  tout  d'abord  :  vous 
êtes  noirs  de  visage,   et  ce  que  je  dis  là,  c'est 
parce  que  je  le  vois.  Mais  si  Dieu  éclaire  vos 
cœurs,  vous  n'avez  pas  lieu  de  vous  en  affliger.  Il 
faut  donc  que  vous  vous  éloigniez  des  cadavres 
des  animaux  et  du    sang  de  la  femme,  de  l'adul- 
tère, de  tout  ce  que  Dieu  hait,  afin  que  nous  ayons, 
nous  autres,  de  la  joie  à  vous  contempler,  vivants, 
comme  il   convient,  dans  la  crainte    de  Dieu,  et 
soumis  à  sa  parole.  C'est    Dieu,  en  effet,  qui    a 
dicté  notre  devoir  à  nos  pères  par  la  bouche  de 
Moïse  quand  il  a  dit   :  —  «   Commande  à  tous, 
«  afin  qu'ils  observent  ma  Loi  et  mon  Code,  et 
«  ne    s'éloignent  ni  à  gauche,  ni  à  droite,  de  ce 
«  que  nous  vous  commandons  aujourd'hui.  »  Et, 
maintenant,  adorez  le  Dieu  Saint  d'Israël.   Faites 
sa  volonté,  car  ce  Dieu  qui  nous  atouscréésa  re- 


[221 


CHEZ   LA   REINE    DE    SABA 


jeté  ses  Enfants  de  Jérusalem  et  c'est  vous  qu'il 
a  élus.  Voici  ce  que  j'ai  à  vous  dire  de  sa  part  : 
ne  vous  opprimez  pas  les  uns  les  autres,  ne  pre- 
nez pas  l'argent  de  votre  prochain,  ne  médisez 
pas  de  lui,  n'ayez  ni  querelle,  ni  dispute.  Si  un 
animal  ou  quelque  chose  qui  est  du  bien  de  votre 
prochain  tombe  en  vos  mains,  n'en  disposez  pas 
jusqu'à  ce  que  ce  maître  soit  retrouvé.  Alors  ren- 
dez-le-lui. Si  celui  qui  possédait  ne  peut  être  re- 
trouvé, gardez  ce  bien  jusqu'à  ce  que  son  maître 
soit  découvert.  Si  le  bien  de  votre  prochain 
tombe  dans  le  fossé,  dans  le  puits,  dans  le  ravin, 
dans  l'abîme,  ne  passez  pas  sans  en  avertir  son 
maître,  sans  Taider  à  sauver  ce  qui  lui  appartient. 
Si  quelqu'un  creuse  un  puits,  s'il  commence  une 
construction,  qu'il  ne  les  abandonne  pas  sans  les 
avoir  fermés  et  entourés  d'une  haie.  Si  vous  ren- 
contrez quelqu'un  (jui  porte  un  fardeau  lourd  et 
qui  a  laissé  tomber  sa  charge,  ne  le  dépassez  pas 
sans  l'avoir  aidé  à  la  relever  :  il  est  votre  frère. 
Ne  corrompez  pas  la  justice  qui  est  due  au  pauvre 
ou  à  l'orphelin.  Ne  jugez  pas  les  plaideurs  sur 
leur  mine  ;  ne  recevez  pas  des  présents  qui  flétri- 
raient votre  justice  et  paieraient  le  faux  témoi- 
gnage. Ne  faites  pas  cuire  le  veau  dans  le  lait  de 
sa  mère.  Si  vous  trouvez  dans  votre  champ  un  oi- 
seau avec  ses  petits,  ne  le  détruisez  pas,  mais 
soignez  sa  couvée  pour  que,  sur  la  terre,  votre 
postérité    soit  bénie.  Quand  vous   moissonnerez 


222] 


L'AMOUR    ET   LA    SCIENCE 


VOS  champs,  ne  ramassez  pas  les  épis  qui  tombe- 
ront de  vos  mains.  Si  vous  avez  oublié  quelques 
gerbes,  ne  retournez  pas  les  chercher;  laissez-les 
aux  pauvres  de  votre  pays,  afin  que  Dieu  bénisse 
les  fruits  de  votre  terre.  Ne  mêlez  pas  de  méchan- 
ceté à  vos  paroles,  afin  d'échapper  vous-mêmes  aux 
malédictions  de  la  Loi  que  Dieu  vous  a  donnée. 
En  effet,  il  y  est  écrit  :  a  Celui  qui  égarera  un 
«  aveugle  sera  maudit;  celui  qui  insultera  un 
a  sourd,  sera  maudit;  celui  qui  frappera  son  ami 
((  ou  qui  le  dupera,  sera  maudit;  celui  qui  versera 
«  le  sang  d'un  innocent,  sera  maudit  ;  celui  qui 
«  désobéira  à  son  père  et  à  sa  mère,  sera  maudit; 
«  celui  qui  fabriquera  des  idoles  et  des  statues, 
((  celui  qui  les  introduira  dans  la  maison,  celui 
«  qui  les  cachera,  celui  qui  les  adorera,  seramau- 
«  dit.  Ceux  qui  ne  croiront  pas  que  le  Seigaeur 
((  Dieu  a  créé  le  Ciel  et  la  Terre,  qu'il  a  fait  Adam 
«  à  sa  ressemblance,  qu'il  lui  a  donné  pouvoir  sur 
(c  toute  la  Création ,  et  que ,  nous  tous ,  nous  sommes 
i(  les  créatures  de  ce  Dieu,  qu'il  soit  maudit. 
«  Mais,  par-dessus  tout,  n'adorez  pas  les  idoles, 
(f  car  votre  Seigneur  est  jaloux.  Il  élèA^e  sa  face 
((  contre  ceux  qui  l'abandonnent  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
«  effacé  leur  vie  de  dessus  la  Terre  et  fait  périr 
((  leur  souvenir  dans  l'Éternité.  Heureux  au  con- 
(.<  traire  ceux  qui  écoutent  la  Parole  de  Dieu,  qui 
«  la  gardent,  qui  l'exécutent.  Eloignez -vous  de  la 
«  route  de  ceux  qui  font  le  Mal,  afin  que  vous,  les 


223 


CHEZ   LA    REINE   DE   SABA 


«  Enfants  de  Dieu,  vous  ne  soyez  pas  frappés  du 
«  bâton  qui  frappera  les  autres,  comme  dit  le  Roi 
«  David,  l'aïeul  de  notre  Roi.  Car  Dieu  ne  laissera 
((  pas  tomber  le  bâton  qui  corrige  le  Pécheur  sur 
((  le  dos  duJuste.  Mais,  s'il  voit  que  celui  qui  garde 
«  sa  Parole  instruit  son  ami  de  la  Vérité,  il  dou- 
ce nera  à  chacun  de  ces  deux-là  deux  mesures  de 
<(  sa  grâce  pour  une,  et  ainsi  ils  en  auront  quatre 
«  au  lieu  de  deux.  Sachez,  enfin,  que  vous  serez 
«  heureux,  si  vous  prêtez  votre  argent  sans  inté- 
«  rêt,  sous  la  forme  de  l'aide  et  non  de  l'emprunt.  » 
Pour  vous,  notre  Souveraine,  nous  voyons,  une 
fois  de  plus,  que  votre  Sagesse  est  bienfaisante.  11 
n'y  a  personne  qui  soit  comme  vous  :  votre  gloire 
n'est  pas  celle  d'une  femme,  mais  le  discernement 
de  votre  cœur   dépasse  la  pensée   des  hommes. 
Nul  n'atteint  la  profondeur  de  votre  Science,  sinon 
notre  Seigneur,  le  Roi  Salomon.    Et  même  votre 
intelligence  dépasse  la  sienne,  puisque  vous  avez 
su  attirer  ici  les  Fils  des  Forts  d'Israël  et  l'Arche 
de  Dieu.  Éclairée  par  la  lumière  de  A^otre  intel- 
ligence, vous  avez  détruit  chez  vous  la  Maison  des 
Idoles,  vous  avez  effacé  leurs  figures  ;  vous  avez 
purifié  votre  peuple  de  toutes  souillures.  Votre 
nom  avait  été  préparé  par  Dieu.  Ne  vous  nommait- 
on  pas  «  Makeda^s  ce  qui  signifie:  «  Pas  ainsi!  » 
Vous  regarderez  vos  peuples  pour   découvrir  ce 
qu'ils  feront  contre  le  désir  de  Dieu,  et  vous  leur 
direz  :  «  Pas  ainsi  !  Voici  la  Voie  Droite  dans  la- 


224 


L'AMOUR    ET    LA    SCIEXCE 


«  quelle  vous  devez  marcher.  Ce  n'est  pas  ainsi 
«  que  l'on  s'introduit  devant  le  soleil  !  L'adora- 
((  tion  n'appartient  qu'à  Dieu  !  Ce  n'est  pas  ainsi 
V  que  l'on  interroge  les  magies  !  Il  faut  espérer 
«  en  Dieu,  c'est  le  Bien.  Ce  n'est  pas  ainsi  que 
((  Ton  serties  idoles,  mais  il  faut  chercher  appui 
«  sur  le  sein  du  Dieu  d'Israël.  Ce  n'est  pas  ainsi 
«  que  l'on  sacrifie  aux  pierres  et  aux  arbres  !  Le 
«  sacrifice  est  dû  à  Dieu  seul.  »  Vous  direz  en- 
core :  «  Ne  mettez  pas  votre  confiance  dans 
«  les  signes  des  oiseaux,  mais  ayez  foi  dans  votre 
«  Créateur  et  dans  lui  seul.  »  Or,  à  présent,  vous 
avez  fait,  vous,  le  choix  de  la  Sagesse.  Elle  est 
votre  mère.  Vous  l'avez  cherchée  et  elle  est  deve- 
nue votre  trésor.  Vous  vous  êtes  appu^^ée  sur  elle 
et  elle  est  devenue  votre  forteresse.  Vous  l'avez 
désirée  et  elle  vous  a  élevée  au-dessus  des  autres. 
Vous  l'avez  aimée  d'amour  et  elle  vous  a  embras- 
sée. Vous  étiez  dans  la  mélancolie,  elle  vous  a 
exaltée  de  joie  pour  l'éternité.  Et  tout  cela  a  été 
fait  de  la  part  de  Dieu,  car  l'Intelligence,  la  Sa- 
gesse et  la  Science  sont  Dieu  lui-même.  Le  début 
de  cette  Sagesse  est  la  crainte  de  Dieu  ;  les  Bons 
Conseils,  l'Aumône  et  le  Pardon  sont  son  couron- 
nement pour  l'Eternité.  G  notre  Maîtresse,  voilà 
tous  les  dons  que  vous  avez  reçus  de  la  part  du 
Dieu  d'Israël,  du  Saint  des  Saints,  de  Celui  qui 
sonde  les  cœurs  et  qui  fait  de  la  lumière  dans 
l'âme  des  hommes.  Tout  est  par  sa  volonté.  C'est 

[225] 

15 


CHEZ    LA    REL\E    DE   SABA 


lui  qui  a  voulu  que  Sion  vîut  dans  le  Pays  de 
rÉtlîiopie,  qu'elle  fût  le  guide  qIc  David,  notre  Roi, 
qui  aime  Dieu,  qui  soutiendra  la  Tente  de  Dieu,  qui 
veut  être  l'intendant  de  sa  Demeure  glorieuse. 

Après  cela,  Azaryas  dit  : 

—  Préparez  les  pompes  d'honneur  et  allons  vers 
Sion.  Là,  nous  renouvellerons  le  sacre  de  mon  Sei- 
gneur David. 

Il  apporta  l'huile  de  la  Royauté.  Il  en  remplit  la 
corne,  et,  étant  entré  dans  Sion,  il  oignit  le  Fils 
du  Sage  avec  le  parfum  de  l'huile  odorante  qui 
confère  la  Royauté. 

Aussitôt  les  cornes  résonnèrent;  avec  elles,  les 
tambours,  les  harpes ,  les  luths,  tous  les  instruments 
de  joie.  Et  tous  les  gens  d'Ethiopie  se  livraient  au 
plaisir,  les  hommes  comme  les  enfants,  aux  parades 
de  chevaux,  aux  jeux  des  boucliers  et  des  lances. 

Azaryas  avait  choisi  six  mille  vierges  au  visage 
noir  pour  que,  selon  la  Loi,  elles  fussent  les  Filles  de 
Sion.  Elles  accompagnèrent  le  Roi  quand  il  monta 
sur  son  Trône,  selon  le  rite,  afin  de  tenir  dans  la  Mai- 
son royale  le  repas  du  matin  et  le  banquet  du  soir. 

Ainsi  fut  renouvelé  le  sacre  de  David,  fils  de 
Salomon,  Roi  d'Israël,  dans  le  pays  de  la  Reine 
Makeda,  sous  la  Tente  de  l'Arche  qui  avait  donné 
leur  Loi  aux  Rois  d'Ethiopie. 

Et  quand  tout  eut  été  consommé,  selon  les  rites, 
dont  on  avait  vu  l'exemple  à  Jérusalem  dans  la  Mai- 
son de  Sion,  on  donna  la  Loi  aux  Elus  du  Royaume. 

[  226  j 


L'AMOUR    ET    LA    SCIENCE 


On  la  donna  à  ceux  qui  vivent  dans  l'entourage 
du  Roi,  à  ceux  qui  gouvernent  à  l'extérieur.  On  la 
donna  aux  peuples  qui  sont  dans  les  îles,  à  toutes  les 
provinces,  aux  dépendances  des  provinces,  à  leurs 
habitants,  aux  étrangers  des  frontières.  Ainsi  tout 
fut  réglé  (1). 

(1)  Voir  à  la  fin  du  volume  Note  A. 


2«7 


CHAPITRE    X 


UNE    VEILLEE 


UN  post-scriptum  naïf  reparaît  plus  d'une  fois  à 
la  dernière  page  des  manuscrits  que  nous  a 
légués  la  patience  monacale. 

Avant  de  poser  le  roseau  chargé  d'encre,  que 
—  pendant  des  jours  qui  furent  des  années,  —  sa 
main  conduisit  d'une  marge  à  l'autre,  l'humble 
clerc  se  recueille.  Il  s'avise  qu'à  travers  ses  fiertés 
de  calligraphe,  comme  à  travers  les  sécheresses, 
où,  seule  la  vertu  du  vœu  soutint  sa  persévérance, 
beaucoup  de  sa  vie  s'est  écoulée.  La  vanité  de 
ses  mérites,  l'inutilité  de  sa  réclusion,  lui  appa- 
raissent dans  une  lueur.  Il  juge  qu'en  attendant 
les  célestes  extases,  il  a  mérité  de  prendre,  pour 

[  229  ] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


un  jour,  sa  part  des  joies  de  ce  monde.  Il  sourit 
à  l'ivresse  du  vin  qui  ouvre  au  buveur  une  façon 
de  paradis.  x\u-dessous  de  son  nom  sans  gloire 
...«  Un  tel  a  copié  ce  livre  »...  sa  main  trace  quel- 
ques caractères  qui  tremblent.  C'est  une  confi- 
dence dont  on  ne  saurait  dire  si  elle  est  un  témoi- 
gnage de  contrition  ou  une  fanfare  d'affranchis- 
sement : 

«  Postquain  f'ecit  multum  bibit.  »  (Quand  il  a 
eu  fini,  il  s'est  grisé.) 

Lorsque,  à  la  dernière  ligne  de  cette  traduction, 
Hailé-Mariam  et  moi,  nous  nous  sommes  repassé 
la  plume  afin  de  signer,  l'un  à  côté  de  l'autre,  il 
nous  a  semblé,  tout  au  contraire,  que  nous  ve- 
nions précisément  de  tarir  une  coupe  de  joie.  En 
chacun  de  nous  s'est  fait  sentir  cette  mélancolie 
qui  se  lève  à  la  fin  des  belles  histoires,  quand  sou- 
dain se  produit  le  dénouement  que,  pourtant,  l'on 
a  désiré. 

Nous  étions  rentrés,  le  matin  même,  d'une  expé- 
dition au  lac  Zouai.  Les  fusils,  les  bagages,  les 
bateaux,  les  selles,  les  bâts  de  nos  animaux,  gi- 
saient encore  autour  de  ma  maison,  dans  cette 
confusion  que  connut,  avant  nous  la  Reine  Ma- 
kéda  lorsque  l'amour  qu'elle  portait  à  Salomon  la 
mit  dans  la  route  :  «  Elle  rassembla  un  grand 
((  nombre  d'animaux  de  transport,  tels  que  mulets, 
((  chevaux  et  ânes  et  de  plus  des  courroies ,  des  sacs, 
«  des  vases  pour  l'eau,  des  bats,  des  aliments.  » 

[230] 


UNE    VEILLEE 


Dans  le  cadre  de  ma  fenêtre,  iVddis-Ababà  se 
découpait  en  silhouette  d'enluminure.  J'admirais 
le  mouvement  de  ses  collines  chargées  de  mai- 
sons rondes,  les  clartés  bleues  qui  montaient,  de 
ses  torrents,  les  panaches  géants  des  sycomores 
vers  le  ^larché,  quelques  cèdres  dont  les  masses 
tout  obscures,  placées  entre  mon  œil  et  l'horizon, 
donnaient  au  lointain  de  la  profondeur. 

Comme  dans  une  vignette  où  toutes  les  lignes 
se  combinent  pour  encadrer  le  relief  d'un  détail 
cher  à  l'artiste,  la  grêle  montagne  ronde  qui 
porte  le  Guébi  s'empara  de  mon  regard. 

C'était  l'heure  où,  aux  quatre  coins  du  Palais, 
des  soldats  élèvent  vers  les  points  cardinaux  ces 
trompettes  longues,  toutes  droites,  que  Salomon 
faisait  résonner  sur  les  murs  de  Jérusalem.  Entre 
la  terre  et  le  ciel  elles  jetèrent  l'avertissement 
des  prières  du  crépuscule. 

Et,  comme  à  l'ordinaire,  les  lions  captifs  que  le 
Négus  entretient  derrière  des  grilles  répondirent 
à  la  provocation  des  cuivres  par  ces  halètements 
qui  semblent  des  soupirs  d'agonie. 


23; 


II 


JE  revins  au  feu  que  nous  avions  allumé,  malgré 
la  date  printanière,afin  de  réparer  les  injures 
que,  sur  la  route  du  Zouaï,  nous  avait  imposées  la 
saison  des  petites  pluies. 

Et  je  dis  à  mon  compagnon  : 

—  Ces  contours  d'Addis-Ababà  me  sont  si  fa- 
miliers qu'après  leur  évanouissement  dans  la  nuit 
ma  pensée  les  ressuscite  jusqu'à  les  colorer  des  al- 
ternances d'ombre  et  de  lumière  dont  les  baignent, 
en  plein  jour,  les  heures  du  soleil.  Mais,  depuis 
qu'au  delà  des  apparences  actuelles  de  cette  ville, 
au  delà  des  mouvements  et  des  gestes  de  ses 
habitants,  j'entrevois  le  secret  des  origines  de  ce 
peuple,  il  me  semble  que,  pour  la  première  fois,  les 
raisons  de  sa  survie  me  sont  révélées.  Sous  les 
légères  racines  de  ce  grand  camp  d'Addis-Ababà 
j'aperçois  les  imposantes  fondations  du  Temple. 
Elles  continuent  d'élever,  jusques  aux  hauteurs  où 
Salomon  les  porta,  les  frontons  de  la  liaison  de 

[  232  1 


UXE    VEILLEE 


Dieu.  Peu  importe  si  les  yeux  de  nos  âmes  distin- 
guent seuls  ces  architectures  :  nous  sentons  leur 
présence  diaphane.  Leurs  lignes  de  cristal  enchâs- 
sent étroitement  pour  nous  le  fragile  décor  de  cetie 
ville.  Elles  l'enveloppent,  comme  la  pulpe  du  fruit 
protège  l'espérance  de  la  graine. 

«  Pour  moi,  je  suis  entré  ces  jours-ci  dans  le 
Saint  des  Saints  avec  un  délicieux  tremblement. 
Sur  ces  marches  du  Tabernacle  violé,  où  le  Grand 
Prêtre  s'évanouit,  je  me  suis  assis  à  vos  côtés, 
Hailé-Mariam.  J'ai  senti  remuer  en  moi  des  pensées 
très  anciennes.  J'ai  revu  ces  jours  de  l'enfance  où  les 
récits  de  l'Histoire  que  l'on  nomme  «  Sainte  », 
semblent  des  voiles  qui  se  lèvent  sur  les  avenues 
du  Ciel.  De  nouveau  j'ai  senti  courir  dans  mes  os 
ce  frisson  qui,  jadis,  pénétra  mes  moelles,  lorsque, 
écolier  de  sept  ans,  avec  les  vers  de  Racine  sur 
les  lèvres,  il  me  sembla  que  j'étais  cet  enfant 
Lliacin  que  des  meurtriers  recherchent.  Combien 
le  plafond  du  Temple  était  haut  en  ces  jours  d'in- 
nocence !  Que  les  lévites  étaient  saints!  Comme  la 
lumière  était  irisée  sous  ces  Ajoutes!  Que  le  Sei- 
gneur était  tout  ensemble  lointain  et  proche  !  Ma 
pureté  qui  ignorait  l'amour  n'apercevait  pas  d'autre 
but  à  la  vie  d'un  enfant  prédestiné  que  des  génu- 
flexions au  milieu  des  musiques  sacrées,  des  mon- 
tées d'encens  au-dessus  des  feux  du  Lustre  à  sept 
branches.  Elle-même,  l'Épouvante,  qui,  dans  les  té- 
nèbres,promène  la  colère  d'un  lion  rugissant,  m'ap- 

f  2331 


CHEZ   LA    RËiyE   DE    SABA 


portait  seulement  l'émotion  d'un  de  ces  songes 
que  l'on  savoure,  dans  la  complicité  d'une  demi- 
conscience,  parce  qu'on  sait  qu'ils  sont  choses  vai- 
nes et  que  le  réveil  en  délivrera.  Je  vous  le  de- 
mande :  quelle  crainte  du  Mal  extérieur  pourrait 
abriter  dans  son  âme  celui  qui  habite  dans  la  ci- 
tadelle du  Bien  ?  Ainsi  je  me  suis  souvenu  que, 
selon  la  poétique  expression  de  notre  cher  livre, 
j'ai  été  un  «  Enfant  de  la  Maison  »  avant  que  de 
devenir  un  «  Enfant  du  Dehors.  » 

«  Pourquoi  ces  changements,  cher  ami? 

«  Quelles  mains  sacrilèges  ont  donc  emporté  de 
la  demeure  où  je  me  complaisais  cette  Arche 
d'Alliance  qui  était  mon  lien  de  force  et  de  joie 
avec  le  Suprême  Pouvoir  ? 

«  Si  l'amour  qui  laisse  échapper  de  ses  mains 
la  clef  du  Tabernacle  expose  à  de  tels  réveils,  il 
est  un  autre  amour  qui,  celui-là,  triomphe  dans  ce 
livre  que  vous  et  moi  nous  venons  d'épeler.  Cet 
amour  ramène  avec  soi  toutes  les  espérances  per- 
dues. Pour  qui  cherche  à  la  vie  une  issue  de  lu- 
mière il  rouvre  la  porte  qui  s'était  fermée. 

((  Vous  qui  savez  l'exacte  valeur  des  mots  de 
cette  langue  sacrée  dont  l'hermétisme  me  dérobait 
tant  de  beauté,  vous  me  dites,  cher  ami,  que  pour 
Makeda  et  pour  Salomon,  comme  pour  Socrate  et 
pour  les  maîtres  delà  pensée  grecque,  «  Science  » 
et  «  Sagesse  »  furent  des  termes  synonymes.  Un 
seul  mot  désigne  ces  deux  royautés  entre  lesquelles 

[234  1 


LWE    VEILLEE 


ces  âmes  d'élite  ne  purent  concevoir  de  distinction. 

«  Quand  cette  histoire  delà  Reine  Makeda  serait 
un  pur  symbole  et  non  une  aventure  véritable, 
ainsi  que  vous  le  croyez,  ainsi  que  je  veux  le  croire 
avec  vous,  elle  aurait  vraiment  le  charme,  l'impor- 
tance de  cette  étoile  qui,  au  début  de  la  nuit,  se 
montre  la  première  et  promet  à  ceux  dont  les  re- 
gards s'élèvent  qu'ils  ne  marcheront  pas  dans 
de  complètes  ténèbres. 

«  Si  un  Salomon  ne  distingue  pas  la  Science  de 
la  Sagesse,  une  Makeda  ne  distingue  pas  la  Vérité 
de  l'Amour.  Elle  surprend  le  Sage  dans  cette  édi- 
fication du  Temple  qui  se  construit  pour  abriter 
une  religion  d'hommes.  Le  Bien,  la  Justice,  le 
respect  des  Commandements,  la  confiance  dans 
le  pacte  dont  l'Arche  d'Alliance  est  le  signe,  habi- 
tent, Entités  grandioses  et  sévères,  cette  Maison 
de  Dieu.  Une  auguste  terreur  plane  sur  elle.  Et 
sans  doute,  le  fidèle  sent  ici  un  vide  dont  son  cœur 
porte  tragiquement  la  souffrance.  Un  abime  est 
creusé  entre  les  sublimités  du  plus  haut  des 
rêves  humains,  la  vision  patriarcale  de  l'Elohim, 
et  le  culte  matériel,  presque  égyptiaque  de  cette 
Table  de  la  Loi,  dont  le  poids  de  pierre  pèse  lour- 
dement au  cou  du  dévot.  Dans  ce  vide  du  Temple  et 
de  l'âme  Makeda  entre  avec  l'amour.  La  vérité  lui 
est  encore  cachée,  mais,  de  naissance,  elle  possède 
l'humilité  de  l'esprit  et  du  cœur.  A  ceux  que  la  fierté 
de  leur  puissance,  l'élévation  de  leur  pensée  font 


[235] 


CHEZ   LA   REISE   DE   SABA 


monter  jusqu'à  l'orgueil,  elle  rapporte  la  simpli- 
cité perdue  ;  sous  le  voile  de  l'erreur,  en  sa  virgi- 
nité pure,  elle  reflète  la  foi  des  aïeux.  D'avance  elle 
accepte  cette  posture  de  modestie  dans  laquelle, 
au  pied  d'un  Calvaire,  une  Madeleine  se  dresse, 
en  pleurs  et  les  yeux  levés.  Elle  consent  que  le 
Crucifié  n'abaisse  point  son  regard  vers  elle,  mais 
qu'il  tourne  sa  face  vers  le  ciel,  qu'il  y  cherche 
le  Dieu  Vivant,  le  Père  dont  il  se  croit  descendu. 
D'avance  elle  sourit  à  cette  formule  par  laquelle 
le  moyen  âge  réglera  pour  la  foi  et  pour  Tamour 
le  rôle  des  deux  moitiés  de  l'Humanité  :  la  Femme 
doit  aimer  l'Homme  et  l'Homme  doit  aimer  Dieu. 

«  Désignez  ce  Dieu,  mon  cher  Hailé-Mariam, 
par  tous  les  vocables  qu'il  vous  plaira.  Appelez-le  : 
Justice,  Vérité,  Bonté,  Lternel  Progrès.  Vous 
nommerez  cette  Puissance  d'Amour  dont  Makeda 
dit  à  la  fin  de  son  «  Magnificat  »  : 

«  Seigneur,  Saint  des  Saints,  donne-moi  la 
<(  Science  !  Donne-la-moi  comme  une  chaussure  qui 
«  me  protège  contre  les  pierres,  comme  une  aile 
«  qui  me  fasse  voler.  Donne-la-moi  pour  que  je  sois 
«  rassasiée  à  sa  table,  pour  que  j'habite  dans  sa 
«  paix.  Je  me  suis  fatiguée  à  la  suivre  et  je  ne 
«  suis  pas  tombée.  Je  suis  tombée  pour  l'amour 
«  d'elle  et  je  ne  me  suis  pas  perdue.  » 


236] 


III 


LES  détails  de  cette  veillée  d'avril  sont  restés 
si  présents  à  ma  mémoire  qu'à  travers  les 
réponses  de  Hailé-Mariam  je  vois  encore  ses  gestes, 
j'entends  les  intonations  de  sa  voix,  tout,  jus. 
qu'aux  crépitements,  dans  le  feu,  de  nos  bûches 
de  cèdre. 

Nous  discutâmes,  je  m'en  souAdens,  Topinion  qui 
veut  que  les  visites  à  Jérusalem  de  Makeda  et  de 
son  fils  soient  un  chapitre  du  Kébra  Nagast  ré- 
digé d'après  des  traditions  orales  par  un  moine 
byzantin  (1). 

—  A  supposer,  dis-je  à  mon  compagnon,  que  ce 
poème  en  prose  ait,  en  effet,  été  composé  à  By- 
zance  par  un  artiste  formé  à  l'étude  des  chefs- 
d'œuvre  de  la  Grèce,  par  un  érudit  tout  pénétré 
de  culture  biblique,  ce  religieux  fut  sans  doute 
un  Éthiopien  d'origine.  Reportez-vous,  je  vous  en 
prie,  aux  innombrables  passages    dans  lesquels, 

(1)  Voira  la  fin  du  volume  note  B. 
[237  1 


CHEZ    LA    FtEiyE    DE    SABA 


les  Éthiopiens  mis  en  scène  dépeignent  les  beau- 
tés naturelles  du  pays  où  ils  sont  nés.  «  Notre 
c(  terre,  »  disent-ils  aux  envoyés  de  Salomon,  «  est 
«  meilleure  que  la  vôtre,  car  nous  jouissons  d'un 
«  bon  vent,  sans  chaleur  ni  sécheresse.  Nous  pos- 
«  sédons  des  fleuves  délicieux,  et  du  sommet  de 
«  nos  montagnes  coulent  l'eau  et  le  lait.  Nous 
«  chassons  les  bêtes  féroces,  les  buffles,  les 
«  grands  animaux  qui  possèdent  la  force  et  la  vi- 
«  tesse,  les  antilopes  et  les  oiseaux.  Dieu  nous 
«  gratifie  chaque  année  d'un  hiver  régulier.  En 
((  été  nous  battons  le  blé  comme  on  fait  en  Egypte. 
«  Nos  arbres  rapportent  de  bons  fruits.  Nous 
«  produisons  le  froment  et  l'orge  en  abondance. 
((  Nos  troupeaux  sont  en  grand  nombre.  Tout 
«  chez  nous  vient  à  miracle.  »  Ceci,  mon  cher  ami, 
n'est  pas  un  développement  littéraire.  Ne  trouvez 
vous  point  là,  peints  comme  en  un  tableau  com- 
plet, toutes  les  beautés,  toutes  les  richesses,  tous 
les  plaisirs  dont  jouissent  aujourd'hui  comme  au 
temps  de  Makeda,  les  amis  de  l'Ethiopie  perpé- 
tuelle ?  Nous  ne  sommes  pas  seulement  ici  devant 
un  couplet  d'amour,  mais  devant  un  bulletin  zoolo- 
gique, climatique,  agricole,  cynégétique,  éco- 
nomique, si  complet,  qu'un  géographe  pourrait 
tel  quel  l'insérer  dans  un  manuel. 

Je  me  rappelle  encore  que  j'interrogeai  Hailé- 
Mariam  sur  les  raisons  qui  semblent  avoir  dé- 
tourné Israël  d'accepter  avec  faveur  l'idée  qu'une 


238 


U.\E    VEILLEE 


Reine  Éthiopienne  serait  vraiment  descendue  de 
ses  montagnes,  pour  se  rendre  à  Jérusalem  et 
qu'après  elle,  son  fils  serait  venu  chercher  la  bé- 
nédiction de  Salomon. 

—  Il  y  a  quelques  années,  me  répondit  le  Tigréen, 
j'ai  visité  Jérusalem.  Je  m'efforçais  de  découvrir 
la  trace  d'une  concession  que  l'Église  éthio- 
pienne a  autrefois  possédée  dans  ce  lieu  sacré  et 
dont  les  Coptes  nous  ont  expropriés.  Je  fis  en  cette 
ville  la  connaissance  d'un  hébraïsant  ;  c'était  un 
homme  très  érudit.  Il  était  à  Jérusalem  le  repré- 
sentant de  l'Alliance  Israélite  Universelle.  En- 
semble nous  avions  passé  des  journées  heureuses 
à  comparer  des  textes,  à  causer  de  nos  origines 
communes.  Naturellement  nous  en  vînmes  à  parler 
de  Makeda,  à  nous  demander  si  l'on  avait  le 
droit  de  saluer  en  elle  la  Reine  de  Saba.  Je  priai 
cet  Israélite  si  estimable  de  me  confier  pour- 
quoi les  siens  s'obstinaient  à  ne  pas  reconnaître 
dans  cette  visiteuse  du  Sage  une  Reine  Éthiopienne. 
Je  l'adjurai  de  me  dire  s'il  croyait  lui-même  qu'un 
fils  de  Salomon  et  de  la  Reine  Makeda,  aidé  des 
premiers-nés  d'Israël,  eût  réussi  à  porter  de  l'autre 
côté  de  la  Mer  Rouge  les  Tables  de  la  Loi. 

Bien  que  nous  fussions  plongés  dans  une  obscu- 
rité qu'éclairaient  seules  les  flammes  de  notre  feu, 
Hailé-Mariam  hésita  en  ce  point  de  son  récit.  Il 
reprit  d'une  voix  presque  basse  : 

—  Après  bien  des  réticences,  mon  interlocuteur 


[239 


CHEZ    LA    BErXE    DE    SABA 


me  répondit  qu'il  croyait  en  effet  que  les  Tables  de 
la  Loi  avaient  étaient  volées  par  le  fils  de  Salomon. 
11  espérait  qu'elles  existaient  encore.  «  En  ce  cas,  » 
dit-il,  «  il  est  bien  probable  qu'un  jour  on  les  re- 
«  trouvera,  comme  c'est  la  tradition  éthiopienne, 
((  dans  votre  ville  sainte  d'Axoum.  Mais  ce  rapt 
«  a  été  pour  Israël  la  cause  des  plus  grands  mal- 
«  heurs.  Nous  y  voyons  l'origine  et  le  motif  de 
«  notre  dispersion.  Comment,  dans  ces  conditions, 
«  ouvrir  sur  un  tel  sujet,  une  discussion  historique 
«  entre  nos  rabbins  et  vos  moines  ?  Il  faut  attendre 
«  l'heure  de   la  justice  —  si  elle  doit  venir,   et 
a  la  volonté  de  Dieu  —  s'il  a  dessein  de  la  mani- 
fester. »  Ce  savant  homme  me  dit  encore  qu'Israël 
avait  eu  l'intérêt  le  plus  vif  à  cacher  une  perte 
qui  lui  enlevait  sa  confiance  en  lui-même  et  le  li- 
vrait à  ses   ennemis.  Il  ne  faudrait  pas  chercher 
ailleurs  les  raisons  pour  lesquelles  Israël  a  systé- 
matiquement travaillé  à  jeter  de  l'ombre  et  du  dis- 
crédit sur  la  visite  que  Makeda  fit  à  Jérusalem. 
«  Nous  l'avons,   conclut  mon  contradicteur,  dis- 
«  qualifiée  par  le  ridicule  et  par  l'ironie.  Nous  en 
«  avons  fait  tantôt  une  magicienne,    tantôt   une 
«  courtisane.  Nous  lui  avons  donné  des  pieds  d'oie 
«  et  des  sabots  de  chèvre.  Ne  savez-vous  pas  que 
((  le  ridicule  et  l'ironie  sont  les  seules  armes  qui 
«  restent  aux  mains  après  que  les    autres    sont 
«  émoussées  ?  » 


[240 


CHAPITRE  XI 


LE    DEUIL     DES    LIONS 


L'intérêt  que  je  goûtais  dans  ces  récits  était  si 
vif  que,  sans  y  prendre  garde,  je  laissais 
s'écouler  la  nuit.  Vers  deux  heures  du  matin  une 
brusque  rumeur,  qui  s'élevait,  descendait,  sem- 
blait le  souffle  rythmé  de  quelque  bête  apocalyp- 
tique, nous  rappela,  Ilailé-Mariam  et  moi,  à  la 
notion  de  la  vie  extérieure. 

D'abord  nous  crûmes  à  l'un  de  ces  nocturnes 
orages  qui  sont  si  fréquents  en  ces  régions,  sur- 
tout aux  approches  de  mai.  Mais  on  ne  pouvait 
s'y  tromper  longtemps.  Déjà  mes  serviteurs  et 
mes  soldats,  arrachés  eux  aussi  à  leur  repos,  par 
cette  clameur  formidable,  frappaient  à  la  porte  de 
notre  maison.  Ils  venaient  aux  ordres. 

[  241  ] 

16 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


Je  sortis  avec  eux  dans  les  ténèbres. 

L'immense  lamentation  descendait  de  cette  col- 
line impériale  qui  porte  la  palissade  du  Négus  et 
ses  demeures. 

Et  presque  aussitôt  une  voix  dit  : 

—  Écoutez  !  Écoutez  !  Les  lions  maintenant  ! 
En  effet,  comme  s'ils  formaient  une  basse  à  ce 

chœur  de  gémissements,  tous  à  la  fois,  les  lions 
que  l'Empereur  élève  au  fond  de  ses  cours,  commen- 
cèrent de  rugir.  L'écho  des  vallées,  des  torrents, 
recueillait  le  grondement  formidable  de  leur  co- 
lère. Il  le  répercutait  en  cercle  autour  de  nous.  On 
eût  dit  que  des  réserves  sauvages  du  Marocco,  de 
l'Akaki,  des  lointains  Pays  Garayous  d'autres 
fauves  répondaient  aux  prisonniers  du  Palais. 

Notre  première  pensée  fut  que  quelques-uns  de 
ces  lions  s'étaient  en  effet  échappés  de  leurs  geôles. 
Sans  doute,  ils  parcouraient  la  ville  en  y  semant  la 
terreur.  Déjà  j'envoyais  seller  des  chevaux  afin  de 
prendre  notre  part  du  rabat. 

Le  chef  de  mes  soldats  secoua  la  tête  : 

—  Non,  dit-il,  les  lions  ne  se  sont  pas  échap- 
pés. Ils  pleurent  parce  qu'on  pleure.  Là-haut  il  y 
a  un  mort. 


[242  1 


II 


J'ÉTAIS  impatient  de  courir  au  Guébipour  savoir 
s'il  n'était  point  arrivé  malheur  à  Ménélik  lui- 
même.  Mais  l'étiquette  ne  permettait  pas  que  je 
vinsse  ainsi,  de  nuit,  me  mêler  à  la  foule  du  peuple 
et  des  soldats  qui,  sans  doute,  refluaient  vers  le 
Palais. 

Je  priai  donc  Hailé-Mariam  de  monter  sur  sa 
mule.  Je  l'enveloppai  d'une  escorte,  et  jeTenvoyai 
aux  renseignements. 

A  l'aurore,  quand  il  me  revint,  je  connaissais 
déjà  par  la  rumeur  publique  la  mort  de  la  petite 
Princesse  Pluie-d'Or,la  tendre  fille  de  Ghoaregga. 

La  nouvelle  venait  d'en  être  apportée  au  Guébi 
par  un  envoyé  du  ras  Bézabé,  le  mari  de  l'enfant 
royale,  le  fils  du  défunt  roi  de  Godjam,  Tacklé 
Ilaimanot. 


[243] 


III 


TROIS  jours  et  trois  nuits,  dans  le  soleil  et  dans 
les  ténèbres,  ce  porteur  de  la  mélancolique 
nouvelle  avait  galopé. 

Il  avait  atteint  Addis-Ababà  la  veille,  à  la  chute 
du  jour. 

Aussitôt  on  avait  averti  en  secret  ceux  qui  ont 
mission  de  faire  tonner  les  canons,  afin  qu'ils  se 
tinssent  prêts  à  remplir  leur  ministère,  dès  que 
Ménélik  serait  informé.  On  avait  avisé  le  digni- 
taire c{ui  bat  le  «  Négarité  »,  c'est-à-dire  le  Tam- 
bour de  TEmpire.  On  avait  prévenu  les  pleureurs 
et  les  pleureuses,  tous  ceux  que  l'on  savait  dis- 
posés à  communier  avec  l'Aïeul  de  Pluie-d'Or  dans 
l'amertume  de  sa  douleur. 

Quand  tout  avait  été  préparé,  vers  deux  heures 
du  matin,  le  Dedjas  Abata  était  venu  frapper  à  la 
porte  de  la  chambre,  où,  dans  la  confiance  en  Dieu 
et  l'estime  do  ses  peuples,  dormait  le  Roi  des 
Rois. 

[  244  ] 


LE  DEUIL  DES  LIOSS 


—  Aussitôt,  mo  rapporta  Hailé-Mariam,  l'Em- 
pereur s'est  lové.  Il  a  fait  ses  ablutions  à  la  hâte. 
Il  a  passé  ses  vêtements  impériaux,  puis,  il  a 
ordonné  au  page  de  garde  : 

—  Ouvre  la  porte  ! 

Il  a  vu  ceux  qui  étaient  prosternés  là  à  la  clarté 
des  flambeaux.  Alors  il  a  dit  d'une  voix  pres- 
sante : 

—  Qu'est-ce  qu'il  y  a  ?  Dites  ce  qu'il  y  a  ?  Vite  ! 
Pourquoi  vous  humiliez -vous  ainsi  ?  Parlez  !  Que 
craignez  vous  ?. . .  Je  suis  un  homme  qui  est  né  pour 
mourir. 

En  même  temps  il  avait  nommé  Abata.  Alors 
le  Dedjas  a  pris  son  courage  et  il  a  annoncé  la 
nouvelle. 

Aussitôt  l'Empereur  a  porté  la  main  à  ses 
yeux,  puis  il  a  demandé  : 

—  Quand  est-ce?  C'est  hier  qu'ils  l'avaient 
prise  chez  moi  !...  Et  ils  l'ont  laissée  perdre...  Si 
vite  ! 

Ses  larmes  coulaient.  Il  a  ordonné  : 

—  Apportez-moi  d'autres  vêtements  ? 

Et  il  a  arraché  avec  fureur  ceux  dont  il  était 
couvert. 


9i; 


IV 


HAiLÉ-Mariam  retourna  au  Palais  dans  la 
journée  pour  s'informer  encore. 

A  la  nuit  tombée  il  me  rapporta  ces  détails 
mélancoliques. 

Pluie-d'Or  était  morte  parce  qu'elle  avait  eu 
la  tête  touchée  par  un  rayon  de  soleil.  On  parlait 
d'un  parasol  qui  était  venu  trop  tard  mettre  son 
ombre  sur  le  jeune  visage.  Mais  le  peuple  disait 
à  demi- voix  que  cet  accident  n'avait  été  que 
l'occasion  de  la  mort  ;  c'était  bien  son  chagrin  sans 
consolation  qui  avait  envoyé  cette  enfant  sous  la 
terre. 

Un  instant,  on  avait  espéré  qu'elle  se  plairait 
dans  sa  nouvelle  demeure  :  en  effet  le  Guébi  de 
Debra-Markos  est  presque  aussi  imposant  que  le 
Guébi  d'Addis-Ababâ.  Dans  la  maison  de  son 
mari,  Pluie-d'Or,  entourée  d'hommages,  pouvait 
penser  qu'elle  était  devenue  une  petite  Négoussa. 

Elle  remerciait  de  tout  avec  beaucoup  de  dou- 

[  240  1 


l.E   l>FA'iL  f)FS  A 70 AS' 


ceur,  mais,  secrètement,  elle  regrettait  le  temps 
où,  chaque  matin,  elle  allait  embrasser  l'Empe- 
reur et  l'Impératrice  avant  de  passer  par  l'église 
(le  Saint-Gabriel  pour  dire  sa  prière. 

A  l'approche  de  la  fête  de  Pâques,  sa  mélanco- 
lie s'était  faite  plus  profonde.  Peut-être  elle  pen- 
sait aux  belles  fêtes  d'Addis-Ababâ,  à  ces  chants 
que  l'on  entend  de  l'appartement  des  femmes 
dans  la  matinée  du  samedi  saint. 

On  disait  que  le  mal  l'avait  terrassée  comme 
elle  sortait  de  l'église.  Tout  de  suite  on  avait  du 
l'apporter  sur  son  lit.  Déjà  son  esprit  était  loin. 

Elle  se  croyait  retournée  chez  ses  Grands-Pa- 
rents. Elle  parlait  à  des  êtres  que  l'on  ne  voyait 
pas.  L'eau  bénite  qu'on  lui  avait  fait  boire  ne 
l'avait  point  soulagée.  Ses  yeux  étaient  depuis 
longtemps  fermés  aux  choses  de  ce  monde  quand 
ceux  qui  la  veillaient  s'étaient  aperçus  que  le 
souffle  avait  fini  de  soulever  la  frêle  ondulation 
de  ses  voiles. 


^ 


[  247  ] 


LES  convenances  ne  permettaient  pas  que  je 
me  misse  tout  de  suite  en  route  pour  porter 
ma  condoléance  au  Négus.  L'étiquette  exigeait 
même  que  l'on  attendit  au  moins  la  fin  de  trois 
journées  pour  la  manifester.  Trois  journées  pen- 
dant lesquelles,  selon  l'usage  ancien,  et,  pour 
cette  fois  au  moins,  selon. le  sincère  sentiment  des 
cœurs,  le  Palais  pleura  sur  la  Princesse  évanouie. 

Le  quatrième  jour,  j'envoyai  à  l'Empereur  ma 
lettre  de  deuil. 

Le  surlendemain,  un  page  me  rapporta  la  ré- 
ponse. 

La  grande  enveloppe  était,  comme  les  nôtres, 
encadrée  de  deuil.  A  l'intérieur,  il  y  avait  une 
lettre. 

Ménélik  l'avait  dictée  lui-même. 

Elle  disait: 

((  Pour  être  présenté  à  M.  Hugues  Le  Roux. 

((  Le  Lion  Vainqueur  de  Juda,  Ménélik  II,  Élu  du 

[  2i8  ] 


LE  DEUIL   DES  LIONS 


((  Seigneur,  Roi  des  Rois  d'Ethiopie,  à  M.  Hugues 
((  Le  Roux. 

((  Salut  soit  à  toi  ! 

«  La  lettre  de  deuil  que  tu  m'as  écrite  pour  la 
«  mort  de  ma  petite  m'est  arrivée.  Je  sais  que 
«  pour  les  créatures  la  Mort  est  la  loi. 

«  Que  peut-on  faire  ? 

«  Pour  toi,  je  te  glorifie  parce  que  tu  as  pris 
«  ma  douleur  comme  la  tienne.  » 

«  Écrit  dans  la  ville  d'Addis-Ababa,  l'an  de 
grâce  1896,  avril  17  (1)  ». 


(1)  2ô  avril  1904,  nouveau  style. 


249 


VI 


UN  Roi  des  Rois  ne  peut  accorder  qu'un  temps 
très  court  à  une  douleur  d'aïeul.  Le  respect 
de  son  peuple  lui  reprend  ici  d'une  main  ce  que 
de  l'autre  il  donne. 

L'approche  des  fêtes  de  Pâques,  le  cortège  de 
réjouissances  qu'elles  traînent  après  elles,  l'obliga- 
tion pieuse  que  leur  retour  impose  au  souverain 
d'Lthiopie  comme  à  ses  sujets  de  considérer  toutes 
choses  humaines  et  divines  à  la  seule  clarté  de 
la  Résurrection,  contraignaient  Ménélik  de  dimi- 
nuer encore  le  nombre  des  heures  pendant  lesquelles 
la  tyrannie  d'une  étiquette  byzantine  lui  aurait  per- 
mis de  se  souvenir. 

Le  troisième  jour  après  cette  aube  où  la  triste 
nouvelle  nous  avait  été  apportée,  le  Négus  dispa- 
rut d'Addis-Ababâ.  11  quitta  le  Palais  de  nuit.  II 
partit,  si  rigoureusement  enveloppé  dans  sa  pèle- 
rine noire,  si  modestement  escorté,  que  les  gar- 

f  250  1 


LE  DEUIL  DES  LIO.SS 


diens  mêmes  de  la  poterne  ignorèrent  qui  avait 
passé  devant  eux. 

On  nous  dit  par  la  suite  que  le  grand-père  étouf- 
fait dans  cette  enceinte  sévère,  où,  pour  lui,  la 
petite  ombre  de  Pluie  d'Or  errait  encore  avec  les 
sourires  d'autrefois. 


a 


[281 


YII 


SUR  la  fin  de  la  deuxième  semaine  après  ce  dé- 
part brusque,  un  officieux  du  Palais  vint 
m'avertir  que,  d'urgence,  l'Empereur  me  mandait 
ta  Holota. 

Au  cours  de  mes  deux  séjours  en  Ethiopie,  j'avais 
vu  ^lénélik  dans  les  réceptions  où  les  règles  du 
cérémonial  byzantin  alliaient  tant  de  grandeur  à 
sa  cordialité.  J'avais  eu  des  occasions  nombreuses 
d'échanger  avec  lui  des  réflexions  sur  la  poli- 
tique extérieure,  sur  les  nouvelles  du  jour.  Plus 
d'une  fois,  j'avais  travaillé  avec  lui  en  tète  à  tête. 
Je  n'avais  pas  encore  été  favorisé  d'une  audience 
d'un  caractère  —  dirai- je  aussi  éthiopien  ?  —  que 
la  réception  amicale  qui  m'attendait  à  Holota. 

Dans  cette  retraite  dont  l'accès  était  momenta- 
nément fermé  aux  ministres  étrangers,  aux  fonc- 
tionnaires de  la  couronne,  aux  marchands,  aux 
quémandeurs,  l'Empereur  avait  retenu  autour  de 
soi  les  Ras,  gouverneurs  des  provinces  les  plus 

[252] 


LE  DEC  IL   DES  LIOXS 


voisines,  qui,  ù  l'occasion  de  son  deuil,  étaient 
venus  lui  apporter  des  condoléances.  Selon  l'usage, 
ces  favoris,  ces  anciens  compagnons  d'armes 
s'ingéniaient  à  dégager  leur  Souverain  des  om- 
bres de  sa  douleur.  Et  c'étaient  de  soldatesques 
récits  dont  l'Empereur  tirait  la  conclusion  par 
des  traits  de  malice.  Dans  un  affectueux  res- 
pect, sans  courtisanerie,  le  ton  était  cette  gaieté 
de  l'ancienne  Cour  dont  parlent  ceux  qui  entourè- 
rent ^lénélik  au  début  de  son  règne,  avant  que 
la  diplomatie  européenne  eût  mis  cette  simple 
bonhomie  sur  ses  gardes. 

Je  m'arrêtai  un  instant  sur  la  porte.  Comme  j'au- 
rais désiré  conserver  en  sa  fraîcheur,  sur  l'écran 
du  souvenir,  T impression  de  cette  vision  d'histoire  ! 

L'immobilité  qui, à  l'entrée  d'un  étranger,  avait, 
une  seconde,  figé  les  invités  de  cette  réunion  in- 
time, finissait  de  donner  à  leur  groupe,  chamarré 
d'or  et  de  pierreries,  l'apparence  d'un  iconostase. 
Même  importance  des  têtes  brunes,  trop  rappro- 
chées ;  même  éclat  des  bandeaux  blancs  qui  cei- 
gnaient les  fronts  ;  même  hiératique  rigidité  ;  même 
intensité  de  tous  ces  longs  et  larges  yeux  qui  me 
fixaient. 

Au  centre  de  cette  assemblée,  déployée  en  demi- 
lune,  Ménélik,  figure  principale,  souriait  sur  son 
divan.  La  main  qu'il  me  voulait  tendre  s'élevait 
au-dessus  des  plis  de  sa  pèlerine. 

Du  premier  coup  d'œil  j'avais  distingué  dans  ce 


[253] 


CHEZ    LA    nE].\E    DE    SABA 


t'ourmillement  de  visages  deux  figures  particuliè- 
rement amies  :  à  la  droite  de  l'Empereur,  le  ras 
Makonnen,  tous  les  jours  plus  émacié,  plus  irréel, 
plus  rapproché  de  la  Mort;  à  gauche,  débordant 
de  virilité  superbe,  de  force  géante,  le  ras  Da- 
massié,  cet  indomptable  fils  de  l'Afanégus,  dont, 
autrefois,  j'avais  été  l'hôte,  dans  ma  route  vers  le 
Ouallaga. 

L'un  comme  Fautre,  pour  me  connaître  ils  atten- 
daient que  l'Empereur  eût  prononcé  le  mot  qui 
finirait  l'attente. 


2o4] 


VIII 


DANS  Tart  de  créer  une  atmosphère  de  cour- 
toisie entre  ses  hôtes  d'un  jour  et  son  entou- 
rage habituel,  Ménélik  développait  des  nuances 
qu'une  mondaine  aurait  enviées. 

Il  dit  avec  une  impatience  affectueuse  : 

—  Eh  bien,  ta  traduction?...  Tu  l'as  terminée  ? 
Et,  se  tournant  vers  les  Grands   du  Royaume, 

vers  les  Officiers  qui  l'entouraient,  il  expliqua 
avec  chaleur  que,  sur  le  manuscrit  autrefois  dé- 
robé à  Théodorospar  les  Anglais,  je  venais  de  tra- 
duire, en  français,  l'histoire  de  Salomon,  de  Ma- 
kéda  et  de  leur  fils  Baina-Lekhem. 

Une  gravité  attentive  accueillit  l'approbation 
que  le  Souverain  accordait  à  cet  effort. 

Et  Damassié  demanda  : 

—  Cette  traduction,  à  qui  la  fera-t-on  lire? 
J'exposai  que  le  livre  multiplié  par  l'artifice  de 

l'imprimerie  serait  lu  non  seulement  par  des 
hommes  de  haute  culture,  mais  par  des  jeunes 

[255] 


CHEZ    LA    BEL\E    DE   SABA 


gens,  des  femmes,  voire  des  enfants  ;  qu'ainsi  ceux 
de  mon  pays  apprendraient  à  mieux  connaître 
l'Ethiopie  et  sa  gloire. 

Il  n'existait  alors  à  Addis-Ababâ  aucune  impri- 
merie, officielle  ou  privée.  Les  ouvrages  d'in- 
struction que  l'on  confiait  aux  enfants  étaient  tous 
manuscrits.  Pour  la  propagation  des  documents 
les  plus  urgents  il  fallait  recourir  aux  lenteurs 
des  copistes. 

L'Empereur  approuva  de  la  tête,  puis  il  dit  avec 
décision  : 

—  Ce  n'est  pas  seulement  en  français,  mais 
dans  la  langue  que  nous  parlons  nous-mêmes,  en 
amarigna,  que  je  voudrais  voir  cette  histoire 
traduite,  imprimée.  Parlons  franc  !  Moi,  le  pre- 
mier, je  ne  connais  ce  récit  que  par  ouï-dire.  Je 
ne  l'ai  pas  lu  dans  le  texte  gheez.  Le  temps  m'a 
manqué  pour  faire  ces  études  à  coté  de  mes  beso- 
gnes de  soldat.  Et  vous  autres?...  Combien  êtes- 
vous  qui  avez  épelé  dans  les  vieux  livres  autre 
chose  que  vos  prières  ?...  Est-ce  toi,  Damassié.^... 
Toi,  Mikaël?...  Toi,  Oualdé  Guiorguis  .^^ 

Du  bout  de  son  bras  étendu  il  désignait  des 
assistants.  Il  les  nommait  avec  une  gaité  franche. 
On  ne  le  sentait  pas  mécontent  de  constater  que 
les  hommes  de  sa  génération  avaient  eu  seule- 
ment le  temps  de  se  battre.  Alors  on  ne  faisait 
pas  difficulté  de  confesser  son  ignorance.  On 
baissait  la  tête  avec  une  feinte  confusion. 


236 


LE   DEUIL    DES    LIONS 


Seul  entre  tous,  le  ras  Makonnen  aurait  pu 
avouer  plus  de  culture  ;  mais  il  était  trop  poli- 
tique, ou  trop  sincèrement  humble,  pour  se  parer 
d'une   supériorité  qui  manquait  à  son  Souverain. 

Le  NégQS  avait  ordonné  qu'on  apportât  des  vins 
de  France.  Ils  alternaient  avec  le  tedj,  les  eaux-de- 
vie  de  miel,  dans  les  coupes  qui  circulaient.  Les 
langues  en  étaient  déliées. 

Soudain  Ménélik  m'interpella. 

—  J'écrirai,  dit-il,  à  M.  le  Président  de  la  Ré- 
publique pour  lui  faire  savoir  combien  le  tra- 
vail que  tu  viens  d'accomplir  me  donne  de  sa- 
tisfaction. Grâce  à  ton  effort,  ceux  qui  prendront 
la  peine  de  lire  ce  livre  comprendront  que  nous 
n'avons  pas  lutté  pendant  tant  de  jours  pour 
accepter  d'être  finalement  exclus  du  partage  de  la 
Vérité.  Ils  admettront  que  l'Ethiopie  a  été  fondée 
pour  durer,  avec  la  permission  de  Dieu,  jusqu'à 
la  consommation  des  temps.  Ceci  seulement  est 
vrai:  comme  les  Musulmans  nous  ont,  pendant 
des  siècles,  séparés  du  reste  du  monde,  nous 
sommes  demeurés  en  arrière  devons.  Nous  avons 
besoin  que  l'on  nous  prenne  parla  main  pour  nous 
aider  à  rattraper  ceux  qui  nous  ont  devancés  à 
l'étape.  J'ai  toujours  cru  que  la  France  jouerait 
ce  rôle  auprès  de  l'Ethiopie  et  qu'ainsi  elle  répon- 
drait à  notre  amitié.  Amen  (1).  Pour  toi,  renonce 


(1)  Voir  à  la  fin  du  volume  note  C. 
[287] 


17 


CHEZ    LA    REL\E   DE    SABA 


aujourcriiui  au  désir  que  tu  m'as  exprimé  de  re- 
cevoir mon  congé,  et  de  reprendre  le  chemin  de 
ton  Pays.  Je  veux  auparavant  que  tu  assistes  aux 
cérémonies  de  notre  Fête  de  Pâques.  Et  puis  je  t'in- 
vite à  ce  déplacement  que  je  vais  faire,  avec  les 
Miens,  quand  les  cierges  des  églises  seront 
éteints.  Je  me  rends  au-devant  de  cette  locomotive 
que  nos  gens  m'apportent.  Ensuite  tu  seras 
libre  (1). 

(1)  Cette  gratitude  du  Négus  prit  la  forme  d'une  letlre 
M.  le  Président  Loubet.  Elle  disait  : 

«  Puisse  cette   lettre   atteindre  Notre  Illustre  Ami,  Mo  n 
«  sieur  Loubet,  Président  de  la  République  Française. 

«  La  Paix  soit  avec  vous. 

«  J'ai  reçu  la  lettre  que  vous  m'avez  envoyée  parles  mains 
«  de  M.  Hugues  Le  Roux  et  j'ai  éprouvé  de  la  joie  à  con- 
«  stater  que  nous  étions  animés  de  sentiments  d'amitié  réci- 
«  proque.  M.  Hugues  Le  Roux  fait  tout  ce  qu'il  peut  pour 
<c  nous  faire  mieux  connaître  les  lois  de  Votre  Pays,  et  pour 
«  faire  connaître  Notre  Pays  au  Peuple  Français  et  ainsi 
«  pour  resserrer  les  liens  d'amitié  qui  depuis  longtemps 
((  existent  entre  nos  deux  Gouvernements  et  nos  deux  Na- 
<(  tions.  Pour  cette  raison  sa  visite  m'a  été  très  agréable. 

«  Nous  prions  Dieu  qu'il  vous  accorde  longue  vie  et  santé 
((  et  qu'il  donne  paix  et  prospérité  à  Votre  Peuple. 

((  Écrit  deZannab  le  II'  du  jour  de  SaLi,rAni  de  Grâce  1806 
((  (18  juin  190i).  » 


[258J 


IX 


COMME  je  sortais  de  cette  audience,  en  compa- 
gnie de  Hailé-Mariam,  et  que,  déjà,  nous 
faisions  approcher  nos  montures,  une  main  se 
posa  sur  mon  épaule. 

Je  me  trouvai  en  face  d'un  des  dignitaires  dont, 
dans  la  foule  des  officiers  qui  se  pressaient  autour 
du  Négus,  j'avais  remarqué  le  front  bas,  la  figure 
têtue. 

Ilailé-Mariam  me  souffla  que  j'avais  devant  moi 
l'ultime  descendant  de  Léonandos,  fils  d'Akiré, 
qui,  en  qualité  de  Chef  des  Tambours  et  de  toutes 
les  Musiques,  vint  jadis  de  Palestine  dans  la 
suite  de  Baina-Lekhem  (1). 

—  Ce  seigneur,  me  dit  hâtivement  mon  compa- 
gnon, n'a  personnellement  pas  grand  crédit,  mais, 
de  ses  aïeux,  il  tient  des  privilèges  qui  durent  en- 
core. En  de  certaines  dates,  fixées  parle  rituel, 
il  a  le  droit  de  se  présenter  aux  portes  du  Guébi. 

(1)  Voir  plus  haut,  p.  172. 

[2S9] 


CHEZ    LA    BEL\E    DE    SABA 


Il  se  les  fait  ouvrir  d'autorité.  De  même,  les  jours 
de  banquet,  il  lave  ses  mains  dans  le  vase  d'ar- 
gent où  le  Négus  lui-même  purifie  ses  doigts. 

En  entendant  évoquer  le  souvenir  des  Chefs  de 
sa  lignée,  Tauguste  personnage  se  rengorgea.  Il 
se  fit  décliner  mon  nom.  Il  essaya  de  le  répéter, 
sans  succès,  puis  il  dit  d'un  ton  engageant  : 

—  J'ai  appris  avec  plaisir  que  vous  vous  étiez 
adonné  à  la  science  des  vieux  livres.  J'en  possède 
un...  J'y  tiens  beaucoup...  Il  me  vient  des  pères 
démon  père  ..  Malheureusement,  il  a  été  aban- 
donné aux  rats...  Ils  l'ont  sérieusement  entamé. 
Sa  couverture  est  à  moitié  détruite...  Je  vous  au- 
rais de  l'obligation  si  a'Ous  le  remettiez  en  état. 

J'ouvrais  de  grands  yeux;  mais,  avec  une  véhé- 
mence contenue,  Hailé-Mariam  remit  ma  surprise 
au  point  : 

—  Voilà,  me  dit-il,  un  héritier  de  nos  grands 
noms  !  Un  descendant  direct  des  Douze  Tribus  ! 
Celui-ci  vous  confond  avec  un  pauvre  scribe  éthio- 
pien, qui,  à  la  mode  de  notre  pays,  fabrique  son 
encre,  tanne  son  vélin,  relie  lui-même  ses  feuil- 
lets, avant  que  de  s'asseoir  pour  calligraphier,  sans 
pensée,  les  manuscrits  qu'on  lui  donne  à  répéter. 
Le  descendant  de  Léonandos  ne  distingue  pas  un 
lettré  d'un  tel  copiste  !  Il  n'a  pas  compris  un  mot 
des  paroles  par  lesquelles  Sa  Majesté  vous  a  pré- 
senté à  son  entourage  !  Excusez-le  ! 

Hailé-Mariam  avait  bonne  envie  d'ajouter  : 


[20O 


LE    DE  (ni    DES    fJO\S 


—  ...  Et  plaignez-moi  ! 

Mais  l'amour  qu'il  avait  de  son  pays  domina  sa 
mortification. 

—  L'Empereur,  dit-il,  a  raison  d'affirmer  que 
de  telles  ignorances  disparaîtront  avec  la  généra- 
tion qui  s'écoule.  Gomme  vous,  nous  sommes  les 
héritiers  de  la  tradition  d'Israël,  des  Actes  des 
Apôtres,  de  la  civilisation  des  Byzantins;  mais 
vous,  vous  avez  eu  votre  part  des  dernières  con- 
quêtes de  la  Science,  dont  nous  sommes  encore 
privés.  Cet  exil  touche  à  son  terme  !  Qui  pourrait 
prévoir  l'importance  que  la  pensée  éthiopienne 
prendra  dans  la  pensée  du  Monde  lorsque  l'on 
nous  aura  mis,  à  nous  aussi,  le  livre  imprimé 
entre  nos  mains  ? 


[201 


L'erreur  du  fils  d'Akiré  m'avait  donné  à  rire. 
La  riposte  d'Hailé-Mariam  ne  me  parut  pas 
plaisante. 

En  dehors  de  la  faculté  d'observer  que  la  science 
moderne  a  précisée,  nous  autres,  Français,  nous 
avons  hérité  de  nos  aïeux  un  don  qui  apparaît 
comme  le  joyau  même  de  l'esprit  humain.  Et  c'est 
sans  doute  le  goût  de  nous  élever  des  faits  particu- 
liers à  l'altitude  des  Idées  générales. 

La  Science  établit  solidement  les  fondations  sur 
lesquelles  on  peut  bâtir.  Elle  vérifie  avec  une  pro- 
bité exacte  les  matériaux  qui  nous  servent  à  édifier. 
Ce  n'est  pas  elle  qui  a  ouvert  nos  yeux  sur  ce 
Royaume  de  l'Invisible  où  Formes  et  ^^érités  pré- 
existent aux  substances  et  aux  faits  dont  on  pourra 
les  nourrir.  Ici  le  moyen  âge,  héritier  de  Byzance 
et  de  ses  subtiles  controverses,  joue  son  rôle  d'édu- 
cateur. Ici  nous  touchons  les  cendres  fécondes  de 
ceux  qui,  dans  le  champ  clos  d'une  Sorbonne,  com- 

[2G2  1 


LE    DEUIL    DES    LrOXS 


battirent  et  succombèrent  pour  le  triomphe  des 
Nominaux  ou  des  Universaux. 

De  la  même  façon  que  la  f ière  attitude  de  la  cheva- 
lerie ennoblit  au  travers  des  âges  notre  idéal  fran- 
çais de  l'honneur,  les  spéculations  d'un  Abélard,  de 
ses  adversaires,  ont  fécondé  pour  nos  cerveaux 
français  le  champ  de  la  Science.  Ce  sont  eux  qui  au- 
dessus  de  ses  cultures  positives  ont  déployé  le  fir- 
mament des  Idées  générales. 

A  la  même  école  de  logique  et  de  scolastique 
les  Ethiopiens  ont  formé  leur  esprit,  et,  à  travers 
les  âges,  entretenu  la  souplesse  de  leur  pensée. 

Que  de  fois,  après  une  rude  étape,  j'ai  vu  mes 
soldats,  assis  autour  des  feux  de  camp,  raisonnera 
perte  de  vue  sur  le  protocole  du  Paradis  !  Ils  s'in- 
quiétaient de  la  place  qu'occuperont,  au  Jour  du 
Jugement,  les  diverses  hiérarchies  sacrées.  Ils 
avaient  le  pressentiment  que  ces  préoccupations 
relevées  n'entretenaient  pas  seulement  chez  eux  le 
sens  de  la  politesse,  mais  que,  à  travers  le  temps 
et  l'espace,  elles  leur  gardaient  une  porte  ouverte 
sur  les  raffinements  de  la  civilisation. 

De  même,  n'avaient-ils  pas  de  divertissement 
plus  cher  que  la  représentation  des  formes  de  jus- 
tice et  cet  effort  que  fait  le  cerveau  pour  accorder 
l'Equité  avec  les  exigences  du  Droit. 

Lorsque  les  fatigues  trop  accumulées  de  la 
route  m'obligeaient  de  donner  aux  hommes  et  aux 
bêtes  une  journée  de  repos,  aussitôt  les   soldats 


[  263  ] 


CHEZ    LA    REIXE    DE    SABA 


s'assemblaient  en  aréopage.  Ils  inventaient  une 
matière  de  litige,  recouvrement  Je  créance,  contes- 
tation d'héritage,  de  bail,  de  vente,  d'aciiat.  Les 
uns  tenaient  l'emploi  de  juges,  d'autres  ceux  d'avo- 
cats, de  plaignants,  de  défenseurs,  de  témoins,  du 
public. 

Ainsi  groupés,  de  la  chute  du  jour  aux  heures  les 
plus  avancées  de  la  nuit,  ils  jouaient  au  procès. 

Ils  plaidaient,  ils  argumentaient,  ils  rendaient 
des  sentences,  ils  interjetaient  appel.  La  totale  fic- 
tion ne  diminuait  pas  d'une  ligne  la  chaleur  de  leurs 
passions. 

Que  poursuivaient-ils  dans  cette  grande  dépense 
d'énergie,  de  persuasion,  d'espoir,  de  colère  et 
d'éloquence  ? 

Ils  avaient  la  sensation  réconfortante  d'accom- 
plir un  exercice  noble  entre  tous,  le  seul  qui  restât 
à  leur  portée.  En  l'absence  de  la  sérieuse  pâture 
de  science,  que,  depuis  des  siècles,  on  ne  leur 
fournit  plus,  ils  trompaient  avec  une  vaine  dialec- 
tique l'appétit  en  éveil  de  leurs  cerveaux. 

Telles  sont  les  raisons  pour  lesquelles  les  espé- 
rances d'un  Hailé-Mariam  ne  me  semblent  point 
chimériques. 

Le  jour  où  ces  jeunes  Ethiopiens  descendront  de 
leur  Haut-Plateau  pour  venir  chercher  chez  nous 
les  bienfaits  de  la  culture  et  de  la  haute  culture,  ils 
n'auront  point  à  construire  un  pont  sur  l'infranchis- 
sable abîme;  il  leur  suffira  de  «  renouer  ». 


204 


LE    DEUIL    DES    LTOXS 


Sur  sa  montagne  africaine  la  fille  de  Makeda 
m'apparaît  seulement  endormie.  Tous  les  services 
de  sa  cour  byzantine  sont  assoupis  autour  d'elle. 
Le  maléfice  du  désert,  la  malédiction  de  l'Islam, 
son  mauvais  Génie,  l'enveloppent,  depuis  des  siè- 
cles, avec  du  silence  et  de  l'oubli.  Cependant  sa 
poitrine  se  faitplus  haletante,  son  rêve  devient  plus 
conscient.  Encore  ensommeillée,  elle  entend  les  pas 
légers  du  Progrès  qui  monte  vers  elle  avec  la 
figure  d'un  Prince  Charmant. 


[265  1 


CHAPITRE  XII 

LE    JONC    DE    LA    MISÉRICORDE 


LE  jour  où  le  chemin  de  fer  dont  les  rails  s'ar- 
rêtent encore  sur  la  route  du  Haut-Plateau 
atteindra  la  capitale  de  l'Ethiopie,  ces  fêtes  de 
Pâques  auxquelles  l'Empereur  venait  de  me  con- 
vier, attireront  sans  doute  ii  Addis-Ababâ  les 
grands  ennuyés  du  Monde,  cette  élite  de  dilet- 
tantes qui,  sans  fin,  promènent  autour  du  globe 
terrestre  leur  curiosité  rassasiée. 

Et  vraiment,  pour  nous  autres,  gens  de  culture 
méditerranéenne,  ces  pompes  éthiopiennes  ont  une 
grandeur  que  les  galas  de  l'Inde  n'éclipsent  pas. 
A  une  profusion  des  richesses  qui  rappelle  les 
folios  de  la  jungle,  cette  Pâques  de  Ménélik  oppose 

[267  1 


CHEZ    LA    IiEI^E    DE    SAbA 


les  harmonies  de  l'ordre  que  la  Grèce  légua  à 
Byzance,  et  cette  émotion  de  religiosité  un  peu 
menaçante  que  le  Temple  impose  partout  où  il 
survit. 

L'on  touche  ici  la  mystérieuse  soudure  par  la- 
quelle le  Judaïsme  et  le  Christianisme  naissants 
s'unirent  sous  les  portiques  d'Alexandrie.  La 
fusion  des  deux  Testaments  apparaît  encore  avec  les 
scories,  les  accidents  de  reflets  que  lui  imposa  le 
feu.  C'est  une  Byzance  palissante  qui,  à  mille  ans 
de  distance,  refleurit  sur  une  montagne  africaine. 
Mais  c'est  aussi  Jérusalem,  qui,  encore  vivace, 
peuple  de  ses  revenants  les  Demeures  de  Jésus. 


[268 


II 


LA  Semaine  Sainte  s'appelle  en  Ethiopie  la  «  Se- 
maine de  la  Souffrance  ».  Tant  qu'elle  dure 
les  églises  ne  désemplissent  pas...  On  y  prie,  au- 
tant dire,  jour  et  nuit.  Il  faut,  en  effet,  avant  que 
Pâques  se  lève,  que  le  clergé  de  chaque  paroisse, 
sinon  chaque  fidèle  zélé,  ait  lu  ou  psalmodié  l'An- 
cien Testament,  tout  le  Nouveau,  sans  compter  les 
gloses  essentielles  de  quelques  docteurs  et  les 
épitres  de  quelques  apôtres. 

Le  mercredi  saint,  les  prêtres  vont,  en  proces- 
sion, couper  au  bord  du  plus  prochain  marécage,  des 
joncs  longs  et  plats.  Ils  les  nouent  en  verges, 
qu'ils  enveloppent  dans  des  étoffes  précieuses. 
Ils  les  placent  ensuite  sur  l'autel,  en  long,  devant 
le  tabernacle,  «  afin  que  toute  la  prière  tombe 
dessus  ». 

Le  vendredi  saint,  on  déplace  ces  pieux  faisceaux 
—  (ils  sont  censés  représenter  la  brindille  verte  que 
la  colombe  rapporta  aux  passagers  de  l'arche),  — 
on  les  dépose   au  pied  d'une  croix  de  supplice 


[269] 


CHEZ    LA    REINE    DE    SABA 


érigée  à  la  porte  de  l'église.  On  crie,  cinq  cents 
fois,  vers  les  quatre  points  cardinaux  : 

«  Kyrie  Eleison  !  » 

On  veille,  la  nuit  entière,  dans  le  jeune,  dans 
les  exaltations;  enfin,  à  l'aurore  la  voix  d'un  jeune 
diacre  s'élève  en  chant  d'alouette. 

Elle  module  dans  le  silence  : 

((  Le  Seigneur  a  fait  la  paix  par  sa  Croix...  » 

C'est  alors  sur  tous  ces  prêtres,  ces  moines,  ces 
croyants,  que  le  jeune  et  l'oraison  épuisent  depuis 
des  jours,  comme  une  chute  de  rosée.  On  se  féli- 
cite, on  se  donne  le  baiser  de  paix.  Le  règne  du 
Dieu  Vengeur  est  fini;  les  jours  de  la  Grâce  et  du 
Pardon  recommencent.  On  délie  les  joncs,  sym- 
boles de  cette  renaissance;  on  les  distribue  aux 
assistants;  on  va  les  porter  dans  les  maisons. 
Ceux  et  celles  qui  les  ont  reçus  les  nouent  en 
bandelettes  autour  de  leurs  fronts  et  de  leurs 
chevelures. 

Mais  il  reste  à  chaque  église  le  souci  d'accom- 
plir un  devoir  qui,  pour  elles,  est  un  honneur  :  elles 
se  mettent  en  route  dans  la  gloire  de  leurs  orne- 
ments sacerdotaux,  de  leurs  chants,  et  de  leursmu- 
siques,  pour  apporter  à  l'Empereur  le  jonc  de  la 
Miséricorde.  C'est  la  cérémonie  magnifique  qui 
couronne  ce  jour  de  réjouissance.  Le  peuple,  en 
souvenir  de  ses  aïeux  d'Israël,  l'appelle  «  le  jour 
des  azymes  »  ;  la  langue  sacrée,  le  gheez,  le  nomme 
la  «  Pàque  des  Juifs  ». 


[270] 


m 


TOUTES  les  ambassades  avaient  été,  plusieurs 
jours  à  l'avance,  conviées  à  cette  réception 
de  gala.  Il  est  de  tradition  c{u'elles  en  profitent 
pour  apporter  au  Souverain  les  vœux  des  gou- 
vernements qu'elles  représentent. 

Nous  étions  donc  réunis,  ce  samedi  9  avril  1904. 
dès  dix  heures  du  'matin,  dans  l'immense  salle  à 
trois  travées,  dite  de  «  Adérache  »,  que  Ménélik 
a  fait  construire  pour  communier  avec  ses  chefs 
et  ses  soldats  dans  la  largesse  des  repas  domini- 
caux que  l'on  nomme  «  guébeur  ». 

Le  jour  où  cette  halle  immense  a  été  inaugurée, 
le  Négus  réussit  à  y  faire  entrer  dix  mille 
hommes.  Il  est  facile,  en  tous  cas,  d'y  asseoir 
quatre  mille  convives,  autour  de  ces  corbeilles 
multicolores  dont  se  servent  comme  de  tables  cinq 
ou  six  soldats  accroupis  en  tailleurs,  sur  leurs 
jambes  croisées. 

Mais,  en  ce  jour  de  Pâques,  il  n'y  avait  pas  une 

[271] 


CHEZ    LA    REINE   DE    SABA 


seule  corbeille  qui  traînât  dans  l'Adérache.  L'im- 
périal vaisseau  était  silencieux,  vide,  une  clarté 
très  douce,  tamisée,  irisée  parles  vitraux,  éclairait 
le  dais  de  pourpre  et  d'or  sous  lequel  le  Négus 
apparaissait,  assis,  entouré  de  ses  officiers,  de  ses 
favoris,  de  sa  cour,  son  visage  sérieux  tourné 
vers  la  porte  immense  et  lointaine,  où  se  décou- 
pait dans  la  lumière  pâle  un  fond  de  tableau  aux 
lignes  et  aux  couleurs  préraphaéliques. 

Sur  l'estrade  royale,  à  gauche  du  Trône,  des 
fauteuils  avaient  été  disposés  pour  les  invités  du  Né- 
gus, pour  les  ministres  et  pour  leurs  suites.  La 
droite  était  occupée  par  le  premier  personnage  re- 
ligieux du  pays  :  l'Aboun. 


[272] 


IV 


UNE  curieuse  figure,  cet  «  Aboun  Mathéos  »  qui 
dans  sa  personne  exotique,  incarne  ici  une 
tradition  vieille  de  seize  cents  ans. 

C'est,  en  effet,  vers  l'an  350  du  Christ,  cjue 
l'Abyssinie,  nouvellement  conquise  au  Christia- 
nisme, emprunta  à  un  couvent  alexandrin,  son 
premier  évêque.  Depuis  lors,  la  succession  des 
évêques  égyptiens  n'a  pas  été  interrompue  sur  la 
chaise  patriarcale  d'Ethiopie. 

Celui-ci  évoquait  pour  moi  la  chère  figure 
d'Alphonse  Daudet.  Même  profil  ;  même  port  de 
barbe,  légère  et  bien  distribuée,  même  reflet  d'or 
pâle  sur  le  visage  et  sur  les  mains. 

L'i\.boun  Mathéos  était  coiffé  d'une  sorte  de 
turban  noir,  discret,  gonflé  comme  un  bourrelet 
que  recouvrait,  en  chute  de  mantille,  un  pan 
d'étoffe  violette.  La  verdeur  décolorée  du  jonc  de 
Pâques  faisait  un  liseré  fin  entre  cette  tache 
sombre  et  son  front. 

[  273  ] 

18 


CHEZ    LA    REL\E    DE    SABA 


Largement  assis  dans  les  pans  d'une  robe  de 
velours  noir,  l'Aboun  semblait  moins  un  prêtre 
qu'un  dignitaire  de  Venise  posant  devant  quelque 
Titien.  Son  regard,  un  peu  las,  errait  de  l'Empe- 
reur à  la  porte  par  où  allaient  entrer  les  prêtres. 


274] 


IL  y  a  à  Addis-Ababâ  et  dans  sa  banlieue  cinq 
églises  paroissiales  :  Mariam,  qui  est  l'église 
de  la  Vierge  ;  les  sanctuaires  des  Archanges  Ra- 
guel  et  Ouriel;  Saint-Salassié,  c'est-à-dire  La 
Trinité;  Saint-Georges,  martyr.  Chacune  de  ces 
importantes  paroisses  entretient,  outre  son  grand 
prêtre,  ses  prêtres,  ses  diacres,  ses  sous-diacres, 
quatre  ou  cinq  cents  lévites,  qui  jouent  exacte- 
ment dans  la  vie  religieuse,  les  rùles  qu'ils  te- 
naient jadis  dans  le  Temple. 

Tous  ces  cortèges  s'étaient  mis  en  marche  dès 
le  petit  jour. 

Il  était  k  peu  près  dix  heures  et  quart  quand 
le  clergé  de  Mariam  fit  son  entrée  dans  l'Adé- 
rache.  Cette  église  a  le  pas  sur  les  autres,  parce 
que  l'Empereur  l'a  fondée  la  première,  quand  il 
a  transporté  sa  capitale  d'Ankober  à  Entotto. 

A  part  les  chants,  ces  cinq  «  numéros  »  sa- 
crés se  répétèrent  avec  une  monotonie  toute  asia- 

[275] 


CHEZ    LÀ    REINE    DE    SABA 


tique.  Mais  à  la  minute  première  de  l'entrée, 
lorsque  ces  étranges  revenants  de  la  Bible  fran- 
chirent, dans  une  lumière  vraiment  irréelle,  la 
porte  du  Palais,  un  murmure  d'admiration  monta 
à  toutes  les  lèvres. 

A  une  telle  distance,  ces  personnages  étaient 
réduits  à  des  tailles  d'enfants.  Leur  flot  pressé  se 
répandait  dans  PAdérache,  barrait  toute  sa  lar- 
geur. Ils  avançaient  sur  dix  ou  vingt  rangs,  d'une 
marche  qui  semblait  pressée,  mais  qui,  toute  dé- 
veloppée en  hauteur,  «  steppait  »  sur  place. 

Sous  les  mousselines  d'un  blanc  éblouissant, 
qui  faisaient  toutes  ces  têtes  pareilles,  qui  se  croi- 
saient sur  les  fronts,  qui  descendaient  jusqu'aux 
sourcils,  on  devinait  des  formes  rigides,  hautes 
comme  des  turbans  de  La  Mecque,  plates  comme 
des  bonnets  de  juges.  En  masse  ces  lévites  étaient 
vêtus  de  la  toge  blanche  à  bande  pourpre,  laquelle, 
sur  cette  montagne  abyssine,  ressuscite  le  souve- 
nir du  laticlave. 

De  ces  blancheurs  nombre  d'entre  eux  émer- 
geaient en  casaques  de  soie  et  de  velours,  galon- 
nées, boutonnées  d'or.  Les  harmonies  du  violet  et 
du  vert  pâle  dominaient. 

Cette  foule,  balancée  dans  sa  marche  insensible, 
se  hérissait  de  cannes  longues,  minces,  à  béquilles 
d'or  ou  d'argent,  les  c  méquamia  ».  Elle  avan- 
çait comme  une  vague  de  plus  en  plus  rapide,  qui 
s'enflait,  qui  se  creusait  par  en  dessous,  se  rele- 


^276] 


LE    JOXC   DE   LA    MISÉRICORDE 


vait  sur  place.  C'était  une  suite  de  révérences  qui 
s'élançaient,  qui  reculaient,  se  haussaient,  s'abais- 
saient, se  balançaient,  selon  les  oscillations  d'un 
rythme  compliqué. 

De  cette  confusion  sacrée,  se  détachaient  des 
groupes,  des  gestes,  des  figures  :  ici  une  tête  de 
Jean  le  Baptiste,  posée  sur  une  pèlerine  de  soie 
noire,  comme  sur  le  plat  de  la  décollation;  tout 
près,  un  Eliacin  brandissait  une  verge;  là-bas,  au- 
tour d'un  pilier,  un  carré  de  jeunes  lévites,  im- 
mobiles, le  poing  sur  la  hanche,  semblaient, 
ainsi  enveloppés  dans  leurs  toges,  des  amphores 
aux  belles  anses.  Et,  bourdonnant,  actif,  quelque 
maître  de  ce  ballet  sacré,  se  démenait  au  front  de 
la  troupe  pieuse.  An  milieu  des  harmonies  en 
sourdine  de  l'Adérache  il  faisait  papilloter  la 
tache  crue  et  violente  de  sa  blouse  bouton  d'or, 
—  telle,  au  grand  soleil,  la  fanfare  d'une  ca- 
saque de  jockey  sur  le  vert  miroir  d'un  champ  de 
courses . 


[277 


VI 


A  chaque   entrée   d'église,  une   figure  se  déta- 
chait du  chœur. 
J'avais  vu  autrefois,  à  Saint-Guiorguis,  un  lé- 
vite   renouveler,    devant   le   Saint- Sacrement,   la 
danse  isolée  de  David.  Ici,  c'était  le  quadrille  sa- 
cerdotal qui  triomphait. 

De  la  foule  ondulante  sortirent  d'abord  deux  tam- 
bourinaires ;  ils  portaient,  en  travers  de  leur  corps, 
deux  caisses,  l'une  plaquée  d'or,  l'autre  d'argent. 
On  les  désigne  par  un  nom  qui  reproduit  bien  leur 
étrange  sonorité  en  trois  notes  :  des  «  qué-bé-ro  » 
Bien  qu'on  en  ait,  ils  éveillent,  pour  nos  oreilles 
d'Européens,  des  souvenirs  d'ondulantes  Fatmas. 
Mais  nous  étions  les  seuls  à  nous  troubler  de  ces 
souvenirs.  Ces  peuples,  plus  primitifs,  n'ont  point 
deux  façons  de  se  réjouir:  ils  roulent  les  hanches, 
sans  inquiétude  pour  le  divertissement  de  la  chair, 
comme  en  l'honneur  du  Très-Haut. 


[278] 


LE    JOXC   DE   LA    MISERICORDE 


Donc  trois  prêtres  avancèrent  de  face,  tenant 
d'une  main  le  «  sénassel  »,  cette  archaïque 
castagnette  métallique  qui  semble  un  mors  avec  sa 
gourmette.  Les  mains  droites  élevaient  les  cannes 
sacrées  ;  elles  les  pointaient  vers  le  Trône,  comme 
si  elles  visaient  l'Empereur  immobile  et  assis. 
Trois  autres  prêtres  faisaient  vis-à-vis.  Les  deux 
groupes  finirent  par  se  traverser,  exactement 
comme  dans  notre  pas-de-quatre.  Alors,  les  batte- 
ments de  mains  à  bras  tendus,  —  moitié  suppli- 
cations, moitié  soutiens  de  la  mesure,  —  accom- 
pagnèrent, de  plus  en  plus  rapides,  le  chant  et  les 
balancements  rythmiques.  Le  jeûne  et  la  musique 
surexcitaient  tous  ces  hommes  ;  les  tambourinai- 
res tournaient  sur  place  ;  ils  se  renversaient  en 
arrière;  ils  laissaient  tomber  leurs  instruments... 

Ces  danses  sont  rituelles.  Comme  dans  un  con- 
cours, chaque  église,  à  son  rang,  recommence 
les  mêmes  pantomimes.  Il  n'y  a  de  variété  permise 
que  dans  les  chants.  Chaque  paroisse  les  choisit 
dans  les  Ecritures  sacrées,  en  secret  des  autres, 
et  il  y  a  une  lutte  de  flatteries  bien  orientale  dans 
l'art  avec  lequel  ces  élections  sont  dirigées. 

Sans  doute,  il  s'agit  de  louer  Dieu,  mais,  à  tra- 
vers Dieu,  surtout  l'Empereur  qui  écoute. 


VII 


I E  regardais  Ménélik  tandis  que  ses  prêtres 
fï    rencensaient  ainsi. 

Son  visage  était  aussi  immobile  que  sur  ses 
monnaies,  avec  cette  expression  intense,  qui,  par- 
fois, passait  dans  ses  yeux  songeurs,  et  donnait 
l'impression  qu'au  delà  des  apparences  visibles 
il  cherchait  à  lire  dans  sa  destinée. 

Que  vit-il  à  cette  heure  où,  touché  de  la  mort  d'un 
être  cher,  il  entendait  ces  milliers  de  prêtres  cla- 
mer à  ses  oreilles  la  certitude  de  la  Résurrection  ? 

Distinguait-il,  au  delà  de  ses  souffrances 
d'homme,  au  delà  de  l'agonie  de  sa  lignée,  le 
triomphe  définitif  de  son  Royaume  ? 

Acceptait-il  d'avoir  semé  son  chemin  de  tant 
d'innocentes  victimes  pour  que,  rattachée  par  lui 
au  pouls  de  l'Univers,  l'Ethiopie  reprit  son  évolu- 
tion vers  la  Vérité  ? 

Eut-il  cette  vision  de  cauchemar  que  la  route 
de  fer  qu'il  a  voulu  dérouler  du  haut  de  sa  mon- 

'  280  1 


LE   JO\C    DE   LA    MISERICORDE 


tagne  vers  les  terres  amies,  vers  la  mer  com- 
merçante, vers  les  chances  de  la  civilisation,  un 
jour  servirait  d'échelle  d'escalade  à  des  armées 
jetées  sur  son  Royaume  pour  l'exproprier? 

Imagina-t-il  que  dans  son  Guébi,  lui,  le  Fils  du 
Sage,  le  Roi  des  Rois,  le  Vainqueur,  l'Élu,  il  fini- 
rait, enterré  vif,  sa  pensée  obscurcie,  sa  main  liée, 
sa  parole  perdue  ? 

Sourit-il  dans  sa  barbe  grêle  à  cette  parole 
désenchantée  du  Père  de  ses  Pères  : 

«  Vanité  des  vanités...  » 

Je  ne  l'apercevais  que  de  profil  et  l'expression 
totale  de  son  large  visage  m'échappait.  Je  vis 
seulement  que,  sur  ses  prunelles  longtemps  fixes, 
soudain  ses  paupières  descendaient  ;  et,  lourde- 
ment, un  peu  de  temps,  elles  demeurèrent  abais- 
sées, sur  le  songe  intérieur  du  Lion  de  Juda. 


[281] 


VIII 


CEPEND\^'T,  les  danses  et  les  chants  étaient 
terminés.  L'armée  des  lévites  avait  été  reje- 
tée dans  la  profondeur  de  la  nef.  Un  mouvement 
d'ensemble  groupait  tous  les  dignitaires  sur  un 
seul  rang. 

Ce  qui  s'alignait  devant  nous,  à  cette  minute, 
ce  qui,  d'un  reflet  d'arc-en-ciel,  barrait  la  largeur 
de  la  vaste  halle,  c'était,  entre  les  dais  tremblants, 
sous  la  surcharge  des  franges  métalliques,  la 
floraison  imprévue  de  parasols  en  soie  vert  pré, 
d'en-tout-cas  aux  reflets  aquatiques  des  satins  de 
Chine.  Il  y  avait  là  des  ombrelles  de  pourpre,  pa- 
reilles à  cette  fleur  éthiopienne,  un  peu  héral- 
dique, dont  je  ne  sais  pas  le  nom,  qui  pousse  à  la 
frontière  du  soleil  et  de  l'ombre  au  bord  des 
gorges  de  torrents.  Il  y  avait  des  parasols,  multi- 
colores comme  des  toupies-caméléons,  juxtaposant 
les  lés  jaunes  et  les  quartiers  rouges,  les  bandes 
de  lilas  avec  des  triangles  de  ponceau.  Entre  ces 

[282  1 


LE    JO.\C    DE   LA    MISERICORDE 


éclosions  bizarres,  s'élevaient  sur  des  hampes, 
des  croix  byzantines,  ajourées,  filigranées,  décou- 
pées en  x\sie.  Des  écharpes  diaphanes,  des  effilo- 
chements  blancs  et  lilas,  pendaient  de  ces  orfè- 
vreries en  cravates  de  drapeaux. 

Pour  reposer  mes  yeux  de  cette  confusion  mul- 
ticolore, je  m'efforçai  de  détailler  le  costume  du 
diacre  qui  était  le  plus  rapproché  de  moi  et  qui 
élevait  une  de  ces  croix. 

Il  était  coiffé  d'une  mitre  d'or  à  deux  couronnes 
étagées,que  surmontait,  en  calotte,  une  troisième 
couronne,  celle-là  fermée.  Une  petite  croix  ceinte 
d'un  tremblement  de  franges  d'or  dominait  cette 
tiare.  Un  foulard  de  pourpre,  à  fleurs  en  relief, 
soutenait  cette  orfèvrerie  massive,  drapait  le 
maigre  visage  du  lévite.  Enveloppé  dans  un  man- 
teau de  métal,  raide  comme  une  cuirasse,  appuyé 
à  la  hampe  de  sa  croix,  ainsi  qu'à  une  lance,  cas- 
qué, si  rigide  dans  sa  livrée,  moitié  religieuse, 
moitié  militaire,  ce  lévite  apparaissait  comme  une 
évocation  de  l'Archange  saint  Michel,  Soldat  de 
Lumière  au  service  du  Dieu  Vengeur. 

Soudain,  pour  la  première  fois  depuis  qu'elle 
s'était  adossée  à  une  des  piles  qui  soutiennent 
l'Adérache,  cette   étrange  figure  parut  s'animer. 

Que  se  passait-il  ? 


[283] 


IX 


L'empereur  venait  de  descendre  de  son  lit  de 
parade.  L'Aboun  s'était  porté  à  sa  rencontre. 
On  les  entourait  de  voiles  :  Ménélik  allait  baiser  la 
croix  que  lui  présentait  son  prêtre. 

C'était  la  fin. 

Modestement  assis  sur  la  dernière  marche  du 
Trône,  comme  un  chrétien  qui  vient  d'accomplir 
l'acte  d'humilité  et  qui  se  range  parmi  ses  frères, 
maintenant  le  Roi  des  Rois  avançait  la  main  pour 
recevoir  le  Jonc  de  la  Miséricorde. 

Ce  fut  dans  cette  posture  qu'il  accueillit  les 
vœux  des  ministres,  de  ses  invités,  de  ses  fonc- 
tionnaires, tandis  que  le  flot  des  prêtres  s 'écoulait 
avec  un  parfait  silence,  et  que,  seuls,  dans  les 
hauteurs  de  l'Adérache,  les  échos  de  la  salle  im- 
mense, ébranlés  par  tant  de  chants,  se  renvoyaient 
encore  les  dernières  vibrations  de  la  prophétie  de 
Ragucl  : 

((  Son  Royaume  sera  pour  les  enfants  de  ses 
c<  enfants.  » 

[  28i  ] 


CHAPITRE    XIII 

«   JE    SUIS    BELLE   SI    JE    SUIS    NOIRE 


SUR  la  fin  du  repas  de  gala  qui,  selon  la  cou- 
tume, couronnait  les  fêtes  religieuses,  le 
bruit  courut  nos  tables  que,  par  son  téléphone  de 
Diré-Daoua,  l'Empereur  venait  de  recevoir  une 
nouvelle  dont  il  était  réjoui. 

Au  travers  des  fumées  du  banquet ,  j  e  le  voyais  clai- 
rement ce  mystérieux  fil  téléphonique ,  qui ,  lors  de  ma 
première  montée  à  Addis-Ababâ,fut  mon  réconfort 
et  mon  guide.  Grâce  à  lui,  j'avais  trouvé  mon  chemin 
dans  la  forêt  du  Tchertcher,  escaladé  le  plateau  à 
la  bonne  place,  échangé  une  première  conversation 
avec  l'Empereur  invisible.  Que  de  fois  je  l'avais 
relevé  de  terre,  ce  téléphone  du  Négus,  et  réparé 

[285  1 


CHEZ    LA    BEI.\E   DE    SABA 


avant  de  m'en  servir  î  En  effet  son  fil  est  un  perchoir 
qui  tente  les  oiseaux  de  toutes  couleurs,  cacatoès, 
merles  tricolores  ;  les  singes  eux-mêmes,  totas, 
gourézas,  aiment  à  se  laisser,  du  haut  d'un  arbre, 
tomber  sur  son  élasticité  métallique.  Et  d'autre 
part,  les  supports  mal  équarris  qui  le  soutiennent 
sont  vite  reconquis  par  les  puissances  de  la  forêt 
vierge.  De-ci  de-là,  repoussent  des  branches  ma- 
lencontreuses, qu'il  faut  abattre.  Enfin,  péril  plus 
grave,  l'alignement,  la  régularité  monotone  des 
suites  de  potelets  excitent  chez  les  grandes  bêtes 
sauvages  une  curiosité  imprévue.  Contre  ces  sup- 
ports du  téléphone  impérial  les  sangliers  phaco- 
chères aiguisent  leurs  défenses,  les  libres  éléphants 
frottent  leur  dos  rugueux.  Sur  quoi  le  poteau  va- 
cille, la  parole  qui  volait  tombe  à  terre  :  momenta- 
nément la  communication  est  interrompue  entre 
le  Roi  des  Rois  et  le  Vingtième  Siècle. 

Mais  aujourd'hui  rien  de  pareil  ne  s'était  produit. 
Le  téléphone  avait  fonctionné  à  miracle.  Comme 
une  ode  au  souverain  il  avait  transmis  cette  nou- 
velle émouvante  : 

«  Serkis  vient  de  débarquer  en  gare  de  Diré- 
Daoua  avec  la  locomotive  et  ses  accessoires.  » 


286 


II 


UN  mois  plus  tard  je  reçus  l'incitation  que  Mé- 
nélik  m'avait  annoncée. 

L'Empereur  se  mettait  en  route  avec  l'apparat 
et  les  déploiements  d'une  vraie  partie  de  plaisir. 
Je  ne  me  souvenais  pas  d'avoir  vu  tant  de  chevaux 
caparaçonnés  d'argent,  de  mules  couvertes  de 
housses  précieuses,  de  pèlerines  de  soie,  de  toges 
brodées  de  pourpre. 

Tous  les  dignitaires  soucieux  de  faire  leur  cour 
au  Souverain,  tous  les  princes,  avaient  tenu  à  hon- 
neur de  figurer  dans  ce  cortège.  On  contait  que, 
tant  à  l'aller  qu'au  retour,  on  serait  quatre  ou  cinq 
jours  sur  la  route. 

Il  n'était  pas  question  de  faire  subsister  tant 
de  gens  sur  le  pays  et  tout  le  monde  ne  pouvait 
pas  s'asseoir  à  la  table  du  Négus.  On  amenait 
donc  avec  soi  ses  «  services  »  et,  comme  on  au- 
rait dit  au  dix-huitième  siècle,  ses  «  maisons  », 
au  complet. 

[287  1 


CHEZ    LA    BFjyE    DE   SÀBA 


Ménélik,  pour  sa  part,  ne  mobilisait  pas  moins 
de  sept  à  huit  cents  cuisinières.  Elles  étaient  en 
grand  nombre  jeunes  et  accortes,  toutes  pourvues 
d'un  mulet  fringant,  et  d'un  soldat  qui  officiellement 
avait  charge  de  conduire  leurs  mulets.  En  cours 
de  route,  les  soldats  montaient  sur  le  mulet,  en 
croupe  derrière  les  cuisinières.  Cela  mettait  tout 
le  long  du  chemin  de  la  gaieté  et  du  pittoresque. 

Le  premier  soir  on  campa  au  lieu  dit  «  Ensa- 
lalé  ».  Le  couvre- feu  avait  été  sonné  de  bonne 
heure;  mais,  le  camp  ne  dormait  que  d'un  œil.  En 
effet  le  Négus  ne  faisait  jamais  connaître  à  per- 
sonne l'heure  à  laquelle  le  lendemain  il  comptait 
se  mettre  en  selle.  Et,  malicieusement,  il  jouissait 
de  la  mine  des  courtisans  levés,  trop  tôt,  qui 
s'étaient  engagés  dans  une  direction  fausse. 


288 


III 


JE  m'étais  levé  avec  l'aurore,  je  chassais  le  ca- 
nard au  bord  du  lac  Kilolé  quand  un  cavalier 
accourut,  bride  abattue,  m'avertirque  l'Empereur 
levait  son  camp. 

Ménélik  venait  de  recevoir  l'avis  que  la  locomo- 
tive était  proche. 

Je  passai  par  le  faîte  de  la  montagne,  et,  sur 
les  neuf  heures,  je  rejoignis  Sa  Majesté. 

Déjà  Elle  était  installée  au  sommet  d'une  côte 
qui  dévalait  vers  une  gorge  assez  profonde.  Du 
côté  opposé  la  pente  remontait  vivement  dans  la 
lumière  levante,  jusqu'au  ras  du  ciel. 

Sur  cette  terrasse,  la  foule  s'était  groupée  en  un 
immense  fer  à  cheval  :  foule  d'élite,  certes,  où 
fourmillaient  les  Ras,  les  Grazmatchs,  les  Dedjaz- 
matchs,  les  Fitéoraris  et  ces  personnages  qui  se 
nomment  «  Bouches  du  Négus  »,  «  Main  du  Né- 
gus ». 

L'Empereur  était  assis  au  centre  sur  un  petit 
pliant. 

[289] 

19 


CHEZ    LA    REL\E    DE    SABA 


Il  était  coiffé  de  ce  chapeau  gris,  large,  en 
feutre  rigide,  aux  rebords  intérieurement  doublés 
de  vert,  qu'il  faisait  fabriquer  en  Europe  pour  son 
usage  exclusif.  En  tout  pays  du  monde,  le  Souve- 
rain lance  les  modes.  Les  Grands  du  Royaume 
qui  entouraient  Ménélik  s'étaient  donc,  eux  aussi, 
coiffés  de  chapeaux  gris.  L'Empereur  tenait  à  la 
main  une  lunette  d'approche  :  de  temps  en  temps 
il  y  mettait  l'œil,  et,  aussitôt, tous  les  personnages 
de  distinction  qui  possédaient  des  instruments  ana- 
logues, de  les  braquer  vers  le  fond  de  la  gorge. 

Ce  fut  à  ce  moment  que  le  Négus  m'aperçut  et 
m'appela  : 

—  J'espère,  dit-il,  que  tu  as  apporté  une  jumelle 
photographique  ?  Personne  ici  n'en  est  pourvu  et 
je  voudrais  garder  un  souvenir  de  cette  rencontre. 
Je  montrai  le  petit  appareil  que  je  portais  en 
bandoulière  et  demandai  la  permission  d'aller  me 
placer,  —  contrairement  à  toute  étiquette,  —  eu 
travers  du  rayon  visuel  de  Sa  Majesté,  au  milieu  du 
chemin,  afin,  certes,  de  photographier  la  locomo- 
tive quand  elle  apparaîtrait  au  sommet  de  la  côte, 
mais  aussi  pour  saisir  le  mouvement  que  le  Sou- 
verain ferait  vers  elle. 

Déjà,  arrivait  jusqu'à  nous  le  chant  confus  des 

milliers  d'hommes  qui,  dans  la  piste  poudreuse, 

traînaient  le  pesant  engin.  Déjà  la  tête  du  cortège 

atteignait  la  terrasse  où  nous  étions  massés. 

Ce  qui  passa  d'abord,  porté  sur  les  épaules  d'une 


290 


JE    SUIS    BELLE   SI    JE    SUS    NOIRE 

tourbe  d'esclaves,  ce  furent  deux  selles  d'éléphants, 
magnifiquement  cloutées  d'argent.  De  son  gouver- 
nement de  l'Inde  l'Angleterre  les  envoyait  en  pré- 
sent au  Roi  des  Rois.  Les  harnais  des  bêtes  for- 
midables qu'Alexandre  le  Grand  monta  dans  son 
raid  à  travers  l'Asie,  reparaissaient  ici  fort  à 
propos  en  avant-garde  de  ce  monstre  moderne  qui 
marche  à  la  conquête  du  total  Univers,  Puis  ce  fu- 
rent deux  wagonnets  tirés  à  bras.  Puis  des  roues 
de  rechange.  En  apercevant  leur  Empereur  les 
hommes  qui  étaient  dans  les  traits  chantaient  et 
dansaient  par  milliers.  Ils  voulaient  exprimer  leur 
joie  d'obéir.  Ils  semblaient  enivrés  d'une  exalta- 
tion sacrée. 

Chaque  contrée,  chaque  province  traversée,  avait 
fourni  son  contingent  de  convoyeurs.  Leur  corvée 
finie,  ces  gens  étaient  libres  de  retourner  en  ar- 
rière, mais,  une  fois  sortis  du  harnais,  le  plus  grand 
nombre  d'entre  eux  s'étaient  joints  aux  porteurs. 
Ainsi  c'étaient  des  échantillons  de  toutes  les  races 
échelonnées  sur  les  contreforts  de  TÉthiopie  orien- 
tale qui  défilaient  là. 

Cependant,  au-dessus  de  cette  armée  grouillante, 
au-dessus  de  ces  chants  et  de  ces  gesticulations, 
nous  voyions  monter,  disparaître,  selon  les  tan- 
gages de  la  route,  un  large  drapeau  éthiopien.  Sa 
hampe  était  plantée  dans  le  corps  même  de  la  loco- 
motive routière. 

Quand  elle  parut  enfin,  la  dernière,  au  sommet 

f  291  ] 


CHEZ    LA    REiyE    DE   SABA 


de  la  côte,  une  acclamation  immense  éclata.  Ce  fut 
un  tumulte  d'élément,  comme  lorsque  la  mer  crève 
une  digue,  reprend  sa  vague,  et  la  relance  à  l'as- 
saut. 

Cette  fois,  Ménélik  s'était  levé.  Au-devant  de 
cette  messagère  de  tous  les  progrès  qu'il  avait  tant 
désiré  contempler  en  face,  et  que  sa  volonté  his- 
sait enfin  au  sommet  de  la  montagne,  il  fit  un  pas. 

On  m'a  dit  qu'à  cette  minute  le  Négus  avait 
murmuré  : 

—  J'aurais  cru  qu'elle  serait  plus  grande... 

Il  s'étonnait  qu'au  garrot  cette  machine  miracu- 
leuse ne  fût  guère  plus  haute  que  les  éléphants 
qu'au  temps  de  sa  jeunesse  il  avait  fait  crouler  sous 
ses  balles.  Puis,  comme  sa  puissante  cervelle 
était  pleine  de  réflexions  lentes  et  solides,  après 
la  surprise  première,  il  admira  le  génie  de  l'homme 
qui  recourt  à  des  moyens  si^modestes  pour  déve- 
lopper des  progrès  infinis. 


[  292] 


IV 


MAIS  déjà  la  foule  s'ouvrait.  Elle  faisait  place 
à  un  homme  que  l'on  entourait,  que  l'on  pous- 
sait, que  l'on  soulevait  presque,  au  triomphateur 
du  jour,  l'audacieux  Serkis. 

L'officier  russe  que  Ménélik  avait  chargé  d'im- 
proviser une  piste  entre  Diré-Daoua  et  Addis-Ababâ 
venait  de  me  confier  à  l'oreille  que  la  gloire  de 
Serkis  serait  de  peu  de  durée. 

A  Diré-Daoua  on  avait  vainement  essayé  de 
mettre  en  marche  la  locomotive  routière.  Les  ingé- 
nieurs du  chemin  de  fer  avaient  épuisé  leur  mathé- 
matique, les  mécaniciens  leur  huile.  Il  était  pro- 
bable qu'elle  ne  roulerait  jamais  et  que  l'Empereur 
en  serait  réduit  à  construire  une  remise  pour  lui 
donner  ses  invalides. 

Mais  Serkis  n'était  pas  l'homme  des  lendemains. 
Le  succès  du  jour  suffisait  à  sa  philosophie  ;  et  il 
comptait  ne  pas  ajourner  l'heure  de  la  rétribution- 

Aussi  bien,   avait-il  présentement  le    droit  de 

[  29.3  1 


CHEZ    LA    HEINE    DE    S  AD  A 


s'enfler  de  sa  réussite.  Grâce  au  peuple  de  haleurs 
que  la  volonté  souveraine  avait  mis  à  sa  disposi- 
tion, il  ne  lui  avait  pas  fallu  plus  de  vingt-huit 
jours  pour  hisser  à  cette  altitude  de  deux  mille  cinq 
cents  mètres  cette  locomotive  de  dix  tonnes,  ces 
selles  à  éléphant  qui  pesaient,  chacune,  trois  cents 
kilogrammes.  On  avait  passé  les  torrents  et  les 
fleuves  au-dessus  du  vide,  sur  des  câbles,  tendus 
d'une  berge  à  l'autre,  comme  des  rails. 

Je  ne  l'ai  pas  oubliée  non  plus  cette  minute  qui 
mit  en  présence  le  Roi  des  Rois  et  le  courtier 
marron  de  la  Méditerranée.  C'était  bien  la  pre- 
mière fois  de  sa  vie  que  Serkis  touchait  la  main  du 
Maître.  A  cette  minute  les  nuances  compliquées 
de  son  âme  orientale  remontaient  à  la  surface  de 
son  large  visage  ruisselant  de  joie  et  de  sueur. 

Et  aussi  bien  ce  que  nous  avions  là  sous  les 
yeux,  c'était  la  vivante  illustration  de  cette  fable, 
vieille  comme  la  sagesse  des  hommes  :  Le  Lion 
et  le  Renard. 


[294 


DANS  la  confusion  de  peuple,  de  soldats,  de 
chevaux,  de  mules  qui  s'étaient  jetés  derrière 
la  machine,  et  qui  maintenant  l'accompagnaient 
jusqu'à  l'étape  du  camp,  le  cortège  impérial  avait 
perdu  sa  solennité  réglée.  Je  me  trouvai  auprès 
du  ras  Makonnen  que  des  remous  de  foule 
avaient  séparé  de  l'Empereur. 

Malgré  sa  faiblesse  chaque  jour  aggravée,  le  Ras 
avait  voulu  se  rendre  à  l'invitation  de  son  Souve- 
rain. 

Il  me  sourit  avec  une  lassitude  qui  dépassait 
l'usure  de  ses  forces  et  découvrait  le  détachement 
de  son  âme. 

—  Eh  bien  !  dit-il,  nous  venons  d'assister  à  un 
spectacle  qui  aura  sa  date  dans  l'histoire  de 
l'Ethiopie  (1).  L'Empereur  n'ignore  pas,  croyez-le 
bien,  que  cette  vieille  routière  n'est  que  le  fantôme 

(1)  Le  18  mai  1904.  Voir  à  la  fin  du  volume  note  D. 
[295  1 


CHEZ   LA    REINE    DE   SABA 


de  la  locomotive  qui  siffle  encore  au  bas  de  la  mon- 
tagne. Il  l'accueille  avec  une  joie  sans  ombre. 
L'Empereur  n'a  pas  vu,  comme  moi,  les  royaumes 
d'Europe  !  Il  n'a  pas  frissonné  au  contact  de  la 
civilisation.  C'est  lui  qui  est  le  Fils  du  Sage  î 
Sans  doute  Dieu  lui  prodigue  des  clartés  qui,  à 
nous  autres,  nous  manquent.  Dieu  le  conduit  vers 
sa  destinée.  Pour  moi,  tout  à  l'heure,  lorsque 
l'Élu  de  Juda  a  fait  un  pas  pour  se  rapprocher  de 
cette  Reine  de  la  Force,  j'ai  eu  une  vision.  Il  m'a 
semblé  que  les  temps  recommençaient.  Je  la  re- 
voyais, l'heure  où  Salomon  se  leva  de  son  Trône 
pour  aller  au-devant  de  cette  Reine,  qui,  elle-même, 
venait  vers  lui  à  travers  tant  de  mers  et  de  déserts. 

Tandis  que  le  Ras  parlait,  ses  yeux  étaient  pleins 
de  lumière.  A  demi- voix  il  murmura  cette  louange 
du  psaume  : 

—  Je  suis  belle  si  je  suis  noire... 


FIN 


^  296 


NOTES 


NOTE    A 


Dans  le  Manuscrit  de  Théodoros  l'histoire  de  la  Reine  de 
Saba,  de  Salomon  et  de  leur  fils,  ne  se  clôt  pas  sur  cette 
phrase  «  Ainsi  tout  fut  réglé  ».  On  lit  encore  : 

«  Et  les  limites  des  Provinces  du  Royaume  d'Ethiopie 
étaient  ainsi  : 

«  Vers  l'orient  le  premier  de  ses  apanages  était  Gaza, 
«  dans  la  Judée,  dépendance  de  Jérusalem;  il  s'élevait  vers 
«  la  mer  d'Iarico  ;  il  longeait  cette  mer  jusqu'au  Liban  et 
«  jusqu'à  Soba.  Il  descendait  jusqu'à  Bississe  et  à  Asnet. 
«  Il  montait  au  pays  des  nègres  qui  vont  nus.  Il  s'enfonçait 
«  dans  le  pays  de  Kébérénéouonion,  jusqu'à  la  Maison  des 
«  Ténèbres,  c'est-à-dire  jusqu'au  coucher  du  Soleil.  Sa 
«  pointe  atteignait  Fénéel  et  Sofala  ;  elle  s'approchait  du  voi- 
«  sinage  du  Paradis  Terrestre,  là  où  il  y  a  du  pâturage  et 
«  beaucoup  d'animaux.  Et  dans  le  Finekenet  il  montait  jus- 
«  qu'à  Zaoul.  Il  dépassait  la  Mer  de  l'Inde,  il  poussait  jus- 
«  qu'à  la  mer  de  Tercès.  Sa  limite  était  dans  le  pays  de 
«  Medyam  jusqu'à  ce  qu'il  rejoignit  le  pays  de  Gaza.  Ainsi 
«  la  limite  revenait  là  où  elle  avait  commencé. 

«  Tel  fut  le  Royaume  du  Roi  dÉthiopie,  pour  lui  et  pour 
«  ses  descendants,  dans  l'Éternité.  » 

J'ai  supprimé  ce  post-scriptum  qui  est  une  adjonction  de 
copiste,  manifestement  très  postérieure  au  texte  primitif. 


[297 


CHEZ    LA     REI\E    DE    SABA 


NOTE    B 


Le  Manuscrit  dit  «  de  Théodoros  »  qu'Hailé-Mariam  et 
moi  nous  avons  eu  entre  les  mains,  serait,  au  dire  des  Éthio- 
piens, Négus  et  prêtres,  la  plus  ancienne  copie  actuelle- 
ment connue  du  poème  en  prose  que  l'on  vient  de  lire.  De 
l'auteur  même  de  cet  ouvrage  si  émouvant  les  Éthiopiens 
n'ont  rien  à  dire.  Je  n'ai  entendu  prononcer  aucun  nom 
parmi  eux,  pas  même  une  indication  de  tradition  qui  pût 
orienter  les  recherches. 

Par  compte  il  n'est  pas  impossible  d'indiquer  à  quelle 
date  très  approximative  le  «  Théodoros  »  fut  copié  sur 
un  manuscrit  plus  ancien,  aujourd'hui  disparu. 

Ainsi  qu'il  arrive  aux  peuples  qui  ne  disposent  pas  de 
l'imprimerie,  les  vides  laissés  au  bas  des  pages  par  le 
scribe  qui  copia  le  manuscrit  ont  été  remplis  au  cours  des 
années,  par  des  lecteurs  habiles  ou  maladroits.  Le  «  Théo- 
doros »  n'a  pas  échappé  à  cette  destinée  commune.  Je  ren- 
voie à  la  Préface  que  j'ai  mise  en  tète  de  Maxeda,  Reine  de 
Saba,  (chez  Manzi-Joyant  et  C"),  ceux  qui  voudraient  étu- 
dier cette  question  dans  son  détail. 

J'indiquerai  seulement  ici  qu'au  recto  de  la  page  163  du 
«  Théodoros  »  (deuxième  colonne),  un  blanc  de  douze 
lignes  a  été  utilisé  pour  inscrire  une  note  commémorative. 
Il  s'agit  de  l'inauguration  de  l'église  de  Gondar  que  le  Né- 
gus lazou  avait  élevée  en  l'honneur  de  la  Trinité.  En  s'ap- 
puyant  sur  cette  indication  et  sur  diverses  particularités, 
touchant  à  la  forme  des  caractères  que  le  scribe  a  employés, 
Hailé  Mariam  fait  remonter  au  seizième  siècle  le  manuscrit 
que  Ménélik  nous  confia. 


298 


NOTES 


NOTE    C 

Lorsque,  au  début  du  vingtième  siècle,  Ménélik  a  vu  que 
le  Quai  d'Orsay  et  le  Foreign  Office  s'entendaient  pour  li- 
quider les  difficultés  qu'ils  avaient,  comme  ailleurs,  en 
Afrique  Orientale,  une  inquiétude  s'est  emparée  de  son  es- 
prit. Il  a  dit  aux  amis  qui  l'entouraient  : 

—  Ouand  les  Puissances  en  auront  fini  au  Maroc,  de  nou- 
veau elles  s'occuperont  de  nous.  De  quelle  façon  ?  Pour 
nous  mettre  en  pièces  ?  Pour  nous  aider  dans  notre  con- 
quête des  progrès?  J'ai  intérêt  à  le  savoir. 

Dans  ces  préoccupations  le  Négus  entra  en  coquetterie 
avec  l'Allemagne,  avec  les  États-Unis  eux-mêmes.  Il  avait 
eu  vent  d'un  projet  de  partage  dans  lequel  la  Suisse  Afri- 
caine, sur  laquelle  il  a  régné,  qui  fonde  ses  villes  à  trois 
raille  mètres  en  lair,  était  traitée  comme  une  Pologne.  Il 
souffrait  de  penser  qu'au  moment  de  peser  un  tel  projet 
l'Europe  ignorait  tout  de  l'âme  éthiopienne,  de  son  évolu- 
tion au  travers  des  siècles  de  ses  aspirations  présentes.  11 
avait  la  conviction  que  la  France  lui  serait  finalement  un 
appui.  Elle  lui  apparaissait  fidèle  à  sa  destinée  spirituelle 
dans  le  mouvement  par  lequel  elle  s'oppose  à  ce  qu'on 
efface  une  patrie,  et  demande  que  l'on  aide  un  peuple 
jeune,  conscient  de  sa  destinée  morale,  à  évoluer  sous  la 
protection  et  sous  le  contrôle  de  la  civilisation. 


NOTE    D 

Ménélik  dit  en  ternies  exacts  au  Ras  Makonnen,  qui  me 
répéta  le  propos  quelques  jours  plus  tard  : 

—  Je  sais  bien  que  nous  ne  verrons  rien  de  sérieux  ici 
tant  que  le  chemin  de  fer  de  Ilg  et  de  Chefneux  n'aura  pas 
escaladé  le  plateau. 


[  299 


TABLE  DES  MATIÈRES 


Pager 

Chap.        I.  —  Le  Pays  des  Métis 

Chap.       II.  —  Le  Roi  des  Rois 

Chap.      III.  —  Une  Fille  du  Négus 

Chap.      IV.  —  La  princesse  Pluie-d'Or ^ 

Chap.       V.  —  Mon  ami  Hailé-Mariam 8 

Chap.      VI.  —  Makéda,  Reine  de  Saba 12 

Chap.    VII.  —  Le  Fils  du  Sage le 

Chap.  VIII.  —  L'Arche  d'Alliance 17 

Chap.      IX.  —  L'Amour  et  la  Science 209 

Chap.        X.  —  Une  Veillée 229 

Chap.      XI.  —  Le  Deuil  des  Lions 241 

Chap.    XII.  —  Le  Jonc  de  la  Miséricorde 267 

Chap.  XIII.  —  Je  suis  belle  si  je  suis  noire    ....  285 


3832.  —  Tours,  imprimerie  E.  Arrault  et  C*. 


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conquête  de  l'Abyssinie  par  Chihâb  eddin  Ahmed  ibn 
Abd  el-Qâder,  surnommé  Arab  Faqih,  Texte,  traduction 
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don-Vidailhet,  à  la  Bibliothèque  nationale.  In-8.       3  fr.     » 

HALÉVY  (J.).  La  guerre  de  Sarsa  Dengel  contre  les  Fala- 
chas.  Extrait  des  Annales  de  Sarsa-Dengel,  roi  d'Ethiopie 
(1563-1597).  Texte  éthiopien  et  traduction  en  français  et  en 
hébreu,    ln-8 "  7  fr    50 

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l'arabe  par  G.  Houdas.  4  vol.  in-8.  Chacun.    .     .    16  fr.    » 

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NAVILLE  (Ed.),  delTnstitut.  La  religion  des  anciens  Égyp- 
tiens.  In-18 3  fr.  50 

RENEL  (Ch.).  Les  religions  de  la  Gaule  avant  le  christia- 
nisme.   ln-18 3  fr.  50 


3832. 


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